‹ Quelques réflexions sur un article du Journal de l'empire, du 15 juillet 1806 /Chapitre 2 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

jen-deçà de ceîte violence. Mais aujourd’hui les lecteurs sont Ixlasés : c’est le ton que doit prendre un journal pour avoir douze ou quinze mille «ouscripteuis. Ün succès pareil justitie tout, ei ceux-là surtout qui vivent directement ou indirectement de cette cba se aux gens de lettres, diseîjt comme Valère dans , mais plus

sérieusement que lui : (Quinze mille souscriptions ! 'Doilcc qui décide tout. Il ny a pas de réplique à ceUi, Qii diantre peut aller làcontre ? Cela ferme la bouche à tout. Le moyen de résister à une raison comme celle-

là !

Mais en regardant comme littéraires , et en passant au sieur Geoffroy toutes les critiques contenues dans la première partie de sa déclamation , quoiqu’elles s’écartent , comme on voit, beaucoup du genre, je ne puis voir avec la même indifférence les injures qu’il adresse à ma personne et à mon caractère moral. Je ne puis me laisser appeler tranquillement un men* teur ^ un faussaùe ; \e ne puis laisser dire que j’ai abusé et mystifié les gens en place pour en tirer des pensions , que fai mené une Die mépHsahle ; je ne puis me laisser traiter de maU hpnnéte homme^ cV ennemi des lois et du gouvernement de mon pays. Je répondrai donc ,

quoique beaucoup d’amis aient volilu me détourner de répondre.

On m’a dit en effet, de toutes parts , que les injures portées à cet excès, et notamment les injures de M. Geoffroy, ne peuvent pas m’atteindre , et que la paix de mon âme n’en doit pas être troublée ; que , loin de me nuire dans l’opinion publique, elles ont servi à réveiller pour moi quelques sentimens d’estime et de bienveillance, dont j’ai en effet reçu à cette occasion de nouveaux témoignages.

On m’a dit que , malgré l’indulgence et même le goût qu’on montre aujourd’hui pour la satire, je serois injuste envers mes contemporains, si je peiisois que des imputations aussi gros-' sières, dénuées de toute vraisemblance, 'démenties par ma conduite publique , pussent prendre quelque crédit; que, vivant depuis plus de cinquante ans sous les yeux du public , dans la capitale , dans la société des gens de lettres et de personnes distinguées par leur rang et leurs places, j’étois assez connu pour n’avoir pas besoin de descendre à une justification , etc.

On m’a dit tout cela , mais on ne m’a pas persuadé.

‘ Assurément, je ne laisserai pas empoisonner les courts restes de ma vie par un sentiment

trop amer d’injures manifestement dictées par la violence de l’esprit de parti , et dont je suis défendu par l’opinion de tous ceux- de qui j’ai riionneur d’étre connu; mais je ne me pique pas non plus d’une apathie qui ne pourroit être en moi que l’effet d’une indifférence entière a l’opinion de mes semblables.

Si la calomnie n’afiligeoit pas celui qui en est l’objet, le crime du calomniateur ne seroit pas ai grand. Le beau mot de Mathieu Mêlé , il y cù loin du poignard d'un scélérat au cœur d'un honnête homme , peut être vrai au plï}^ sique et au propre ; mais il ne l’est pas au moral et appliqué au poignard acéré de la calomnie.

Je crois à la maxime du sage : Cura de hona nomine; prenez soin de votre réputation ; et je pense , avec Cicéron , que l’aiTogaiice de celui qui foule aux pieds l’opinion des hommes sur lui-même, est toujours jointe à beaucoup d’immoralité : Negligere quicl de se quisque sen- Ùat non solùmarrogantis est sed etiam omnino dissoluti.

Je ne suis donc pas insensible aux injures , de quelque part qu’elles me viennent, ni mémo à celles du sieur Geoffroy ; et quand je considère que le journal où il lui a été loisible de

m’insulter, porte le tittede Journal de l'Em^

pire, qu’il a iiu censeur établi par rautorîté^ que les postes de l’Empire le distribuent toits les jours à un p»îx modique, et que ces circonstances lui donnent une sorte d’autorilé, j’éprouve, je l’a ViÇiue , un sentiment trop pénible pour ne pas tâcher de m’en délivrer en repoussant les traits de la calomnie et en les faisant re-* tomber sur le calomniateur.

J’ajoute quand , pour mon compte , je pourrois demeurer avec indifférence en butte à de pareilles imputations, membre de riuslitiit et de la Légion d’Honneur, je dois aux deux corps à qui j’appartiens de me défendre , puisque c’est aussi leur considération que je défends.

Ma réponse pourj'a paroître tardive aux yeux de ceux qui ne désappi ouveiit pas que je réponde; mais je puis expliquer ce delai.

J’ai du la différer jusqu’à ce que l’auteur de rartïcîedn qui , en signant A. M.,

m’a attiré cet orage , a lot fortider ma dénégation de son aveu ^ et il a rempli ce devoir; mais je ne me crois pas , pour ceia, dispensé de me défendre moi-même.

Je vais donc répondre à la seconde partie de la déclamation du sieur Geoffroy , celle qui touche ma personne et mon caractère morah ’ . Je réduis ses injures à quatre chefsv

i. Tai mmé'^ selon M. 'Geoffroy , une Dit méprisable, La vie d'un homme de lettres est dans ses oiivrages‘‘et dans ses sociétés* Quels sont les travaux qui ont occupé 'ma vié^ et dans quelle société ai-je vécu ?

Quaiit..au premier article, dès les premiers pas cpie j’ai faits dans la carrière des lettres, et il y a plus de cinquante ans , j’ai porté mes études sur Fécoiiomie publique et sur toutes les questions relatives à ForganiSation sociale , les droits sacrés de la propriété , l’importance de la culture, la simplification des impôts, la liberté du commerce dans toutes ses bra-iiches , celle de tous les genres d’industrie ^ la liberté civile , la liberté politique , la liberté de conscience , la liberté de la presse^ etc.

Or, en parcourant cette carrière, voici lea occupations qui ont rempli ma vie.

Dès ïyfid, un Mémoire où je développe les avantages de la libre fabrication des toileS' peintes en France, où elle étoit alors sévèrement prohibée, et que M. de Forboiiaîs , monsieur Abeille, encore vivant, et moi, noua avons contribué à faire établir au grand avantage de l’industrie française et du peuple consommateur. . .

En 1761 , un Mémoire écrit snr-Finvitatioa

de M. Trudaine , en faveur du transport des droits de douane aux frontières, mesure adoptée par le Gouvernement actuel.

En 1'762 , le Manuel des Inquisiteurs ouvrage où la jurisprudence de l’inquisition est exposée dans toute son horreur , utile pour répandre l’esprit de tolérance , dont la superstition et l’hypocrisie cherchent encore à arrêter les progrès.

En 1764, deux ouvrages du docteur Galti , sur V Inoculation , rédigés sous la dictée de cet habile homme , à qui notre langue n’éloit pas familière et qui ont contribué à répandre en France , et à perfectionner la théorie et la pratique salutaire de l’inoculation.

En 1765, la traduction de l’ouvrage du célèbre Beccaria , dei Delitti e delle Pene à l’invitation de M. de Malesherhes.

En 1769 , deux Mémoii^es en faveur de la liberté du Commerce de Flnde et contre la Compagnie privilégiée, dont un arrêt du conseil prononça alors la dissolution.

Dans celte même année , un Prospectus d’un nouveau Dictionnaire de Commerce , où sont traités quelques points importans de la théorie du commerce.^

En

En 1770 , une B^éfutation des Dialogues de O. sur le commerce des grains , où cette grande question est, traitée à fonds.

En 1771 , un Ecrit en faveur de la Liberté de la Presse sur les matières de V administration , contre un arrêt du Conseil , donné sous l’abbé Terray , obstacle à l’instruction du Gouvernement lui-même , à qui il importe si fort d’être instruit.

En 1774, et les années suivantes, le travail du Dictionnaire de Commerce , que la révolution m’a forcé d’abandonner depuis , en me privant des secours que le Gouvernement me fourni ssoit , et dont les matériaux ont servi au Dictionnaire du Commerce , en 5 vol. in-à^. , rédigé par M. Peucliet. ^

En 1775, la Théorie du Paradoxe contre les extravagances de Linguet. . • ^

En 1786, la Traduction des Observations sur lal^irginie de M. Jefferson , depuis, président des Etats-Unis , ouvrage où l’on peut puiser la plus solide instruction et les maximes de la sage administration qiUil a mise lui - même en pratique , lorsqu’il a été à la tête d’une grande nation.

En 1787^ un nouveau Mémoire sur le Commerce de ITnde ^ au nom de onze villes prin-

cîpaîes de commerce , pour réclamer la liberté qu’elles avoieiit perdue par rétablissement d’une compagnie créée par M. de Galonné.

Eu 1789 y Ptéfleæions du lendemain contre la suppression des dîmes sans remplacemens , et Moyen de disposer utilement pour la naùorb des biens ecclésiastiques.

y ers 1790,1111 long Mémoire imprimé, présenté à l’Assemblée constituante, au nom des provinces de rAngoiimois , du Quercy et du Limousin , invoquant les lois et les mesures d’une police vigoureuse contre les pillages et les incendies , dont ces provinces étoient le tbéâtre.

y ers la fin de l’an 3 de la République , un Mémoire en faveur de la veuve et des enfans du président Courbeton, égorgé par le Tribunal révolutionnaire de Dijon , et qui a contribué à leur faire recouvrer l’héritage de leur père.

y ers la même époque , à la fin de 1794 , he Cri des Familles , on j’ai plaidé la cause des enfans des condamnés par les Tribunaux révolutionnaires , et après lequel a été prononcée la restitution de leurs biens.

En 1795 et 1796 , la Cause des Pères et quati'G autres Ecrits^ dans lesquels J’ai com-

bàltu pèndant quinze mois tons les rapports téi!» dans à obtenir les lois terribles qui ont frappé les pères et mères et asOendaiis des émigrés.

En lyqy et 1798 9 quatre romans , traduits dé i’angîais : Les Pénitens noirs , les Enfans dô VAhhayé ^ Clermont et Phedora , formant ensemble 16 vol. 1/7-12; occupation frivole pourra-l-on dire , mais à laquelle j’ai été réduit par le besoin , et dont je suis loin de rougir.

En 1798 , les 9®. et 10®. livre de VHistoiré ■d^ Amérique , ouvrage posthume de Robertson.

• En 1799 , lû traduction de Fouvrage anglais deDalîa-way, intitulé : Constantinople ancienne et moderne ^ 2 vol. in -8^»

Dans la même année , aux approches du 18 brumaire , Observation sur la loi des Otages i, où j’attaque de front cette horrible mesure , qui nous atinonçoit le retour de nos Calamités, si le grand homme ne se fût trouvé , qui devoit raffermir les fondemens ébranlés de cet empiré •par de sages lois , dictées du sein des pins éclatantes victoires.

En 1800 J la traduction du Voyage de Van^couver^ ouvrage capital pour la navigation, exécuté conjointement avec M* Démeuiiier', aujourd’hui sénateur.

. Enün 3 en i8o3 , -appelé par S. M. ï. à fîris^'

titut, dans la seconde classe, j’y al porté, j’ose le dire , un zèle dont mes confrères me rendent un honorable témoignage. Je m’y suis appliqué tout entier au travail du Dictionnaire. J’y ai rempli plus d’une fols les fonctions académiques aux yeux du'" public, qui m’a donné des marques üatteuses de quelque estime et de quelque bienveillance, q:æ je puis regarder comme autant de réponses aux invectives du sieur Geoffroy.

Je puis ajouter à cette énumération les articles que j’ai mis dans quelques volumes de V Encyclopédie (dont le sieur Geoffroy me fait ridiculement un crime, ignorant que de graves théologiens, tels que l’abbé Yvon, le docteur Mallet et autres se sont rendus coupables du même délit) , ainsi qu’un grand nombre de petits ouvrages de critique, de littérature , de morale et de philo^phie , imprimés soit à part , soit dans quelques-uns de nos journaux les plus estimés , tels que le Portrait de Geoffririy le Legs d'un père à ses filles , traduit de l’anglais du docteur Grégory ; divers Essais: sur V Imitation en musique , sur l Esprit de contra^ diction , un Essai de recherches étymologiques ; quelques écrits sur la langue française à l’occasion du Dictionnaire de V Académie , etc.

La Défense de V jdcadémie française contre Champfort^ les Critiques d* A tala et de Caleb , et de quelques ouvrages de grammaire^ ete.

Je ne veux pas qu’on me reproche de passer sous silence quelques malices , telles que les Facéties parisierhnes de 1760, k l’occasion de la pièce des Philasophes , du Discours de M. de Pompignan à V Académie , etc. ; on peut les mettre, si l’on veut, au nombre des délie ta juvends dont personne n’est exempt ; mais lorsqu’à près de cinquante ans de distance un cri- tique qui n’a pas eu les faits sous les yeux entreprend d’y trouver matière à des reproches injurieux, il ne mérité que le mépris.

C’est ainsi qu'un des coopérateurs du Journal de V Empire ^ plusieurs jours après l’iosiillantê déclamation du sieur Geoffroy , a eu la lâcheté d’imprimer encore que |’ai fait mourir la princesse deRobecqsous les coups de la satire, tandis que tous ceux qui ont gardé quelque souvenir de ces vieilles querelles , savent que M™®. de Robecq n’avoit point été nommée dans la vision, et qu’on p.’en avoit rien dit autre chose ^ sincm qiiune grande dame / bien malade, assis teroit à la première représentation, ce que le prophète annonçoit après l’événement , trop public , pour qu’il y eût un délit bien grave à

rannoncer ; et qu’enfin , elle est morte , parce qu’elle étoit bien malade, sans que l’auteur de la yision pût croire en la voyant à la comedie qu’elle l’étoit au point de mourir dans le mois.

Je terminerai ce tableau en observant qu’en toute autre circonstance que celle où je me trouve , l’ënumération que je viens de faire seroit ridicule; car quel interet peut mettre le public à ces minutieux détails ; mais j’ose croire qu’elle est excusable ici où il s’agit pour moi de prouver que je n’ai pas mené une vie méprisable 9 ce que je ne saurois mieux établir qu’en me montrant au public constamment occupé d’objets utiles.

J’ai présenté comme un second moyen de juger ma vie les sociétés dans lesquelles j’ai vécu , et sur ce point le sieur Geoffroy me fait encore trop beau jeu.

A mon entrée dans la carrière des lettres, c’est-à-dire, vers 1760 ^ j’ai été accueilli par un homme d’état qui a laissé un des noms les plus respectés de notre ancienne magistrature , M» Trudaine , intendant des finances , dont les bontés sont devenues pour moi de l’amitié , dans son fils et des égards dans ses petits-enfans- Yers le ?néuie temps, j’ai reçu des encourage-

XzB)

ïnens et des imtriictions de M. de Gournay » intendant du commerce , et de M. de Malesherbes , dans la société duquel j’ai été de bonnfe heure admis , ainsi c|ue d^^ns celle de M. de Fourqueux , intendant des finances, et dans celle de M. d’învaux, contrôleur général, etc.

J’ai eu pour compagnons d’études ^ et plu- -sieurs d’entre eux pour amis, M. Turgot; M. de Brienne , mort archevêque de Sens ; M. de Boisgelin , mort archevêque de Tours ; M. de Cicé, aiijourd’iiui archevêque d’Aix; le chevalier de Chastellux , etc.

J’ai été reçu chez d’Eii ville, mère de

î’estimable et malheureux la Rochefoucauld ; chez M™®. la maréchale de Beauveau, chez madame de Boufflers, chez M*"®. Geoffrin, chez M. Necker , chez M"\®. d’Angiviller , chez mademoiselle l’Espinasse ; et toutes ces maisons sont connues en France et dans les pays étrangers pour avoir rassemblé la meilleure compagnie.

Pour paider des hommes de lettres , j’ai connu et pratiqué , dès le milieu du siècle dernier , ceux qui se sont les premiers occupés en France, avec quelque distinction, de. l’étude de l’économie publique ; M. de Forbonais , sou parent Dangeuil , le respectable M. Abeille ,

,qtie nous conservons encore, trois hommes à qui l’on doit les premiers ouvrages français où l’on ait traité de cet important objet.

Je nommerai aussi parmi les hommes avec qui j’ai été lié, la plupart des gens de lettres distingués que j’ai eus pour contemporains, tels que Mairan Clair aut , Buffon , d’Alemhert , Diderot , J. J. Rousseau , Raynal , Condillac, d’Holbac, Duclos, Saint-Lambert, HeL vétius , Wattelet, Brecquigny^ Roux, Darcet , Saurin , Marmontel , Barthélemy , etc.

Je ne pousserai pas plus loin cette nomenclature, et jje me contenterai d’inviter le sieur Geoffroy à expliquer comment un homme de lettres qui a passé sa vie dans les sociétés qire je viens d’indiquer^ a mené une vie méprisable ? • Je sais que parmi les hommes que je viens dé nommer il en est plusieurs que nos nouveaux zélateurs me feront un crime d’avoir connus et, puisqu’il faut le dire, aimés. Le motif de ce jugement sera la liberté de penser de la plupart de ces hommes et leurs opinions extrêmes sur certains objets délicats.

On voit d’abord là que MM. les inquisiteurs supposent dans tous ceux qu’ils appellent philosophes une même façon de penser et les mêmes opinions^ 11 leur arrive , camisae aux Jésuites.

de Pascal de considérer bous ceux qui leur sont contraires comme une seule personne ^ et d’en former comme un corps de réprouvés dont ils veulent que chacun réponde pour tous les autres^ Ils supposent que tout homme qui a vécu avec d’Holbac a pris pour catéchisme le système de la nature, et que celui qui a été attaché à Helvétius a réduit comme lui les principes de la morale à Fintérét,

Ils ne voient pas que c’est surtout dans une société de philosophes qu’est vrai l’axiome : T^ingt têtes ^ 'vingt avis tôt capita , tobsensus„ QiFen aucun endroit peut-être on n’a combattu ces opinions plus fortement que dans les maisons dont le maître s’étoit creusé la tête toute la matinée pour les établir dans son cabinet.

Mais leur grande erreur en ceci est de supposer que c’est avec le métaphysicien qu’on vit ; et c’est avec l’homme d’esprit, avec l’homme social et doux, avec l’homme riche en connoissaiices utiles. Et que m’importe la manière dont il pense sur une question abstraite de morale ou de métaphysique , sujet que nous n’entendons peut - être bien ni lui ni moi ; que m’importe, dis-je, si je trouve en lui tons les agrémens de l’cspiS'it et tous les charmes de la >0 ci été.

Mais ce n’est pas tout , et cpioi qu’en disent de fanatiques instituteurs , chez ces mêmes hommes- taxés d’une trop grande liberté de penser , j’ai vu souvent toutes les vertus , l’éloignement du vil intérêt , la justice, l’humanité , la bienfaisance , la générosité ^ et surtout la passion du vrai , le désir ardent de le voir triompher de l’ignorance et de la sottise ; voilà ce que j’ai aimé et recherché en eux; et si avec ces dispositions on peut les appeler médians et pervers, je veux bien partager cette injure avec eux.

Je conçois pourtant et j’explique l’erreur du sieur Geoffroy sur l’article que je traite ici. Homme de collège, absit injuria uerbo , fuyant peut-être en bon chrétien le monde corrompu, il n’a pas connu la bonne compagnie et a ignoré que depuis plus de cinquante ans j’y ëtois admis. Je ne me rappelle pas non plus de l’avoir jamais vu , ni même d’en avoir ouï parler avant ces derniers temps dans la société des gens de lettres au milieu desquels je vivois et qu’il n’a pas plus connus qu’il ne me connoît, quoiqu’il ait parlé de plusieurs d’entre eux en termes Injurieux ; et c’est en ignorant parfaitement où et comment j’ai vécu^ qu’il prononce que j’ai mené une vie méprisable#

De i|iiel -nom peut-ou appeler' une ^ si* êcanda'^ ieiise liberté ?

Je crois avoir suffisamment repoussé la première injure du sieur Geoffroy.

1 1. La deuxième est que fai abusé et misdfié les ministres pour en attraper des pensions ^ et j’ai plus d’une réponse à ce grief. .

1°. Les liommes d’état que j’aiirois fait mes du|3€S étoient MM. Trudaiiie , d’Invaux , Turgot, Malesberbes, Necker, Fourqueux,Brieiine , Cicé et autres personnages distingués par leurs lumières et leurs talens , que personne avant le sieur Geoffroy ii’a regardé comme dupes, Je réponds en second lieu :

Le sieur Geoffroy peut bien se dispenser d’étre poli et juste envers ces hommes de Faneien régime ; mais il va se trouver embarrassé lorsque je loi montrerai les nouveaux ministres et Fempereur lui-méme , me. traitant d’une manière à peu près aussi favorable.

'■ Car depuis le retour de la monarchie et de J’ordre j’ai trouvé ressource , protection et faveur auprès du nouveau gouvernement, j’en ,ai eu des grâces littéraires. J’ai été appelé à un conseil de commerce près le minisira de i’im férieiir. L’empereur' m’^ fait membre de Fins®-

tîtut , et ma classe m’a honore de son choix dans la formation d’une commission dont je suis le secrétaire, pont* la confection du Dictionnaire de V Académie,

Enfin S. M. 1. m’a décoré de Tétoile de la Légion d’Hoiineur.

Le sieur Geoffroy voudra-t-il Bien expliquer au public par quel artifice , après avoir attrapé des pensions et des grâces sous l’ancien régime, en mistifiantles hommes d’état d’alors j’en ai attrapé de nouvelles aujourd’hui.

Le sieur Geoffroy peut ajouter aux hommes en place que j’ai mistifiés le lord marquis de Lansdown , deux fois ministre en Angleterre ^ et qui , signant la paix en lySS , a demandé et obtenu pour moi du roi Louis XVI , par l’entremise de M. de Vergennes, une pension sur les économats , en motivant sa demande sur ce que j’avois , disoit - il , libéralisé ses idées c’est-à-dire , contribué à établir dans son esprit les principes qui peuvent rapprocher les deux nations pour le bonheur de l’une et de l’autre.

III. Je passe à l’injure que m’adresse fauteur du Feuilleton en me mettant au nombre

de ceux par qui ont été commis les plus grands excès de la révolution.

Cet homme est bien maladroit de me faire lin reproche auquel je puis répondre avec vérité et simplicité en invoquant la notoriété publique d’après laquelle je puis dire qu’il est constant, non -seulement qu’en aucune époque de la révolution, je n’ai participé aux injustices- et aux crimes dont elle s’est souillée , mais que je n’ai cessé de m’élever contre les cruautés et de défendre les victimes , même en des temps où il y avoit quelque danger seulement à différer d’opinion d’avec les oppresseurs. Il me suffit pour établir ce fait de renvoyer aux ouvrages cités ci-dessus et faits depuis le commencement de la révolution et notamment au Mémoire pour les provinces de FAngoumois et du Quercy , au Mémoire pour la famille Coiirbetoïi , au Cri des Familles , à la Cause des Pères , et aux écrits qui Font suivie , enfin à Fécrit contre la loi des otages.

Il est vrai qu’à la naissance de nos troubles j’ai désiré et espéré,' comme tous les hommes éclairés de mon temps, des réformes utiles; j’ai réclamé avec eux quelque garantie de la liberté que l’ancien régime avoit laissé disparoitre : j’ai désiré des états-généraux et k dou-

blement du tiers à la condifeion que la repré-* sentation seroit dans les mains de la propriété * j’ai souLaité l’ordre et l’économie dans les revenus publics, etc.

Mais dès que j’ai vu la licence du peuple et la foiblesse et l’incertitude de l’autorité amener des excès qu’on s’efforce vainement aujourd’hui de donner comme des suites et des con^ séquences nécessaires des idées libérales , dès que j’ai vu, dis -je, ces excès, je les ai combattus de toutes mes forces , et sitôt qu’il a été possible , non pas. de parler et d’écrire sans danger , mais de parler et d’écrire, j’ai parlé et j’ai écrit.

J’ai combattu les crimes et les excès de la rér volution , loin d’en être coupable ; j’ai défendu la cause de la veuve et de l’orphelin , et celle de ces familles' anciennes précipitées de la prospérité brillante dans la plus profonde misère ; et celle des Français fugitifs soupircint après leur ancienne patrie , et celle des nobles menacés, avant le i8 brumaire, d’une expulsion générale semblable à celle qu’ont éprouvée en Espagne les Maures et les Juifs ; et c’est moi que le sieur Geoffroy ose mettre au nombre des hommes coupables des excès de la révo^ kidon 1

Et pendant ces temps malheureux , que faisoit le sieur Geoffroy ? Par quelle bonne action^ par quels travaux, par quel caractère éprouvé s’élevoit-il à la dignité de censeur , de juge de la morale et des devoirs des citoyens ? Il va nous le dire lui- meme :

« Enseveli dans une profonde solitude pen- » dant la révolution désespérant de faire enyy tendre raison à des illuminés , persuadé qu’on » liitteroit inutilement contre le torrent , l’é- » tude seule pouvoit détourner mes regards des » maux dont la patrie me sembloit menacée, » et j,e n’ai reparu qu’avec l’ordre et la tran- » quillité ».

C’est-à-dire , que , comme Sosie sous la tente , avec sa bouteille et son jambon, il prenoit courage

Pour nos gens qui se battoient.

Et c’est ce personnage qui se donne le droit de donner ou de refuser des certificats de bonne conduite pendant les horreurs de la révolution !

IV. Il me reste à prouver, contre le sieur Geoffroy, que je ne suis point un malhonnête homme , un hroùillon , un perturbateur des lois et du gouvernement de mon pctys.

' On ne revient pas d’ëtonnement de voir , en un pays policé, un citoyen paisible vivant sous la protection des lois, appartenant à des corps respectables et honorés , dénoncé à la France et a l’Europe entière par un individu sans autorité, sans caractère , comme un malhonnête homme et comme un ennemi public.

Il faut voir , dans le Feuilleton , comment le sieur Geoffroy triomphe d’avoir imaginé si heureusement de me qualifier de malhonnête homme, expression qu’il a employée en trois endroits différens. Oui^ dit-il, un malhonnête homme ; il faut trancher le mot: le bon homme aura beau se débattre sous ce mot terrible , il faut qiiil le digère.

Eh î oui, Monsieur Geoffroy, je le digère en effet assez bien? comme vous voyez, et je vous assure qu’il n’a pas troublé ma digestion. Mais assurément la vôtre étoit troublée lorsque vous avez écrit ces brutales paroles, et qu’insultant à mon âge même^ et sans égard pour les corps honorables dont je suis membre, vous vous êtes applaudi d’une grossièreté dont vous pouvez TOUS llatter d’avoir donné le premier exemple dans un ouvrage périodique.

Mais ce n’est pas assez pour le journaliste

qu’une

qu’une grossièreté, il faut qu’il ^ y ajoute une dénonciation dans le style révolutionnaire , eu me traduisant comme un mauvais citoyen , perturbateur des lois et du gouvernement de mon pays. Vil délateur! où? quand? comment ai-je insulté aux lois ? Par quel acte me suis- je montré perturbateur du repos publia et emiemi du gouvernement? Articulez les faits, dites les lieux , les temps où je me suis rendu coupable? Et si vous dites que ce n’est pas par des actions , mais par des ouvrages, citez donc des écrits dans lesquels j’aie insulté les lois et clierclié à troubler la tranquillité publique ? Que , si vous ne pouvez répondre un seul mot à aucune des interpellations que je vous fais,- demeurez couvert de l’opprobre qui attend le calomniateur confondu.

Eh ! comment serois-je ennemi de ce gouvernement qui nous a rendu Eordre et la tranquillité intérieure, qui va nous donner la paix, qui m’a comblé moi - meme de faveurs, qui a préparé des secours à ma vieillesse , et sous lequel la fin de ma longue carrière ne sera, je l’espère, troublée que parles maux que la nature ne peut épargner à l’homme aux approches de sa fin ?

truite ; mais je dois demander humblemçnt pardon à mes lecteurs de les avoir entretenus si long-temps de moi.

Je conçois que la plupart auront trouve ma justification surabondante , et se seront impatientes de mon obstination à ne rien laisser sans réponse et à démontrer l’ignorance, la mauvaise foi , l’injuslice de l’auteur du Feuilleton, dont ils étoient vrasiemblablement déjà convaincus ; mais il faut pardonner à celui qui plaide sa propre cause d’étre un peu diffus. Je m’excuserai aussi par le sentiment que Tacite prête aux anciens Romains écrivant leur propre vie, « non par orgueil , mais soutenus par la confiance que leur inspiroit un caractère connu de leurs coneitoyens» :

Suant ipsivitam narrare Jîduciam potiîis morum Quant arroganliain arbitrati sunt. Agric.

Je leur ferai observer aussi que les détails dan^ lesquels je suis entré ne sont que des faits que j’ai dû rappeler , puisqu’en repoussant des injures personnelles , on est bien obligé de pari er de soi.

J’espère enfin que l’ennui que j’aurai cause accroîtra cbez mes lecteurs leur indignation contre l’hommë absurde et injuste dont il a fallu

démontrer si longuement rinjustice et l’absurdité.

Il me reste maintenant à porter l’attention de mes lecteurs sur le fait qui a amené toute cette discussion et sur quelques circonstances qui raccompagnent; et je le dis avec vérité , c’est ici le motif principal qui m’a fait prendre la plume, et non pas le besoin, de réfuter des imputations fausses jusqu’au ridicule.

Je ferai d’abord observer les inconvéniens résultant dp la satire du genre de celle à laquelle je me vois forcé de répondre.

Je conçois que le Gouvernement , occupé d’objets d’une toute autre importance , et qui voit de trop haut ces petites querelles, peut penser qu’il ne doit pas y intervenir. 11' ne sauroit voir avec indifférence une insulte faite aux moeurs et à Fbonnételé publique , et la réputation d’un citoyen déchirée dans un journal par des injures et des calomnies; mais le mépris qu’on ne cache pas pour l’homme décrié , coupable de ces excès, dérobe celui-ci à la punition. On croit pouvoir se dispenser de punir en lui l’intention , parce qu’on suppose qu’elle est demeurée sans effet.

Mais qu’il me soit permis d’exposer ici avec liberté une opinion différente.

Outre lé devoir imposé ati gouveruement de défendre le citoyen de la calomnie et meme d( Ja diffamation, il doit s’efforcer de nourrir dans une nation le sentiment de l’honneur , sans lequel elle s’avilit, et le désir d’obtenir et de conserver l’estime et la considération de ses semblables , puissant motif d’éviter le crime et de pratiquer la vertu.

Rien de plus funeste que de rendre les hommes indifférens à l’opinion qu’on a de leur moralité. Nous sortons d’une révolution qui nous a fourni en ce genre les plus fâcheux exemples. 11 est temps que le Gouvernement s’occupe d’en effacer et d’en détruire les impressions. Mais quelle force peut avoir le motif de l’honneur et de l’estime publique , s’il dépend d’un seul homme de flétrir en un moment une réputation jusque-là sans tache , et ^ si celui qui s’est efforcé toute sa vie de la mériter, peut* être en une matinée, au gré d’un journaliste , proclamé malliormête homme auprès de trois ou quatre cent mille lecteurs ?

Je ne crois pas qu’aucun homme raisonnable et ayant quelque sentiment du juste et de Fia* juste , puisse penser qu’une telle manière d’insulter et de déchirer un citoyen puisse être tolérée en aucun pays policé.

Cette opinion doit meme être indépendante de Ja justice et de la vérité des imputations. Le particulier sans autorité qui traite ainsi dans un écrit public celui avec lequel il est en querelle, auroit beau avoir en main des preuves de la vérité de ses accusations , il n’en seroit pas moins digne de blâme et de peines sévères , par la raison que ce seroit de sa part s’arroger un pouvoir de juger et de condamner que la société politique ne lui a pas donné , qu’il est un usurpateur de l’autorité sociale confiée aux seuls magistràts établis juges des querelles entre les citoyens»

Et il ne faut pas s’y tromper. 11 importe a tous les membres d’une société politique, en quelque rang qu’ils soient et de quelque pouvoir qu’ils soient revêtus^ d’établir et de maintenir cette maxime. Car ^ qui peut être à l’abri d’un pareil assassinat ? Sans doute il est un grand nombre de personnes que leur état ^ leur place, leur crédit mettent actuellement à couvert de ce danger ; mais , supposez quelque cli angement dans les circonstances^ et quelques jeux nouveaux de la fortune, et celui qui est aujourd’hui peu touclié de voir une victime de la calomnie., en sera victime à son tour.

Non , on ne peut voir sans effroi s’élever et se

s^oiitenîr une semblable puissnnre, et Ton eoncevra qu’elle e t bien retloulable , en considér i"ant que dans l’etat actuel des choses’ il ne reste à celui qui en est opprimé aucun moyen de defeiise suffi ant.

' La publication périodique et surtout journalière ^ d nne à Ffnsulte et à la calomnie une ibrce jet une étendue j re^que sans bornes. En vertu de cette diffusion et de celte périodicité, dix mille, vingt mille, que dis -je? deux et Ir is cent mille lecteurs en sont imbus en iine matinée ', et les parties les plus éloignées de la capitale d’im grand pays en moins d’une semaine ; et dès-lors le citoyen qui est l’objet d’une attaque semblable ne peut que succomber.

On dit quelquefois à celui qui est attaqué dans un journal : Ecrivez de votre coté ; répon-; flez ; le public vous jugera. Mais on oublie qu’une broeiiure ii’est lue que par un petit nom*: bre de personnès ; qu’il faut un long temps pour qu’elle se l’épande; quelle n’est pas connue de ceux qui ont* reçu les impressions données par ie journal, ou (ju’elle l’est trop tard; de sorte que le remède est tardif et insuffisant.

On n’a^'qu’à imprimer, dira-t-on , la réponse dans un autre ouvrage périodique ; mais cebiiçi ne sera pas lu de ceux qui lisent l’autre ; et ^

4^1 est îiiôms répandu , l’impression faite sur les esprits demeure. ^ ^

' Enfiu , on ne peut s’empêclier de voir le combat entre un écrivain périodique qui a une grande vogue et le citoyen insulté, comme celui d’un bomme armé de toutes pièces contre un homme sans arme ou mal armé. .

* On vous dît aussi : Vous avez la voie des Itribuiiaui ; rendez voire plainte ; on y fera droit.

• -Ainsi, pour repousser une calomnie, le re- Ços de ma vie sera troublé. Je serai obligé d’aller faire discuter ma .probité comme la pro- ■priété d’iiii mur mitoyen. Mon calomniateur ne sera pas en peine pour trouver un . homme de foi insolent et bavard, qui ^ajoutera plaie sur plaie, et qui, pour justiiier son client de m’avoir insulté , m’insrtkera de nouveau ; et , après hvoir été ti'aîiié d’audience en audience , j’obtiendrai peut - être du tribunal de mon arron- 'dissement une sentence qui amènera pour moi cet heureuiL résultat 44 qu’il n’est pas prouvé que je suis un malhonnête bomme»; ce qui pourra fitre connu de mon quartier ou tout aupliis de Ja ville que j’habite,, et ce qui demeurera ignore -des dixmeuf vingtièmes de ceux à qui le jourîxal m’a dénoncé.

IS’y a-t-il donc ^ dira-t-on , aucun moyen de concilier quelque liberté dans les journaux , moyen utile d’instruction publique, avec quelque securité des citoyens contre un guet-à-pens préparé par un journaliste.

Oui , il y en a , et voici ceux que je prends la liberté de proposer : .

Un exemple bien public dans la destitution du censeur, plus coupable que l’auteur meme de l’article , puisque , chargé d’empêcher les écrivains de s’écarter du respect dû au Gouvernement, il est aussi le' gardien des droits et de l’honneur des citoyens. L’auletir peut être irrité par une attaque violente, et s’abandbm lier sur son ennemi , c’est au censeur à modérer son emportement ^ et à empêcher qu’il n’eu résulte un délit contre la sûreté et l’honnêteté publicjue , et contre le droit que tout citoyen a de conserver sa bonne réputation , tant qu’il n’a pas mérité de la perdre auprès de la société.

Le second remède que je propose est d’imposer à tout auteur d’un ouvrage périodique , l’obligation d’insérer dans son propre journal la défense du citoyen insulté personnellement , et de l’y insérer sans frais , sans aucun délai , sans aucun retranchement , sans aucune modi-^ fication que celles qu’auroit jugées nécessaires

un censeur bien impartial et distinct de celui du journal.

Je dis insulté dans sa personne ^ parce que c’est contre ce genre d’injure que je veux qu’on fournisse des moyens de défense et non contre une critique, même déraisonnable et injuste, d’un' ouvi âge de littérature ou de pliiiosopliie.

Si donc l’écrivain périodique s’étoit permis des injures personnelles , on trouveroit son délit caractérisé et ses calomnies repoussées dans son propre journal.

Si dix mille exemplaires de sa feuille avoient été les organes de sa mauvaise foi ou de son insolence, dix mille exemplaires de la réponse en détrniroient les effets et le livreroient luimême an mépris et à Tindignation publique , s’il avoit mérité Fmi et l’autre.’

Si l’on veut se convaincre de l’eflicacité de ce moyen , on n’a qu’à se représenter un moment le dépit mortel qu’éprouveroit le calomniateur , obligé de répandre lui-même sa bonté. Plus sa peine seroit grande , plus îi est évident que le moyen seroit bien choisi.

Je ne doute pas qu’en lisant ceci le jour-» ualiste

Qui Vit du mal qu’il fait et nuit sans être utile,

we se récrie que ce seroit une étrange oppression de le forcer d’insérer dans son journal la réfutation de ce qu’il auroit avancé ^ que ce seroit donner atteinte à sa propriété , etc.

Mais je ne suis point touché de ces plaintes: la réputation d’un citoyen est aussi sa propriété. Tous vous permettez de l’attaquer dans votre journal , c’est-à-dire , sur votre terrain, il demande à vous combattre aussi dans le même champ clos , et d’y être armé comme vous de la publicité du journal , qui est le moyen le plus puissant que vous avez de lui nuire.

La justice et la vérité sont-elles de votre côté? votre ‘antagoniste ne pourra pas vous enlever ces avantages , uniquement parce qu’il aura plaidé sa cause devant les mêmes juges que vous avez déjà instruits. Si vous avez eu tort , si vous avez calomnié sciemment , ou parce que vous avez été mal instruit, vous ne pouvez pas raisonnablement être blessé de ce qu’on détrompe les esprits que vous avez égarés. L’amourpropre peut vous donner une autre impulsion, mais la société n’est pas obligée de ménager votre amour-propre.

Quant au Gouvernement ^ on ne peut lui contester le droit d’imposer au journaliste une

semblable condition , et il y en â une raison sensible. .

La force d\in journal pour produire ces fâcbeux et piiissans effets n’est pas celle du journaliste, c’est une force empruntée et qu’il tient du Gouvernement meme. Cette extrême et rapide diffusion qui donne tant de puissance à l’injure, est le résultat de la facilité que donne la poste pour distribuer tous les jours dans la France entière et dans toute l’Europe, douze ou quinze mille exemplaires d’un journal qui sera lu par trois ou quatre cent mille personnes.

Mais puisque c’est de cette circonstance et du Elit du Gouvernement que le journal tire cette grande puissance de nuire ^ puisque c’estîà la cause de l’impossibilité où le particulier est de se défendre ; ne peut-on pas en tirer cette conséquence , que c’est au Gouvernement à fournir à celui qui est attaqué les moyens de défense , comme il donne à l’agresseur le^ moyens de l’attaque, et qu’en remplissant cette obligation , il ne fera qu’user légitimement de son pouvoir.

Si la mesure que je propose n’étoit pas adoptée et rendue générale , je demande toujours à qui il appartient que ma défense , ou un extrait que j’en fournirai , soit imprimée par l’impri-

merie et aux frais du Journal de l Empire , en même papier et caractères , et en même nombre * que le joufual , et envoyé aux memes adiesses , de quoi l’administration de la poste certifiera, dans la semaine, le ministre de la police générale.

Telles sont les réflexions que m’a suggérées la lecture du Feuilleton du sieur Geoffroy. Je finis en supplians mes lecteurs de croire que les injures du journaliste ne m^ont pas ému , qu’elles n’ont pas ti’oubié la paix de mon âme , et qu’il ne s’est mêlé chez moi aucun sentiment de colère , au profond mépris qu’inspire aux honnêtes gens un tel abus de la presse.

Et

pour

faire entendre à cet é^ard ma dis-

.position , je rapporterai un trait ancien qui paroit avoir ici son application, car on trouve tout dans les anciens.

Auîugelle, au chap. XXYI de son livre des Nuits Attiques , demande à son maître le philosophe Taurus , si le sage se laisse aller à la colère. Taurus , après avoir traité le sujet avec quelque étendue, ajoute: telle est mou opinion , et à ce propos je vous dirai un trait de noti'e compeatriote le docte et sage Plutarque. Il avoit un esclave , très>mauvais sujet , ayant quelques idées des ouvrages et des discussions

des philosophes, recueillies des conversations de son maître avec ses amis. Plutarque l’ayant fait dépouiller, et le faisant fouetter pour je ne sais quel méfait ; le coquin d’abord s’écrioit qu’il n’a voit point commis de faute ; mais bièntüt , au lieu de gémissemens et de pleurs , il se prit à injurier son maître. « Vous souillez, lui . disoit-il , votre caractère. Il est honteux à un philosophe^ de s’abandonner à la colère, contre laquelle lui-même a fait un beau Traité. Vous êtes en contradiction avec votre livre , lorsque vous vous emportez ainsi à me faire déchirer de coups A cela Plutarque, d’un ton doux et paisible : comment Dave , est-ce que je te semble en colère. Quel signe en vois-tu chez moi , dans ma voix , mes traits et la couleur de mon visage ? Mes yeux sont-ils enflammés , mes lèvres sont-elles tremblantes , ai- je jeté des cris , ai-je frappé la terre du pied , me suis-je agité violemment, ai-je proféré une parole dont j’aie à rougir ou à me repentir , car ce sont-là , si

tu l’ignores , les signes de la colère Puis se

tournant vers lefouetteur , qui avoit interrompu un moment l’exécution. Continuez , lui dit-il , faites DOtre besogne^ pendant que celui-ci et moi nous disputons.

Ma citation de Plutarque peut paroître hors

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