NATURE DU SENTIMENT RELIGIEUX
Ce sentiment religieux que nous trouvons perfectionné dans les nations modernes, grâce à l'influence du christianisme, a toujours existé, et il existera toujours dans tous les hommes. C'est lui qui pousse l'idolätre à se prosterner devant son idole; c’est lui qui inspire l’Arabe errant, quand, à l'heure de la prière, il arrête son coursier rapide, met pied à terre, se tourne vers l'Orient et, baisant la poussière, Implore le Dieu de ses pères. Depuis les formes les plus grossières de la supplication, jusquà l’adoration en esprit et en vérité; depuis les prières accompagnées de sacrifices humains, jusqu à la sublime prière d’un Étienne intercédant pour ses bourreaux,
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. partoutonretrouvelesentimentreligieux.Jamaisilne peut être complétement absent du cœur de l’homme, car tous les événements de la vie nous rappellent que nous sommes dans une dépendance complète vis-à-vis d’un être supérieur, vis-à-vis de Dieu; et, comme nous l'avons fait remarquer tantôt, cette dépendance se manifeste par le sentiment religieux. Aussi l’homme, quelque sceptique qu'il veuille être, quelque incrédule qu'il cherche à paraître, quelques efforts qu'il fasse pour détruire le sentiment religieux, 11 n’y parviendra jamais. Il pourra parvenir à le rendre assez faible pour n’avoir pas sur sa vie une influence bien marquée ; il pourra faire avec le sentiment religieux ce que des pervers ont fait avec la conscience morale, il pourra le paralyser, mais l'étouffer, jamais.
Qu'après avoir nié pendant de longues années l'existence du sentiment religieux, limpie lui-même se trouve en face d’un danger imminent qui menace sa vie, il éprouvera en lui, involontairement peutêtre, mais il éprouvera certainement un mouvement qui le porte à lever les yeux vers le ciel, pour demander à Dieu la délivrance et le salut. Sans pouvoir se rendre compte d'où lui vient cette conviction, il sait que Dieu est là, qu'il est témoin de son angoisse, qu'il en connaît la cause et le remède. C'est que le sentiment religieux est pour ainsi dire instinctif en nous ; aussi dans la plupart des cas se manifeste-t-il spontanément sans aucune réflexion préalable, sans aucun effort de la volonté. Cette faculté est déposée au fond de notre être par le Créateur, elle existe indépendamment de tout système, de tonte théorie.
Il n’est peut-être pas inutile de nous arrêter ici un instant pour entendre les récriminations qu'on adresse quelquefois au sentiment religieux.
«Voyez, dit-on, ce qu’a souvent produit le sentiment religieux que vous prônez tant. Jetez un coup d'œil sur l’histoire, et voyez les peuples anciens égorgeant des milliers de leurs frères; contemplez, pour votre édification, le sang versé, les bûchers allumés par le fanatisme, triste et épouvantable conséquence du sentiment religieux, et dites-nous si, après tant de crimes, tant d’abominables forfaits, il n’est pas bon de laisser de côté le sentiment religieux. »
Ces objections sont-elles sérieuses ? prouvent-elles quelque chose contre le sentiment religieux? Nous ne le pensons pas.
Pas plus que toutes les autres facultés, déposées en nous par Dieu, le sentiment religieux ne peut échapper à l'influence de notre liberté et de notre volonté souvent mauvaise. Lorsque les peuples de ‘ l'antiquité faisaient précéder ou suivre leurs invocations de sacrifices humains, était-ce bien la faute du sentiment religieux? n'était-ce pas bien plutôt celle de leur péché et de cette ignorance grossière et volontaire dont parle saint Paul quand il dit que toutes leurs abominations sont venues parce qu'ayant connu Dieu ils ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces, parce qu'ils se sont égarés dans de vains raisonnements et que leur cœur destitué d'intelligence à été rempli de ténèbres (Rom. 1, 21)? Et quand dans le moyen âge les prétendus défenseurs de la religion du Christ faisaient couler à longs flots le sang des hérétiques,
était-ce bien le sentiment religieux qui les guidait ? ou bien n’aurait-ce peut-être pas été la passion et la cupidité ?
Et du reste, depuis quand, l'abus que l’homme méchant peut faire d'une chose pourrait-il détruire l'excellence de la chose elle-même? Quoi! parce que des hommes ambitieux et corrompus , n’écoutant ni la voix dela raison ni celle de la conscience, se sont masqués du sentiment religieux pour accomplir leurs forfaits, nous voudrions en rendre responsable le sentiment religieux lui-même? Ce serait monstrueux. Mais si l'on ne peut pas rendre le sentimeut religieux responsable des crimes commis en son nom, il est vrai de dire qu'il a été la source de dévouements sans bornes, de sacrifices presque surhumains. Que d'actions généreuses il a inspirées! que de grandeurs, que de noblesses il a enfantées! que de morts héroïques il a produites! Par quoi étaient poussés les premiers apôtres de la religion du Christ, si ce n’est par la force divine que leur communiquait ce sentiment religieux? Comme bientôt ils auraient déserté la cause sublime du crucifié, si jamais ils avaient pu croire que Dieu n'était pas témoin de leur dévouement! Par quoi étaient soutenus ces nombreux martyrs qui dans les premiers siècles de notre ère ont arrosé de leur généreux sang les germes féconds de notre divine religion? Qui pourrait s’imaginer que le sentiment religieux n'était pas ce qui animait Luther, quand au milieu de la diète de Worms il apparut au monde étonné plus grand que l’empereur lui-même? Par quoi étaient conduits nos pères, quand, fuyant les atroces
persécutions du grand roi, ils quittaient leur patrie pour aller jusqu'au bout du monde planter dans des régions inconnues le drapeau de l'Évangile ? Chaque fois que l’homme unira le sentiment religieux à une raison éclairée et à une conscience droite, il sera capable de faire de grandes choses. L'homme est fort quand il se sent soutenu par Dieu.
La saine raison , lumière donnée par Dieu, préservera le sentiment religieux de tout écart. Que la raison conserve dignement sa place, nous le désirons, car chacune de nos facultés a son importance et son rôle à jouer dans notre vie. Si l’homme éprouve le besoin de se sentir soutenu directement par Dieu, il éprouve également le besoin de connaître , d’élargir de plus en plus le cercle de son savoir, et par conséquent : développer la faculté de la raison, se livrer à une étude approfondie des merveilles de la nature, sonder les problèmes épineux de la philosophie, cela est non-seulement permis, mais voulu de Dieu. Que la raison s’élance donc rapide et enthousiaste vers les régions les plus élevées de la science , qu’elle fouille l'histoire des siècles passés, qu'elle étudie, qu’elle approfondisse tous les systèmes philosophiques, moraux et religieux , que de découverte en découverte, de progrès en progrès, elle parvienne au faîte de la science humaine ; mais quand la vaste science ne la fait aboutir qu'à l'incertain, quand derrière les limites de son savoir elle aperçoit le vide et le néant, quand le doute accablant semble être l'unique fruit de ses veilles et de son labeur, qu’alors au moins l'âme se rappelle qu'à côté de la raison elle a une base plus impor-
tante pour sa vie, plus sûre, plus solide, le sentiment religieux.