PAR M. EDOUARD MONOD
{Société Nationale dos Beaux-Arts.)
le lendemain, et — ce qui est bien pis — des palais par paire, qui
doivent défier les siècles. On parsème le tout, au petit bonheur, d'un
peuple de statues.
C'est dans de pareils moments que s'élève une voix officielle
pour s'écrier, sans crainte d'aucun démenti : » Ne vous figurez pas
que nous allons faire du Gabriel ! »
Je plains les architectes bien plus que je ne les accuse. J'entends leur juste réclamation : nous les critiquons quand ils cherchent des formes nouvelles, clefs de voûte en points d'exclamation, mansardes en anses do pot, combinaisons ingénieuses de néocambodgien et de rococu allemand; et si, pour nous plaire, ils alignent, comme autour du volumineux édifice qui nous contient en ce moment, des kilomètres de colonnades antiques, il se lève une voix gouailleuse de gamin de Paris, pour crier : « Terminus de Caracalla ! »
Je n'en veux pas rire pourtant, et je n'en veux pas désespérer non plus. Nombre
d'architectes sont gens d'un rare mérite, et,
vir.ToiiiE,
STATUETTE EN OU l'AU M. I. HOUCIIO.MO W SKI
(Société des Artistes français.)
pour moi, leur exposition, très injustement délaissée du public, est souvent la partie la plus intéressante des Salons. Et d'abord, c'est chez eux que je retrouve les plus belles aquarelles qu'on voie depuis la mort de Jacquemart. Parmi les modèles de cet art libre et rapide, j'ai noté les vues de Bretagne de M. Janin, et les éludes prises dans le parc de Versailles par M. Delaporte et par M. Jaulme. Et puis, c'est ici encore que nous pouvons rencontrer, sur les confins de l'art et de la science, de bons, ingénieux et consciencieux archéologues. Il est à peine besoin de dire le haut intérêt qui s'atlaclie aux grands travaux de.M. Chaussemiche sur l'antique citadelle d'Anxur. C'est un charme de voir M. Nodet décrire le palais des Papes d'Avignon, M. (iuilmant ressusciter les vieux rois égyptiens; et je ne serais pas l'ami (|ue je suis du xv" siècle, si je ne remerciais M. Chauvet de m'avoir introduit au féeri(|ue manoir d'Issoigne, au Val d'Aoste.
EL voilà, je m'en aperçois, que je me laisse aller au plaisir d'errer
OrKl.QUES RÉFLEXIONS SUR LES SALONS
un peu au liasard, oubliant que jo m'ôlais promis de dogmatiser sagement. Aussi je no clicrciic pas quelle place j'avais méthodiquement réservt^e à nos graveurs, et je dis tout de but en blanc l'estime toute particulière qu'ils nnH'ilcnt. Leur art laborieux et délicat est
IMIIITIIAIÏ DE M. l'AUL MAUIUIU, PAU M. JEAN l' A T n I C 0 T DESSIN DE l'autiste d' A P H È S SON TAl:l.EAr
(Société des Artistes frani:ais.)
très florissant. Je félicite d'avance les amateurs d'estampes de l'avenir. Tous les procédés sont pratiqués; seule la lithographie, si brillante naguère, ne me paraît pas compter de nouveaux succès. Le rude labeur du burin n'attire pas la foule, mais il a ses fidèles comme M. Patricot que l'on ne peut louer ici sans rappeler en même temps sa solide œuvre de peintre portraitiste; le bois est vigoureuse-
ment taillé, par M. Viljert et M. Dété par oxemple. Mais l'eauforle a tous les suffrages; elle se prête aux emplois les plus variés, grave et sévère, égalant les précisions du burin, comme daus la magnifique gravure de M. Coppier d'après Holbein, ou les grandes planches de M. Brunet-Debaisnes et de M. Laguillermie. Elle permet, d'autre part, toutes les audaces et toutes les fantaisies; Les eaux-fortes sont alors de vraies peintures originales, el, à propos des peintres, j'en ai cité plusieurs. J'ajoute ces quelques noms, que je me reprocherais d'oublier : MM. Mein, du Gardier, Penncl, Francis Jourdain. On me trouvera peut-être ici plus généreux que je ne le fus pour les peintres et les sculpteurs. Mais les graveurs m'ont fait plaisir, je l'avoue, et le Dorante de Molière pensait certainement à tous les arts et non au théâtre seulement, lorsqu'il disait : « Ne cherchons pas des raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir. »
Et d'ailleurs, en fait de raisonnements, je suis au bout des miens. On l'a bien vu. Je les ai voulu poursuivre, laisser, reprendre, ramener. Ils m'ont lâché en route, et je me suis senti bien seul pour continuer ma promenade. Une ou deux réflexions me sont venues encore pourtant, que je dois vous dire encore, avant de rompre l'entretien.
La première est une réflexion un peu trop chauvine, mais juste, je pense. L'art n'a pas de patrie; c'est une all'aire entendue : je me réjouis qu'il y ait des artistes dans tous les pays du monde el je ne chante pas, avec nos vieux paysans français :
Je pense, en remerciant Dieu,
Qu'ils n'en ont pas [bh) en Angleterre!
ils en ont; et les Muses en soient louées. Mais, enfin, personne ne niera que le plus grand nombre d'artistes distingués se trouve, à l'heure oii je parle, en France, et qu'en France aussi on constate la moins mauvaise moyenne d'art. Pour ce qui est de la musique, la démonstration serait aisée. Elle n'est |)as non |)lus bien malaisée |)()ur la sciilplure. (Juanl aux peintres, ilssonlnombreux dans presque tous les pays civilisés; mais beaucoup d'entre eux se rallacbeut à des écoles françaises on à des groupes français. On a peine le plus souvent à les distinguer des peintres français; il m'est arrivé plu-
OUKI.OUI'S Hltl'IJ'XIONS SUR LES SALONS
siours fois, au cours do ces rdfloxions, de nommer des peintres (''(rangers parmi les Français et comme des Français. En veut-t)n de nouveaux exemples? Le bon peintre norvt'gien ïliaulow, (jui retrace cette année le ciiarme de notre l'iandre française, est lié étroite-
paysage. M. Sargont est, c|uoic|n(> ijien [jeriin él^'Ye de maîtres français. El ce bon et
ment à noire école de sonne! el indépendaiil solide Belge, M. Slruys, tout en peignant avec amour les dentellières de son pays natal, ne dillère guère de plusieurs de nos peintres.
En aucun pays d'Europe, je ne vois régner de maître, ni se former une école.
Ah ! je sais bien : l'Allemagne a Bœeklin, et c'est un héros qu'on révère, un nom sacré qu'il est redontable de blasphémer, car l'on encourt de sévères jugements et l'on risque de se voir rayé sans rémission de la liste des « intellectuels ».
Et s'il nous faut pourtant une peinture d'inspiration littéraire, je dirai qu'à côté du peintre poète de Bàle la France peut citer Gustave Moreau, qui fut plus peintre, et l'Angleterre Burne-Jones, qui était plus poète. Ni Bœeklin, en vérité, ni d'autres n'ont créé une école allemande bien distincte de la vieille école bavaroise de Piloty et de Kaulbach, toujours lourde et d'un allégorisme péniljle.
On relèverait plulùl ([uel<iue tendance nationale chez certains Espagnols, comme M. Businol, ou encore mieux M. Zuloaga, dont le succès un peu tapageur ne doit pas faire oublier les réelles qualités; s'il veut trop accréditer le bruit qu'il rappelle Goya, il faut bien reconnaître qu'en bien ou en mal, il le rappelle quelquefois. Ils ont
UNE DAME l!.\ liHLX, PAU M. JDllN L A V i; H Y
(Société Nationale des Beaux-Arts.)
le même sang. C'est déjà beaucoup. Pour le génie, il faudra voir. Quelques Anglo-Saxons enfin, d'un côté ou do l'autre de l'Océan, ont, surtout comme coloristes, certaines qualités communes qui le ur donnent un air d'écolo : je citerai M. Frieseke, et puis M. Lavery Tous deux, par la douceur du ton, et la finesse caressante de la touche, me paraissent tenir, bien qu'ils ne se ressemblent pas entre eux, de ce singulier maître, M. Whistlcr. Or, c'est là, je crois, une influence bien anglaise, la descendance légitime de quelques-uns des
LA PLACE CllATEAUDRIA .\l> A S A I NT -M A L O , PAK M. .I.-\V. MCJIIIIICE
(Société Nationale des Beaux-Arts.)
grands portraitistes et paysagistes anglais, tels ilaeburn et Bonington. A ce dernier se rattache bien clairement ce charmant peintre, que le hasard me fait nommer le dernier, Inst iiotleast, M. Morrice.
Mais je ne maintiens pas moins, sans en prendre trop d'orgueil, ma réflexion patriotique.
Et mainlenant il est temps :
i'tauditc jam rirox, piievi ; sat prala bibcruiU.
Les prés de l'Apollon démoci'aliqiie en ont assez. Ils sont vastes, ses prés, immenses, fleuris, ils sont humides, ot dégénérant aisément en marécages, en jonchères, en halliers, en landes, mais jamais en dé-
QUELOri-S UKl'LKMONS SUR LES SALONS
Sa
sert. C'est une plaine où tout pousse pêle-mêle. L'on n'y erre pas quoique temps sans éprouver une lassitude mélancolique. Si bien que les réilexions de la sortie ressemblent fort à celles de l'entrée.
Il y a là dedans sept mille œuvres. Ou admettra bien que cinq minutes ne sont pas un délai exagéré pour examiner et juger une œuvre d'art, et l'on voudra bien reconnaître aussi que cinq heures par jour consacrées à un pareil examen font un maximum à peine soutenable. A qui voudrait donc examiner ces œuvres, sur le pied de cinq minutes chacune et cinq heures par jour, il faudrait trois mois et demi de travail. Rélîéchissez-y, et à ceci encore : s'il n'est pas vrai que chacune de ces œuvres représente une inspiration, une pensée d'art, un aperçu nouveau de la vérité et de la beauté, chacune pourtant, ou à peu près, suppose un eti'ort, un espoir, au moins une illusion.
Et donc, pour mettre fin à ces réflexions, je ne saurais mieux faire que de vous projjoser, et me proposer à moi-même, comme sujet de méditation, ces mots que Diderot cite, en les attribuant à Chardin, et qui nous feront voir, du moins, que le grand peintre était par surcroit un bien brave homme :
« De la douceur! Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez les plus mauvais, et sachez que deux mille malheureux ont brisé leurs pinceaux entre leurs dents, de désespoir de faire jamais aussi mal ! ->