‹ Quelques reflexions sur les salonsChapitre 3 sur 6 · I. A TAIU, R. l'Ail M. LE S 1 D \ N E · texte numérisé non relu

I. A TAIU, R. l'Ail M. LE S 1 D \ N E

{Société Natiuiialc ilos lïeaux-Arts.)

blal)lc au Paradis de Pétrarque; là il l'a vue, celle image chère, pour la dessinei" ensuite à nos yeux.

Ivi la vide, e la rilrasse...

Un des plus grands artistes de ce temps, Vincent d'Indy, a récemment enseigné, ce qui est toute une j)hiloso|)hie des Beaux-Aris, (lu'iiu art, snivani un di>s sens primitifs du mot grec 'Vi/yri, n'es! autre chose ([n'iin moyen. C'est (ont l'opposé de la conception ([ue l'un a appelée : l'Ai'l pour l'.Vi i. Si d'Indy a raison, et si l'art est nn moyen, il doit servir à exprimer quelque chose. Il eu résulte donc que l'artiste doit avoir (pielque chose à dire. Voilà qui soulève des ohjeclions. VA (Ihardin.' (|n'avail-il à nous dire? Une vieille l'ontaiiu', un escaiiean, un ninr, un balai dans un cdin; cela lui sul'lisail, (''('lait e\(|iiis. Il parla il de ces choses que l'un a ci m In nie d'appeler " nal lires

OIKLOIIKS Kf; KI.KXIONS Sl'H LKS SALONS

mortes », niaisfiiii vivtMil poiirlant. Car rien n'osl plus vivant que l'air, la cmilcur cl la iumièri-. Oui nous amène cependant en plus de pen-

UNE INFANTE (cEiATEAU UE V E 11 S A I L L E s j , P A It M. M A U 11 I C E LOBUE (Sociéti'î Nationale des Beaux-Arts.)

sées que Gtiardin, et qui a plus de choses à nous dire? Pour un peu on en pleurerait de tendresse. C'est que les choses qu'un artiste doit

nous dire sont choses de peintre, ou choses de sculpteur, ou de musicien. El je ne prétends certes pas que nos artistes doivent s'encomhrer, comme ils ne font que trop, d'idées de littérateurs, de poètes ou de philosophes.

J"aimo à rencontrer même, ici, comme un exemple encore, — c'est Chardin qui m'y amène — de probes et sincères artistes qui ne s'embarrassent pas de chercher des sujets, mais les prennent devant eux, autour d'eux, chez eux, chez leurs amis, dans les grandes demeures du passé. Ils ne peuplent même pas loujinirs leurs tableaux de figures humaines. Ils se contentent d'éveiller en nous de bonnes et belles associations d'idées. M. Moreau-Nélalon, tendre et mélancolique coloriste, nous promène parfois dans des chambres d'enfants désertes, parmi les petits lits et les jouets répandus sur les tapis. M. Le Sidaner, dans une couleur toujours brumeuse et légère, met le couvert sur une nappe blanche, dans im jardin, un soir d'été. M. Lobre, habile et ingénieux évocaleur des royautés d'autrefois, fait resplendir les marbres, les cristaux et les dorures de Versailles en leur grandiose et taciturne splendeur : je n'oublierai pas la petite Infante en robe bleue, dans son cadre doré, au-dessus d'une gracieuse console. Enfin, c'est M Walter Gay, ce charmeur, peintre au pinceau libre et doux, poète des vieilles maisons françaises, des intérieurs des châteaux d'autrefois. Il sait jeter, par les fenêtres ouvertes, un regard sur les parterres, les statues et les canaux. Mais il goûte surtout l'intimité des demeures : un lit, une cheminée, une chaise, tout ce qui encadre notre vie au point d'en faire partie, tout ce qui fait cette demeure, ce chez soi, cette maison qui, pour me servir à rebours de l'image d'Hugo, me regarde et me connaît bien.

Il est, dans toute digne œuvre darl, un autre sens que celui qu'elle seml)lait exprimer au premier aiiortl, un mystère qui se carhe et se révèle seulement à qui sait voir, (juelque chose que le spectateur y découvre, — je n'ai pas dit : y ajoute, car tout ce qui sort d'une (l'uvre d'art y était implicitement contenu à l'insu même parfois du l)eintre. Et si mon idée du mystère vous effraie, vous serez sans doute rassurés de la trouver toute pareille dans ce maître parfait de nos clairs esprits français du xvn'^ siècle : le classique, le trop oublié itouhours.

« Ce petit mystère, dit-il, est comme ràmc de la délicatesse des pensées, en sorte quecelh's qui n'ont rien de mystérieux ne sont pas délicates [)roprenient... D'oi'i l'on peut conclure (|ue ladélicatesse ajoute je ne sais (|uoi au sublime cl à l'agréable, cl (|ue les pensées

pa

'nî

pq

Di

Tj

pa

QUKLQUES liKI'LKXIONS SUK I,l-:s SAISONS

qui ne sont ([ne nobles ou jolies ressemblent en ([iicbiue façon à ces liéroïnes ou à ces beri;ères de roniiin ([ni n'ont sut' le visage ni inasijue ni ci'è[)(>. »

liouliours s'arrête iù l'I ajoute ; » Je ne sais si vous m'entendez;

LE IIALCON iCIlATEAl' l)E C ù U [1 A N C E S ,1 , PAU M. WALT 10 II GAY (SociiÏLc Nationale des Beaux-Arts.)

je ne m'entends presque pas moi-même, et je crains à tout moment de me perdre dans mes rollexions! »

Et qui donc ne craindrait de s'y perdre avec lui? 11 reste pourtant qu'il est dans l'art quelque mystère, fût-ce un « petit mystère », ainsi que timidement l'avance notre auteur. Mais petit, ou bien grand, il a dû être admis par ceux-là mêmes (jui fuient les maîtres et les régulateurs du xvii° siècle, le moins mystérieux des siècles.

En d'auties temps on a donné à ce « mystère » le nom de symbole. Et il me semble que b; sagace (il profond grammairien du

xvii'^ siècle nous induit lui-nuMno à avancer cette dangereuse maxime : que toute œuvre d'art est symbolique, et que le symbole est l'essence même de l'œuvre d'art.

Puisque la chose est dite, il tant nous y tenir et iùclicr de l'expliquer en l'appuyant de raisons. Le mot » symbole » n'a pas bonne réputation; c'est un de ceux dont on a le plus abusé; je comprends qu'une certaine prévention soit resiée dans les esprits parle souvenir confus de quelques-uns des poètes qui se sont dits symbolistes, parents un peu maladifs des esthètes anglais, et dont leur patron, Verlaine, grand poète quant à lui et vrai symboliste, disait : " symbolistes ou ci/mbalistes? » Ceux-là gâtèrent le grand rêve de Verlaine et de Mallarmé ; mais leur fugace renommée fut vite balayée au veut du matin avec leurs Palais illusoires et leurs Paradis nomades. M'ailleurs ce n'est pas d'eux que je parle : il ne s'agit ni d'une école ni d'une théorie; il s'agit d'un fait. Je prends si/inl/Dic en son sens ]u-opre, et je m'explitpie, en reprenant les choses de loin, pour planter ici un apologue instructif.

Childéric, roi des Francs de Tournai, exile dans la Thuringe, où seul le consolait l'amour de la reine Basinne, rêvant, de retour en son royaume, de pouvoir, de richesse et de joie, gardait par devers lui, comme un précieux trésor, la moitié d'une monnaie d'or brisée. Un jour, un messager lui vint melire en la main la moitié tout égale de la même pièce d'ur, cl les deux IVagnienls lapprochés formèrent, à n'en pas douter, un tout parfait. Ce fui unr allégresse : Childéric comprit le message muet du fidèle soldat, (|u'il avait laissé dans sa ville, pour attendre, veiller, avertir. 11 revint, il retrouva ses Francs, ses armes, sa couronne, et triomphalement il ramena sa reine.

L'érudition allemande vous dira que c'est là une histoire inventée à plaisir, ou bien un morceau de folk-lore germanique, restauré par les chroniqueurs gallo-romains en l'honneur des Mérovingiens leurs maîtres. Je le veux liien, et peu m'importe. Ce qui me louche, c'est la pièce rompue en ileux, et la significalion donnée à l'asseml)lage des deux morceaux. Cai' voici le sens juimilif du mot symbole : '7'J;j,êo>,rjv, assemblage. FI désormais nous allons nous entendre! : le symbole esl rassemblage d'un signe cl d'une idée qui correspond au signe; c'est un sifjne 4e reconnaissance, c'est un message convenu, c'est encoi'c im iiml d'urdrr.

VA les arts sont-ils donc autre chose que des signes, que les mots d'une langue immortelle en même temps qu'universelle? Telle est la merveilleuse faculté île l'artiste : il nous l'ail un signe, et nous

reconnaissons sa piMist'-o par sa ressemblance à la nuire; il nous dil lin niol, son mol d'ordre, el nous saluons le drapeau de notre commune liumanifé; il nous présente sa demi-pièce d'or, et elle s'enchâsse à miracle au ni(''tal de notre pensée.

Ihi de mes amis, récemment, non loin de l'érij^ueux. a pénétré en rampant dans une des grottes oi'i l'on vient de dc'-couvrir sur le roc des dessins à l'ocre rouge, laissés là, depuis des centaines de siècles peut-être, par un de nos mystérieux ancêtres de l'âge quaternaire. Ce sont des cerfs, des bovidés, des oiseaux, des éléphants velus; les dessins sont admirables et témoignent d'une vérité vivante. « Ce sont des Degas! » s'écriait mon ami. Et il me parut étrange de voir ainsi mis en parallèle avec l'artiste mystérieux des cavernes le peintre dont le dessin nerveux et sincère fait vibrer à nos yeux les plus vivantes et modernes des images. C'est que le symbole a parlé, par delà la tombe, l'argile, la tourbe, le rocher, l'abîme. Le sauvage inconnu nous j)résente à travers les âges son signe de reconnaissance, sa pièce brisée : elle a cours encore pour nos esprits. Notre pensée rejoint la sienne, s'y ajuste et la complète.

11 ne faudrait surtout pas confondre le symbole avec l'allégorie; c'est une erreur que l'on fait souvent. L';iliégorie peut être belle ou ridicule; elle n'a en elle-même rien à voir avec l'art; elle lui donne seulement un sujet; elle procède, je pense, de l'usage des anciennes mythologies et de l'habitude qu'elles nous ont laissée de déifier toutes choses. Les Vertus, les Arts libéraux, ont pris des traits de dieux, de déesses, de héros, munis d'attributs appropriés; on divinise de même, avec plus ou moins de bonheur, la patrie, le courage, la science, la poésie, l'agriculture, et jusqu'à l'électricité, la phonétique et même, que sais-je? l'industrie des automobiles (comme on peut s'en assurer en voyant le bel objet construit avec art par M. Rozet et l'orfèvre Christolle, pour être olïert à M. le marquis de Dion). Cela n'a rien à voir avec le symbole.

J'en demande la démonstration complète à M. Luc-Olivier Merson, le peintre rare et parfois exquis que nous retrouvons ici, comme à ses débuts, avec sa pensée profonde et sa forme si pure. Le tableau qu'il expose est de fort petites dimensions, mais fait pour charmer tristement et l'œil et la pensée. C'est une belle et mélancolique allégorie à laquelle le peintre a donné pour titre cette interrogation anxieuse : « Mortes? »

Car c'est bien une allégorie : deux femmes sont étendues sur le sol; l'une est tombée en avant et l'on ne voit pas sa face; dans son

dos est planté un couteau, et de ses mains crispées se sont échappées des tables de marbre brisées, une balance. L'autre femme est nue, et l'on conçoit qu'elle fut dépouillée et dévalisée; elle est couchée sur le dos, écrasant de son poids ses deux grandes ailes froissées; d'une main restée libre, elle tâche d'arracher de son cou un subtil lacet qui le meurtrit, tandis que ses yeux pleins d'angoisse cherchent tout autour, cherchent en vain, un secours qui ne vient pas. Derrière les deux victimes, le long du mur au coin duquel elles ont été assaillies et terrassées, s'étend une plaine désolée; et sur le pan du mur, on déchiffre, en de grossiers grafittes populaires déjà tout raturés, ces mots : « Vive la Justice! » et : « Vive la Liberté! »

Il est besoin de peu de réllexion pour comprendre, trop aisément, hélas! le sujet de l'allégorie; mais ce qui la fait poignante, c'est que le peintre l'a exprimée au moyen de signes sensibles, qui par les yeux pénètrent l'âme. Ces signes symboliques, ce sont les lignes pures et pourtant lournientées des deux beaux corps violés, la couleur livide ; ce sont les teintes souillées des plairas du mur banal, et cette Ijoue de carrefour en laquelle les nobles Déesses sont tombées. Le symbole a exj)i'imé l'allégorie. Nous avons compris. Le peintre et nous, nous nous sommes reconnus.

Voilà, je pense, le symbole défini, et distingué de l'allégorie. Et si j'ai pu dire que toute œuvre d'art est nécessairement symbolique, j'ai bien volontniremcnt étendu cette affirmation à toute œuvre d'art quelconque, peinture ou sculpture, gravure ou architecture, et bien plus encore, haute ou basse, sublime ou médiocre, bonne ou mauvaise. Tonte œuvre d'art est un signe qu'un homme présente à un autre homme pour solliciter sa pensée et obtenir son assentiment. Toutes les pensées ne sont pas nobles, ni belles; tous les signes non plus ne se valent pas. Il est, dans cette monnaie des esprits dont les moitiés se cherchent pour se rejoindre, il est de l'or et il est de l'argent, — bien moins : de l'allreux nickel même; il est de beaux drachmes, à la mystérieuse empreinte de la chouette d'Athéné, et des médailles syracusaines où sourit la Nymphe mystérieuse; il est île pittoresques testons du moyen âge; il est des louis et des napoléons, à ligure encore anti(|ueet ti'aditionnelle ; il est aussi des livres sterling et des dollars; il est aussi de vilains sous, noirs et effacés. Il peut y avoir aussi de fausse monnaie.

Mais il faut un signe de valeur et d'échange. La valeur que le signe représente ne varie pas moins que le signe lui-même. Le symbole de la plus haute méditation : poésie, philosophie ou mysticisnu',

QUELQUKS liKI'I.KXiONS SUli LKS SALONS

|)(Mi( èlio rliilili, sans aiiciiii éI<''m(Mil liimiaiii, par los l'uniics i;('iu''ralos, les lignes cl les conlenrs de la natnrc, ean, ciel, arbres, nnages. Telle était la lani^no qne parlait ce rare et délicieux Marie-Charles Dulac, dont le génie, si tôt disparu de cette terre, a laissé sa trace dans l'esprit fidèle de trop peu nombreux amis, mais aura trouvé une expression parlailcaux yeux de nos descendants, au moins dans ses grandes suites lithographiques. La mémoire de cet ami cher et de ce grand artiste m'est un garant et un témoin des vérités que je tâche

.. ■■»•-. jgjy.^-.-.-*^-.

LABllEUVOIR, PAlt M. LUCIEN GISIVEAU {Société Nationale des Beaux-Arts.)

d'établir. Pour comprendre Dulac tout entier, il faudra quelque jour lire ses lettres. On verra alors comment ce mystique et ce symboliste était avant tout un scrupuleux observateur de la nature, et ne la voyait qu'en peintre. Toute forme de la nature lui semblait l'expression d'une pensée, mais jamais aussi il ne cherchait l'expression d'une pensée ailleurs que dans les formes de la nature. La nature était son livre, son guide et sa voie.

Avec la pensée dirigée vers un tel être, il est dur de revenir pour voir défiler l'interminable suite de nos paysagistes. Ce sont gens, croyez-le, que j'estime ; je révère la modestie de leurs prétentions, et, en tous les cas, je les préfère cordialement à ces artistes qui n'attendent leurs succès que de la surprise, par le choix voulu

28 QUELQUES RÉFLEXIOiVS SUR LES SALONS

de sujets excentriques; car ceux-ci sont les derniers des êtres, cl ne méritent aucune pitié. Observer la nature, vivante ou morte, c'est être digne déjà de quelque indulgence. Je suis de l'avis du gendre de j\I. Poirier : deux petits oignons, un couteau... cela tire les larmes des yeux. Mais si j'approuve, en principe, les hommes laborieux qui s'ell'orcent de copier... raêoie des petits oignons, mais surtout des champs, des arbres, des maisons, des rivières, il faut bien constater que fort peu, parmi eux, trouvent dans ces formes le signe d'une pensée un peu liante, qui leur pousserait la main vers une exécution un peu personnelle. Ce qu'il y a de pire, c'est de voir qu'ils s'y efforcent quelquefois jusqu'à l'étrangeté. N'y a-t-il pas un pauvre chercheur qui, pour donner à ses couchers de soleil l'illusion de la réalité, va jusqu'à ligurer matériellement les petites lunes vertes que l'éblouissement nous laisse dans la rétine? Aller à de si bizarres excès, ce n'est peut-être que sentir combien banales, combien monotones, combien indifférentes sont, en immense niajorilé, les peintures de paysage. Mais si elles sont telles, c'est que de tels esprits les conçoivent. La loi du symbole n'en reste pas moins acquise. Seulement, la monnaie qu'on nous présente est de basse frappe et de mince valeur.

Pour n'avoir pas désigné par un nom les œuvres que je blâme, je ne voudrais pas sembler taxer de chefs-d'ceuvi'e celles que je nommerai; il me semble d'ailleurs que, pour faire une distribution des prix, nous ne sommes pas encore situés à la « distance historique ». Je voudrais seulement appliquer les (|uelques fragments de doctrine que nous avons lixés à certains artistes dont les œuvres peuvent sans doute être discutées, mais présentent pourtant aux âmes hautes quelques signes de reconnaissance. Je citerai, par exemple, M. Lagarde, toujours intéressant, quoique, semble-t-il, un peu préoccupé de pensées littéraires; M.Lucien Griveau,qui me parait révérer la mémoire de Corot, ce dont je le loue fort, et qui sait trouver, comme pai'fois le niaitre, dans de tristes maisons de riie-de-h'rance, granges, rues, pans de murs, jardins, une occasion d'expression (|ui, pour siinpli' (|ir('H(' reste, n'est pas sans une réelle et douce émotion.

M. Dauche/ a une niauirti' à lui, et (jue l'on recuiiiiail ; et cela est liicri (|ii('l(|iic cliosi'. Sun clluii est continu, toujours iiilércssant, parfois pénible l'our rendre les ci(ds brouillés cjuil aime à teinter (le noir, les dunes di-soiées, les arlires torlus, les j)laines ondulées, le procédé Apre et sombre de l'eau-forte lui assure plus de succès

QUELQUES MKl'I.KXKiNS SUR LES SALONS

cortaiii (pic la [içiiilurc. Qiio1(|M('s-iiiios do ses planches a|)[)|)rocln'nl (le la |M'ri('c[ioii ; il csl plus si'ir de son dessin (juo de sa coiilenr; elle osl Irislé et nno. .h^ iir voudrais pourlani pas le voir changer la diroclion de ses reehcrclies, car il est dans sa voie, cl il y avance. M. Daiiehez m'amène à parler de ce groupe ami d'artistes déjà très connus du public, qu'unissent tout au moins les liens d'un séjour commun sur les côtes de notre mélancoliquo Bretagne, et que l'on a nommé, avec une ironie qui n'est pas sans bienveillance, « l'école (le Concarneau ». Ce n'est point une école ! Il est même curieux de voir

LA l'LAINK, l'AU M. AMlUK HAUCirKZ

(SocÏL'tê Nationale des Beaux-Arts.)

rapprochés par des éludes et des recherches simultanées trois hommes distingués aussi complètement différents les uns des autres que iM. Dauchez, M. Simon et M. Cottet. Les mêmes rochers, les mêmes landes, le même Irouljlc ciel, sont les formes qui frappent leurs yeux. Mais là se borne la ressemblance; et il est singulier de voir, comme illustration des principes que nous avancions tout à l'heure, combien pour rendre ces objets identiques la ligne, le relief, la couleur peuvent absolument dill'érer.

Laissant pour un instant M. Simon, dont il y aura lieu de relever l'exemple dans un autre membre de notre raisonnement, je vois M. Cottet se distinguer absolument de M. Dauchez et ne lui ressembler que par la tristesse de la vue. M. Cottet aime à animer le paysage

de figures humaines, et il est porté à lui donner un sens dramatique. Et, certes, je ne méconnais pas la beauté poétique de ces scènes bretonnes où il se plaît, et je sens bien comme il aperçoit le rapport du granit natal à ces figures mélancoliques qu'il y incruste, en quelque sorte, comme en un funèbre et solennel bas-relief. Mais j'avoue une préférence pour ses paysages solitaires, et je voudrais le voir marcher vers les qualités de peintre. J'éprouve le charme des longs coups de pinceau blancs par lesquels il dessine, en frange, la longue vague déferlante entre les Ilots glauques de l'Océan et les rivages pâles, les derniers rivages de France.

Sur les confins du paysage pur et de l'expression de la figure humaine, il arrive qu'on hésite un momeut. Et il est des peiutres qui hésitent aussi, passant et repassant souvent la limite qui sépare les deux entreprises. Quelques-uns penchent évidemment vers la figure, tel M. Picard, homme de grâce et d'ingéniosité, mais manifeste peintre de portraits, malgré les brumes irisées où sa vision flotte sans cesse. Pour d'autres, au contraire, quoi qu'ils en aient et quoi qu'ils en pensent eux-mêmes, le paysage les attire et les domine, comme le signe le plus naturel à leur esprit, comuie une sorte de langue natale. Dirai-je, par exemple, à M. Maxence quel plaisir j'ai à suivre sur le ciel, à l'horizon de son beau paysage, cette longue ligue d'arbres en perspective inliiiie, qui me fait rêver aux canaux de la chère Flandre et à ses douces plaines? C'est encore parmi les peintures de paysage que je rangerai cette robuste Pelolc busqué où M""^^ Dufau sait faire vivre les corps dans la liberté de l'air marin et montagnard.

Le chemin que nous avons suivi à la façon des écoliers nous mène pourtant insensiblement à nous occuper de la représentation de la ligure humaine, pour voir si, là encore, le symbole nécessaire nous accompagnera. La chose est peu douteuse. Dans le dernier des hommes, le moindre des gestes, la plus banale des attitudes signilie quelque chose. Que signifientils : beauté, laideur, noblesse, bassesse, poésie, satire? Pour être vu d'(msemble et nu, le corps humain n'en doit pas èlre moins expressif. Los peintres l'oublient souvent, et surtout les sculpt(Mirs; c'est pourquoi il arrive, par la rcproduclinn directe et réaliste des corps, (|ue cc^'lains coins de nos Salons rappellent (révérence |)arler!) je ne sais ([uel (lonseil de révision, ou je ne sais quel marché aux moilèles.

oui:i,ori:s réflexions sur les salons

l/ini (le la sciilpluro osl pciil-rlic le plus cxpiMvssii' de tous, ioi'squc l'iilrc (|u'il prriond expi'iuici' es! ahsoluuu'nt simplo. C'est le cas, par exemple, pour le groupe de marbre où M. d'Houdain a posL', dans un eft'ort violent de tous leurs muscles, les corps nus et superbes de trois ouvriers vigoureux. C'est un symbole que je reconnais, une belle el l'orle langue que je comprends.

Plus (jue jamais le peintre et le sculpteur doivent parler cette langue lorsqu'ils s'adonnent à l'art du portrait. Seuls sont vraiment bons les portraits qui révèlent une âme, un état social, moral,

I.F, CALME Dl' son;, PAU M. E I> G A [1 MAXENCE (Société des Artistes franeais.)

quebjuefois toute une époque. Le Scrl/)e égyptien du Louvie nous ressuscite l'esclave lettré, à la main rapide et fidèle des anciens rois des Pyramides, ««««(^s scribcV vclocilcr scribrii/is; un buste de Donatello, c'est le monde des humanistes el des tyrans artistes; le Portrait de M. Berlin par Ingres, c'est toute la bourgeoisie raisonneuse de Juillet. Il a fallu à chacun des interprètes une notion claire du caractère spécial de chacun des modèles; il a fallu discerner le trait individuel qui distinguait l'homme particulier soumis à leur attention, parmi tous ceux de sa race, de son époque, de sa nation.

On a dit un jour, par paradoxe, je pense, que le principe du portrait est la caricature. A prendre le mot au sens précis, rien n'est plus vrai. Le mot français pour caricature, c'est charge. Il est dans toute figure humaine un trait, une ligne, un détail, qui sont révéla-

leurs de l'hahitude physique ou morale, de l'état ordinaire ou des nerfs ou de i'ànie. Peintre ou sculpteur ({ui veulent faire connaître, en bien ou en mal, l'ensomblo physique ou moral d'un homme, devront distinguer ce trait justement, cette ligne, ce détail; c'est là qui! faudra appuyer, ou, si l'on veut, « charger». Voyez ces merveilles de ressemblance : les portraits japonais, et je ne dis pas seulement des portraits d'hommes ou de femmes, mais des portraits d'oiseaux, de fleurs; pas même, moins encore : une feuille, un no'iul de bambou. Quel en est le moyen d'expression? Un coup de iiiiiceau, renflé ici, effilé là, l'exacte surcharge du trait unique, de celui ([ui dit tout.

Mais quel est justement ce trait que l'artiste devra distinguer entre tous, pour le désigner à tous, et le <> charger» de tout le poids de son attention? Qui le lui indiquera et (|uel principe le lui fera préférer? C'est ici qu'intervient la « nature » de l'artiste, l'intention de sa pensée et sa disposition d'àme. Son choix pourra s'étendre depuis l'expression facétieuse, satirique, proprement caricaturale, jusqu'à l'image idéale, où transparaît surtout la lumière de la vie intérieure. Je voudrais attirer la rêverie de quelques rêveurs sur une suite de portraits, ordonnés à ce point de vue seulement. Je commencerais par la « charge » satirique, pour arriver, à l'autre bout, à la » charge » spirituelle; et notez que dans la première des deux on peut montrer du génie, comme fit jadis Léonard, et plus récemment notre grand Daumier, dont, par bonheur, nous pouvons regarder cette année une belle reproduction sur bois par M. Prunaire.

Dans cette catégorie spéciale, je n'aurais garde d'oublier ce curieux ironiste, M. Jean Veher, dont les moyens sont moins [)uissants que ceux de Daumier, et la couleur criarde, mais (jui reste toujours d'une étrange imagination et le plus souvent plein d'esprit. On n'oubliera pas son cabaret rural, d'une fantaisie échevelée, ni surtout sa mêlée parlementaire, si comique, où la tribune aux harangues, dominée par l'hai)!! unir d'un prc'sident dont le cadre du tableau coupe jusie la tête, est occupée par un orateur en le(juel, à lort peut-être, chacun pense trouver un portrait singulièicmenl ressemblant : voyez, se dressant au-dessus d'une foule hurlante, cc^tte laille falote d'Ilerciile cfi réduction, el ces deux gros |)oings serrés au boni de bras trop courts, i^a <( charge » a porté ici sur les liails (|ui pouvaient prêter à rire; et en chacun dv nous il y a des traits de celte sorte. » Rire est le propre de l'Iiomme », disait iiabelais après les scolasliques du moyen âge. Faire rire en est le pnqire, bien plus

QUELQUES HÉFLEXIONS SUH LES SALONS ;i;i

nu'ore. Nous no rimis qui' de iiiius-nKMUos et de nos semblables; l'animal ni le vi'^i'lal ne soni l'isibles ([ue si l'on les compare à rimninie.

.le ret^arilerais donc d'aboi'd Uaumier, Veber, ceux qui l'ont rire de rbomnie, et l'avouenl et s'en font gloire, et je verrais (|n(ds traits ils choisissent pour les ciiai'gcr. Puis je continuerais la revue des portraitistes, en posant à chacun la même question. J'en trouverais quelques-uns qui voient leurs modèles avec une outrance violente,

Page 1