IMPORTANCE DU SENTIMENT RELIGIEUX
L'influence du sentiment religieux sur la vie de. l'homme est immense, car le sentiment religieux est à la base de toute religion. Si l'homme parvenait à se défaire complétement du sentiment religieux, la prière et tous les autres actes du culte disparaitraient. Mais on a beau dire et beau faire, jamais l’homme ne pourra anéantir ce sentiment, pas plus qu'il ne peut s’anéantir lui-même. Toutefois, s’il ne peut l’anéantir, il peut le paralyser et le réduire au silence.
On rencontre parmi nes contemporains des esprits, distingués même, qui cherchent à faire le plus possible abstraction du sentiment religieux , par cette singulière considération qu’il y a dans ce sentiment quelque chose de mystique , quelque chose qui ne s'analyse pas, qui ne se prête pas à la systématisation ; comme si tout ce qui est vie n'était pas dans ce cas.
Engoué des nombreux progrès opérés dans le monde physique depuis un bon nombre d'années, l'esprit humain a cru pouvoir rejeter tout ce qu'il ne pourrait pas saisir et analyser. On a donc voulu faire abstraction du sentiment religieux, d’autant plus que contre lui on avait un grief particulier, car on le croyait responsable du fanatisme et de la superstition. On n’a pas pu l’expulser complétement, mais on n’en à pas tenu compte, et sans écouter ses
réclamations, on a construit un système devenu célèbre et auquel a été donné le nom de naluralisme.
C’est ce système qui tue la vie religieuse de notre époque.
Ce système consiste à ne croire que ce qui est conforme aux lois de la nature.
Or comme ces lois, assez peu définies du reste, ne peuvent être déterminées que par la raison; ne croire que ce qui est conforme aux lois de la nature, revient à dire qu'avant de croire quelque chose il faut que la raison le saisisse, le comprenne, l’analyse, le compare aux lois de la nature telles qu’elle les a déterminées elle-même, et qu'après tout ce travail, elle ne l’admette que si la chose à admettre se trouve conforme au programme indiqué.
Nous nous demandons si un semblable système peut être sérieux!
Mais d’après ce principe je ne croirais plus à ma propre vie, car je ne la comprends pas, et par conséquent il m'est impossible de savoir si elle est, oui ou non, conforme aux lois de la nature. Comment péut-on oublier que tout ce qu'il y a de plus profond et de plus puissant dans l’âme ne s’analyse pas mais se fait sentir!
Ce système du naturalisme, logiquement suivi, conduit nécessairement l'homme au doute absolu avec ses conséquences morales. En effet, si je ne dois accepter pour vrai que les choses que je puis comprendre et analyser, je commencerai tout d’abord par ne pas croire à mon intelligence elle-même, car avec quoi pourrais-je l'étudier? Ma conscience m'affirme que mon intelligence existe réellement,
mais d'après le système que nous combattons, cela ne me suflit pas. Je rejette donc l'existence de ma raison.
Mais supposons même qu'on ne s'arrête pas à cette première contradiction, et qu'on admette pourtant, sans la comprendre, l'existence de cette intelligence, tout ne serait pas dit. Je suis en possession d'une raison; cette raison est active, car une raison inactive serait un non sens. Je vais donc employer cette raison à rechercher la vérité. Mais qui est-ce qui pourra m'assurer que ce que ma raison croira être la vérité et admettra comme tel, soit réellement la vérité? Qui m'assurera que ce que j'appelle vérité est autre chose qu'une impression subjective? Au contraire, tout tendra à me prouver que ce que je crois être la vérité peut fort bien être l'erreur. L’expérience me prouvera que sur cent philosophes qui ont étudié la question, il n’y en a pas deux qui soient complétement d'accord; tous trouvent des solutions différentes et souvent même tout à fait contradictoires. Je devrai donc me contenter d’une vérité que je saurai être purement subjective et par conséquent une illusion.
Le doute, telle est la fin inévitable du naturalisme philosophique.
On pourrait montrer aussi que comme la certitude philosophique , la morale disparaît complétement avec ce système, car pour avoir une morale réelle il faut une sanction parfaite, il faut qu'il existe quelqu'un qui connaisse, qui juge non-seulement les faits extérieurs, mais encore toutes les intentions, et ce quelqu'un , il faut nécessairement que ce soit un
Dieu qui n'ait pas confié son contrôle à telle ou telle loi imparfaite de la nature, mais qui soit lui-même présent; or ce Dieu, sanction suprême, ne peut être constaté que par la conscience religieuse, qui est la forme concrète du sentiment religieux; conscience que je sens, mais dont je ne puis prouver l’existence; et précisément puisque je ne puis pas prouver cette existence, disparaît l’autorité de la sanction et avec elle la morale tout entière.
Avec ce système s'affaiblit aussi singulièrement l'espérance de la vie future. Au bord du tombeau un tel système a peu de chose à dire.
Et en face du fait si mystérieux dans son origine, mais si palpable dans ses manifestations, en face de la souffrance et de la douleur, que peut-il rester au partisan du naturalisme, si ce n’est le désespoir ?
Ce funeste système auquel on arrive si facilement dès qu’on oublie le sentiment religieux, est en opposition complète avec le christianisme.
Pour quiconque a lu la Bible, il est évident que les prophètes, que Jésus et les apôtres ont partout et toujours présupposé un Dieu se mettant en communication directe avec les hommes. Arriver à une union complète avec Dieu, voilà le but proposé à l'homme par le Christ. Une vie intime, une vie mystique cachée et alimentée directement par Dieu, voilà, d’après le christianisme, l'idéal de l’homme.
Il est facile de voir que cette vie échappe complétement à l'analyse, qu'elle est une réalité seulement pour la conscience religieuse. Celui donc qui prétend ne pas admettre de communication entre l’être infini et l'être fini entre Dieu et le cœur de l’homme,
celui-là ne comprendra jamais le véritable christianisme. Au lieu de le considérer comme une véritable révélation, il ne le prendra que comme un système de morale élaboré par des hommes plus ou moins distingués, et tout naturellement il fera disparaître d’un seul coup, sans examen peut-être, tous les faits miraculeux relatés dans les évangiles ; il verra dans le christianisme un fait purement humain.
Bien des esprits s’imaginent que pour faire accepter les vérités chrétiennes à notre génération, il faut rendre le christianisme plus rationaliste, le mettre au niveau des théories humaines. Nous croyons qu'on se trompe grandement, car ce qui retient les hommes de notre siècle dans l'indifférence, c'est bien moins le mystérieux du christianisme qu'ils ignorent, que cette espèce de dédain qu'on affiche pour le sentiment religieux. Vouloir faire un christianisme qui cadre bien avec les systèmes modernes, ce serait enlever à la religion du Christ ce qui fera sa force éternelle, sa divinité.
Qu'on travaille à remettre en honneur le sentiment religieux, et quand l’homme se sentira en communication avec Dieu , quand il sentira sa responsabilité de tous les jours, de tous les instants, alors il apprendra à se connaître véritablement, 1l verra les ravages que le mal fait en lui et, poussé par le besoin de pardon, il tournera les regards vers l’évangile et il comprendra cette déclaration : Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son fils unique au monde, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (Jean HE, 16).
Si toutes les forces vives de notre génération s’alliaient au sentiment religieux, on verrait se produire dans la société tout entière des progrès bien autrement réels que n’en produisent toutes les théories d'un scepticisme énervant ou d'un panthéisme immoral. :
Vu, le Président de la soutenance, Strasbourg, le 9 décembre 1862.