ORIGINE DU SENTIMENT RELIGIEUX
Jeté mystérieusement dans une existence contingente, relative, l’homme n'a pour s'orienter d'abord que cette trace divine laissée en lui par le Créateur et que nous appelons la conscience. Cette conscience commence par se reconnaître elle-même, elle sait qu’elle est quelque chose, elle a la conviction qu’elle existe, que ce qu'elle sent est réel, qu'elle n’est pas le jouet d’une illusion. Elle se sent maîtresse dans le domaine que Dieu lui a départ, elle est jalouse de ce privilége, aussi ne reconnait-elle à personne le droit de s’'ingérer dans ses propres affaires. En présence de toute autre autorité que celle de Dieu
elle ne shumiliera jamais ; elle sent que quand même le monde entier se liguerait pour lattaquer et la subjuguer, elle resterait toujours inébranlable. Elle admettra dans son sanctuaire tout ce qu'elle voudra accepter et elle rejettera impitoyablement tout ce qui sera contraire à son immortel instinct.
Cette indépendance absolue de la conscience en face de tout ce qui n’est pas Dieu est ce qui constitue la grandeur et la noblesse de l'homme. Mais autant la conscience se sent indépendante vis-à-vis du monde, autant elle se sent dépendante vis-à-vis de Dieu. Elle comprend qu’elle doit tout à son créateur, que sans lui elle n’existerait pas et que de sa bonté infinie elle tient toutes les facultés dont elle est douée. Cette idée de dépendance à l'égard de Dieu, si profondément gravée dans la conscience, trouve son expression naturelle dans le sentiment religieux.
Le sentiment religieux est cette faculté (dans le sens de facultas) qui met en communication réciproque l’être fini avec l'être infini, la créature avec le créateur, l’homme avec Dieu. Ce sentiment religieux ainsi défini implique l’action directe de Dieu dans la vie de chaque individu, non pas une action générale s'accomplissant au moyen de telle ou telle loi déterminée, mais une action particulière pour chaque individu , une action directe, immédiate.
Au premier abord, on pourrait croire qu’en cela le sentiment religieux se trouve en contradiction avec l’une des données fondamentales de la philosophie, avec l'idée de l'immutabilité de Dieu. Cette contradiction existàt-elle en réalité, qu'il s'agirait
encore de savoir lequel de la philosophie ou du sentiment religieux a raison. Mais la contradiction n’est qu'apparente; car lorsqu'on dit que Dieu est immuable, on indique par là que sa nature, son essence ne change pas, qu'elle n’est pas soumise aux modifications qu'apporte le temps. Mais on ne peut pas vouloir dire que Dieu soit un être sans vie, puisqu'il est la source de toute vie; or l'idée de vie nous révèle immédiatement l'idée d'activité, d’action, et cette activité, cette action chez Dieu étant infinie, doit nécessairement s'exercer sur l’homme. Un Dieu tout puissant, absolument libre et vivant, tel est en effet le Dieu que nous révèle la conscience. Il y a même plus. Un Dieu indifférent à tout ce qui se passe ici-bas , qui, se tenant dans une sphère inaccessible aux mortels, ne s'occuperait pas du sort de ses créatures, un Dieu semblable répugnerait singulièrement à notre conscience.
Mais, dira-t-on peut-être, il ne faut pas exagérer les choses. Dieu n'est pas précisément inaccessible aux mortels, au contraire, comme trait-d’union entre lui et le monde, il a établi les lois de la nature, au moyen desquelles il gouverne le monde physique et le monde spirituel. Si l'on veut, il se communique à l’homme dans un certain sens, il lui fait sentir son influence, mais toujours au moyen de lois générales, invariables, inflexibles.
Mais d’abord nous ne voyons pas trop la nécessité d'admettre l'existence de ces lois inflexibles d’après lesquelles Dieu devrait se diriger dans le gouvernement des intelligences, sur le terrain de la liberté. Ah! si Dieu n'avait pas la toute-puissance et la toute-
science, on concevrait qu'il eût dû mettre à son service des lois intellectuelles, générales, grandioses pour l'aider dans son administration , mais étant infini, étant tout puissant, étant partout présent, pourquoi n’agirait-il pas d'une manière directe, immédiate dans des milliers d’âmes à la fois? (car c’est précisément ce que réclame la conscience éclairée, un Dieu qui soit près de chacune de ses créatures intelligentes, un Dieu entendant, un Dieu répondant aux supplications de ceux qui cherchent en lui force et secours.)
Même pour les lois physiques, ilnous semble qu'il y a un peu de confusion dans la signification qu'on peut donner au mot loi. Ce que l’on appelle loi n’est autre chose que la volonté de Dieu agissant d’une manière permanente et régulière dans la nature. L'homme a remarqué que certains phénomènes se produisent régulièrement, et pour la commodité et la clarté de la science, il a dit: cette régularité qu'on remarque dans l’action de Dieu, et qui est une abstraction , je vais lui donner le nom de loi. En ce sens on a parfaitement le droit de dire que Dieu gouverne le monde physique par des lois, pourvu qu'on se rappelle toujours que la loi ici signifie Dieu agissant régulièrement dans le monde physique et dans le monde intellectuel, en un mot, ne pas faire d'une pure abstraction quelque chose de concret. Du reste il y a plus, nous voulons même supposer que, pour gouverner quelque chose de passif, Dieu eût établi des lois invariables au moyen desquelles il gouvernerait plus facilement. Mais même en admettant cela, il nous semble que la phi-
losophie procéderait encore avec une incroyable légèreté et tomberait dans une grave erreur en transportant par analogie seulement ces lois inflexibles dans le domaine des intelligences, là où existe la liberté. Qu’on nous comprenne bien ; nous reconnaissons que dans le domaine des intelligences il puisse y avoir une certaine régularité dans la manière dont tout le monde pense. Dieu nous ayant donné à tous des facultés de même genre, il est naturel que dans notre manière de penser ou de raisonner nous nous ressemblions tous. Mais ce que nous refusons d'admettre”, ce serait des lois existant indépendamment de l'homme et formant entre Dieu et les hommes une espèce d'instrument unique, par l'intermédiaire duquel Dieu agirait sur l'humanité en masse. Nous n’admettons entre Dieu et l'esprit de ses créatures aucun intermédiaire. I] est une règle dans tous les hommes: la loi morale; mais elle est faite pour la gouverne de l'homme et pas du tout pour Dieu. Du reste, vouloir que Dieu créät des lois pour y conformer sa conduite, pour paralyser sa liberté absolue, ce serait placer Dieu au-dessous du niveau de l’homme, car lui, il réclame sa liberté.
Pour peu qu'on consulte sa conscience , on trouvera que ce qu'il faut à l'homme, c’est un Dieu absolument libre, n'étant entravé par rien du tout; un Dieu agissant selon sa pure volonté , comme il lui plaît, selon son bon plaisir.
Qu'on veuille mettre en doute l'existence réelle de cet être que réclame la conscience, libre à l'homme de le faire; car il a la liberté de pouvoir nier Dieu,
s’il le veut, comme il peut, en fermant les yeux, ne. pas voir la lumière.
Seulement on peut sfbmbte sans craindre de se tromper, que si l’'homine rejette ce Dieu personnel, il sera obligé de s’en forger un autre; il fera, pour y parvenir, des efforts inouïs; et, après de longues veilles et de fatigants travaux, il trouvera, comme tous ses prédécesseurs, le doute; et, ne pouvant pas rester dans ce doute, il ira plus loin encore, et il arrivera enfin à la déification de la matière et de ses forces, ou à la déification de soi-même. Ainsi, après avoir refusé un Dieu tel que le lui revèle sa conscience, sous prétexte qu'il serait trop obseur, il sera réduit à admettre un Dieu entièrement contraire aux données de cette conscience, car il faut à l’homme un Dieu quelconque.