DU JOURNAL DE UEMPIRE
Un homme de lettres octogenaîre j Fun des quarante de Fancienne Academie française > membre de Flnstiiut national et de la Légion d’Honrieur, est attaqué , dans la feuille du i3 juillet du journal appelé Journal de V Empire ^ de la raianière suivante
<<L’A. Morellet est un iriauvais grairimai-*' rien, un mauvais écrivain, un mauvais académicien. Bafoué des encyclopédistes ses confrères,le plaisant et le divertissant de Yoltairè qui aimoit à railler ses valets. Charlatan politique , adoptant les rêveries des économiste^ én administration , déraisonnant sur la compagnie des Indes et autres objets politiques^
ILLBT 1806.
Tieîllard insensé , ayant perdu toute espèce de bon sens, retombé en enfance, etc.».
A ces injures grossières le journaliste ajouté des imputations plus graves, en déclarant «que » Î’A. Morellet est un mauvais prêtre , dégra- » dant un caractère public et sacré , un de ces » prêtres apostats coupables des plus grands » excès de la révolution , un brouillon , un » perturbateur des lois et du gouvernement de » son pays ; armé de l’impudence d’un homme » qui depuis long-temps a étouffé le cris de sa » conscience , effronté menteur , insigne faus- » saire; entre lequel et les honnêtes gens il ne » peut y avoir rien de commun , malhonnête » homme , il faut trancher le mot ; ayant mené » une vie méprisable et par -là mauvais juge eu » matière d’honneur ^ ayant perdu toute espèce » de pudeur, etc. ».
A quoi l’auteur ajoute «qu’en tout ce qu’il » vient de dire il n’a point chanté d’invectives, » qu’il a fourni des faits accahians, des preuves » sans réplique, qu’il a dit des vérités et point » d’injures ».
En achevant de rassembler ce dégoûtant amas d’injures , Je me suis représenté un étranger les lisant , soit dans le feuilleton du Journal de ï Empire , soit dans la citation que j’en fais ici.
Si c’est ttn homme de qiieîqne înstntctîqn et et di quelque goût» connoissaiit notre littéral tore et nos mineurs et surtout Phlstoire de notre fevoliilioii , il doit se demander à luî-même^ «est-ce que la révolution recomoîcnce? Je croyois qu’un nouveau gouvernement, brillant de tout l’éclat de la victoire et fort de toits les avan« tages que lui donne le souvenir des maux causés par la barbarie , alloit ramener Furba^ nité française; et voilà un nouveau père Ducliesne, un autre Marat qui se remontreilt sur la scène. Yoilà le style et le ton des assemblées, des comités , des pamphlets révolutionnaires ».
Quelque étrange que puisse paroître à nies lecteurs une telle déclamation , j’a jouterai à leur élonnemeiit en leur apprenant que l’homme de lettres , le vieillard , le citoyen insulté ainsi ne s’est attiré en aucune manière une si violente attaqi.e. C’est sur quoi j’ai à démentir d’abord le sieur Geoffroy, qui, touché sans doute de quelque scrupule stir le ton de son ardcî e , prévient ses lecteurs que je Vai provo^ que par L'excès âf insolence auquel je me suis parié dans lé Publiciste.
J’ai déjà dé daré , dans le Publiciste dit i6 juillet, et j’assure ici de nouveau que je n’ai eu aucune part aux articles de ce Journal qui oui
hi
excité la grande colère du sieur Geoffroy; à quoi je puis ajouter que depuis plus d’un an je n’ai rien écrit dans le Publiciste , et qu’en aucun temps je n’ai eu a^ec l’auteur du feuilleton du Journal de V Empire aucune discussion qu’il ait pu regarder comme personnelle entre nous.
Mais ^ a-t-on dit , l’article du Publiciste est souscrit des lettres initiales A. M. , ce qui peut justifier M. Geoffroy qui aura cru ne faire qu’user de représailles en répondant àd’A. Morellet.
Cette excuse n’est p^is receyable. Il y a beaucoup de gens dont le prénom et le nom sont A. M. Je ne saur ois empêcher personne de prendre ce chiffre ; et il est déraisonnable d’attribuer sans autre preuve à tel ou tel individu tout ouvrage souscrit A. M.
En second lieu, quand j’aurois fait l’article dont le sieur Geoffroy a sans doute beaucoup à se plaindre, et quand cet article seroit aussi violent à l’attaque que la réponse du sieur Geoffroy, cette réponse ne seroit pas plus excusable. Quand l’agresseur aui oit passé les bornes de la justice et de la raison , ce n’est pas pour celui qui est insulté une excuse et un motif pour les passer aussi. A la vérité il paroît que le iieur Geoffroy , comme les Jésuites de Pascal ^
-a potir maxime que ce nest qu*un péché véniel de calomnier et d'imposer de faux crimes pour ruiner de créance ceux qui parlent mal de nous ; mais cette maxime n’avoit point ici son application, puisque Fliomme de lettres sur lequel le sieur Geoffroy s’est jeté avec tant de fureur , ne l’a voit point attaqué.
Après ma déclaration envoyé au Publiciste , je pouvois croire que le sieur Geoffroy avertiroit lui-même ses lecteurs de l’erreur dans laquelle il étoit tombé et qu’il en montreroit Xfuelque repentir.
Lamothe, aveugle, se trouvant au spectacle dans xine foule , avoit marclié sur le pied d’un militaire; celui-ci donne un soufflet au vieillard. Des cris d’indignation s’élèvent. Lamothe les calme en disant : Monsieur sera bien affligé lorsqu il apprendra que je suis a^xiigle , et le militaire en effet se confondit en humbles excuses. ^
L’est à la suite d’une erreur de même genre qué^ non moins âgé que Lamothe , j’ai été insulté par le sieur Geoffroy. 11 me de voit quelques excuses puisque ce n’est pas moi qui lui ai marché sur le pied. Mais c’est inutilement que f aurois attendu cette justice de lui. Je vois qu’après avoir reconnu que l’homme de lettres qu’il a
insulte n’est pas l’auteur de l’article du PnhlU ciste , il a (liî : EJi bien 1 je n ai pas perdu mon temps ^ cest toujours un philosophe de ca-^ ïoumié.
Dans ce que je viens de transcrire du Journal de r Empire , il est difficile de trouver une Xiriliqae purement littéraire portant uniquement sur mes ouvrages et dégagée de toute personnalité comme doit i’étre toute critique.
Je veuv bien cependant appeler de ce nom et regarder non comme juste, mais comme matière convenable d'i feuilleton dn Journal de r Empire tout ce qu’on 7 dit de moi dans la première partie de cette virulente déclamation.
Ainsi je laisse dire an sieur Geoffroy ,
Que je suis un mauvais grammairien , nn mauvais écrivain , quoiqu’on puisse révoquer en doute la Justice de celle sentence en lisant quelques-uns de mes ouvrages et en voyant mou nom inscrit parmi ceux des membres de l’ancienne Académie française et se retrouvant dans la liste de la seconde classe de l’Institut;
Que j’ai été bafoué des encyclopédistes mes confrères 9 quoique j’aie passé ma vie avec eux et que j’aie reçu de tous des marques d’estime et d’amitié;
Que j’ai été le bouffon elle Talet de Voltaîre, quoique cet liomme célèbre parle de moi avec éloge en plusieurs endroits de sa correspondance qui est entre les mains de tout le monde ;
Que j’ai adopté les rêveries des économistes , quoique ces rêveries ne soient rien autre chose que les principes de l’économie pu-, blique enseignés par beaucoup d’hommes éclaU rés depuis le milieu du dernier siècle;
Que j’ai perdu toute espèce de bon sens , que je suis un vieillard insensé tombé en enfance, quoique je remplisse encore journellement les fonctions d’académicien et que je vive dans la société des gens de lettres les plu$ recommandables et de beaucoup de gens de bonne compagnie , sans y laisser voir, à ce que je crois, de déraison et d’imbécillité.
J’alloue, dis -je, àM. Geoffroy toute la dépense d’esprit qu’il a faite pour divertir ses lecteurs par les jolies choses qu’on vient de lire, et je veux bien laisser croire à ses admirateurs que tout cela est aussi vrai qu’ingénieusement et heureusement exprimé , persuadé qu’on ne sauroit les mieux punir qu’en les laissant jouir en . paix de leur admiration pour le sien Geoffroy.
Maïs en montrant au sieur Geoffroy une sî grande indulgence , je me permettrai deux rer marques.
Je demande d’abord à quel titre , par quel important ouvrage cet Aristarque dédaigneux a acquis le droit qu’il s’arroge de porter des décisions littéraires sî absolues? quels sont les cliefs-d’œ livres qui lui donnent une si grande autorité ?
11 nous avoue lui - même qu il na pas fait
ouvrage suivi en littérature ( non plus qu’eu aucun autre genre) / qu au lieu défaire un livre quôn rCeut point lu , il a amassé dans la retrciite les matériaux qit/il emploie aujourd'hui^ ët qiâ aujourd'hui il ne parle (c’est Ijii qui le dit) que 'des musiciens , des danseurs et des acteurs ou des auteurs» Et voilà le juge suprême de notre littér ature ! ;
- Et veut-on voir quels sont les enseignemens de ce grand maître pour l’instruction des jeunes; élèves de nos lycées, les progrès du goût et l’encouragement de la littérature française ? Voici quelques-unes de ses critiques :
<< Voltaire est le prince de la tragédie roma- » nesque, quoiqu’il n’en soit pas l’inventeur »> (car il n’a jamais rien inventé). 11 a seule-:
ment illustré par des succès ce genre vicieux » et méprisable. Ses héros, eu general, sont >> boiirsoufdés. Son talent n’a pu briller qu’à la » faveur du désordre, de l’audace et de la li'r- » cence. Il ne sait pas construire le plan d’iine » tragédie : ses moyens sont petits , ses incideus >> romanesques , ses caractères outrés et mal » soutenus, son style souvent lâche et prosaï- » que , et son dialogue presque toujours faux ; » objet de risée pour le vrai littérateur, qui ne » lui trouve ni raison ni vérité. Jongleur de n place, attirant par ses miracles l’admiration » des servantes du quartier, et qui fait lever les » épaules au physicien qui passe. Ses tragédies » ne sont pas faites pour être lues : Oreste est » un centon de lambeaux traînant dans là
garde-robe de Melpomène; Zaïre glace et » bientôt on y rira ; Alzire n’est’ qu’un foible » écho de Las-Casas ; Sémiramis ne fait plus » aujourd’hui que bâiller et rire; Amenaid^ » est plus ridicule que tragique , etc. , etc.
Ma seconde remarque , encore relative à la partie de l’article du Feuilleton, que je veux bien regarder comme une critique littéraire, est que la critique, portée à cet excès de grossièreté, est funeste aux lettres , et met de puissans obstacles aux progrès de l’instruction et du goût. L’effet nécessaire des critiques injurieuses sans modé-
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ratiôn et sans mesure, doit être de détourner beaucoup de bons esprits dans toutes les classes de la société, de communiquer leurs lumières dans des ouvrages d’instruction , et de nous faire jouir des agrémens de leur esprit dans des ouvrages d’imagination.
Je connois plus d’un auteur d’ouvrages utiles et ingénieux qui rejette avec une sorte d’horreur la seule pensée de les publier frappé de la crainte de se voir en butte à l’injustice et à l’impertinence des critiques de nos jours.
De là il arrive qu’il ne reste plus dans la carrière que ceux que le défaut de fortune force de s’ J jeter , accoutumés à regarder les injus-^ tices et les impertinences des critiques comme im mal nécessaire , comme un inconvénient du méüer ; mais tous ceux pour qui la littérature n’est pas un moyen d’exister, s’éloignent d’une occupation qui les expose à de pareils désagrémens.. Et qui peut calculer les pertes qui résultent de cet état de choses pour l’instruction publique et lôs progrès de l’esprit humain ?
J’ai vu autrefois, dans beaucoup de journaux, un ton plus honnête, quelques égards^ quelque mesure dans les critiques littéraires* Desfontaines et Fr ér on même se sont tenus bien