CHAPITRE IV
Les troubles économiques.
Une étude, même superficielle, de l’élégie de Solon (frag. 4) nous montre déjà que, s’il craint pour sa ville natale les dangers politiques qui la menacent, il est beaucoup plus ému encore par des faits d’un autre ordre : le désir de posséder, la poursuite de la richesse et les abus qu’elle engendre, lasservissement des pauvres et leur condition misérable, voilà ce qui occupe le plus de place dans ses préoccupations.
Ces idées se retrouvent aussi dans une autre élégie (frag. 13) qui contient des réflexions morales étrangères à la politique, et, lorsqu'on examine ces deux morceaux, ainsi que quelques autres fragments du même genre, on est frappé de l’importance que la richesse prend aux yeux du poëte. Ce rôle prépondérant de préoccupations aussi positives dans une œuvre poétique pourrait nous sembler étrange. Loin d’être particulier à Solon, il se retrouve chez la plupart des poètes grecs les plus anciens. Prenons par exemple l’œuvre de Théognis !; à côté de récriminations politiques, de sentences morales, de distiques bachiques ou érotiques, les passages où il est question de la
Théogn., v. 43-60; 77-87; 143-158; 173-210; 267-270; 340-354; 383-398; 523-526 ; 619-622 ; 659-686 ; 699-730 ; 903-933; 1115-1119; 1129-1132; 1153-1158.
richesse reviennent sans cesse comme un refrain. Dans Hésiode{ déjà, l'opposition entre la richesse et la pauvreté se marque d’une façon très nette; on entend des mots d’envie à l’adresse de ceux qui possèdent. Dans un vieil oracle attribué À tort à Tyrtée?, on sent gronder la colère contre la richesse qui mène Sparte à sa ruine; et jamais peut-être la plainte de la pauvreté n’a été exprimée avec plus d’amertume que dans le vers célèbre d’Alcée $ : |
Xpymuar' dump" tévypos d’oddeis réÂeT “0e OÙOË TÉLUOS..
L'argent fait l’homme! Il n’y a pas beaucoup d’époques où les sentiments analogues reviennent aussi souvent dans la poésie #.
Il vaut la peine de s’arréter un instant pour examiner l’idée que ces poètes se font de la richesse, puisque c’est là un de leurs thèmes favoris. Ils voudraient mener une vie simple, se contenter de peu; mais il y a une grande distance entre leurs intentions et la réalisation de celles-ci. Ils sont Grecs, et comme tels, avides de posséder : nous les voyons désirer ardemment la richesse“. Toutefois, ils déclarent qu’ils ne veulent pas se la procurer par les moyens malhonnètes qu’ils reprochent à plusieurs de leurs contemporains f; au milieu des contradictions de leurs désirs, ils en viennent à maudire la richesse qu’ils ne peuvent acquérir, et à exprimer une idée qui
1 Hés., Trav. ef jours, v. 313:
mÂoûre d'äaperÿ) Kai kddoç ommei.
et passim.
? Hiller-Crusius, Anfhol. Lyr., Introd., p. XV : à poxonuaria Zréprav oÂeï, dAAo OË oùdév.
3 Alcée, frg. 59, éd. Hiller-Crusius.
4 Cela se retrouve chez Horace qui a visiblement imité ces poètes. ÿ Par ex.: Théogn., v. 1117:
otre, Oev kéAuore Kai iuepoécrare râvruv.
et passim; Sol., /rg. 13, v. 7; cf. Théogn., v. 145 ss. ü Sol., frg. 13, v. 7 et 8; fre. 15, v.2ss.— Theogn., v. 316 ss. ; Plut.,Sol., 3.
nu deviendra bientôt un lieu commun dans la littérature : c’est que la richesse amène nécessairement et inévitablement avec elle l’orgueil et la violence !; ils voient en elle la cause de tous les maux qui peuvent troubler la vie publique et la vie privée ?. Il serait intéressant de trouver, si cela était possible, l’origine de cette idée qui nous semble un préjugé. Sommesnous en présence d’une forme de lillusion du bon vieux temps? Les moyens de s’enrichir étaient-ils, par suite de circonstances particulières à cette époque, plus odieux alors qu’ils ne le furent plus tard? Les contemporains de ces poètes étaient-ils moins scrupuleux que la moyenne des hommes de tous temps et de tous pays? Nous ne pouvons le dire. Nous devons au moins chercher à expliquer leur insistance à parler de ces questions économiques qui semblent si étrangères à leur art. Pour cela il faut se rappeler un événement d’une importance capitale qui se place à ce moment-là et dont les conséquences se firent si rapidement et si profondément sentir qu’elles se manifestent dans toutes les œuvres de cette époque.
Il venait de se produire dans le monde grec une de ces
1 Sol., fre. nouveau, ‘A6. 7., V, 3 et frg. 8 — Théogn. v. 153:
rixres yàp Kkôpoc vfptv..
Cette association de mots était devenue proverbiale : Hérodt., VIII, 77, cite un oracle où on lit ces mots :
dia dixn ofécoer xparepèr Kképoy, dBpsoc viôv… Pind., OL, XIII, v. 10:
dBouv Kképor uarépa Bpaatuvôov…
Cf. Hés., Zrav. et jours, v. 33; Héroût., III, 80, 1. 16.
3 Plat, Lois, V, 728 E: (7 Tov xonmuéTuv Kai krmuäruy xrTÿoiç). Tà pèv vTrépoyxa yap Éékéoruvy Totruv Eyôpas nai orâceic ärepyäberæ raïig méÂeot Kat. big Cf. Rep., IV, 421 E, VIL, 545 B. etc.; Aristt., Pol., 1266a 37 : repi yàp Totruv (c’est-à-dire la répartition de la richesse) roceioôai gaos Tàç orâceiç mévraç. Ce lieu commun est très fréquent dans la littérature grecque; cf.
Bachsenschütz, Besits und Erwerb, p. 19; Francotte, L'industrie dans la Grèce ancienne, il, p. 228 ss.
transformations générales des conditions de l’existence, à laquelle, semble-t-il, on ne peut comparer que celle qu’amena au siècle dernier l’application de la vapeur : au septième siècle, en effet, la monnaie, originaire d’Asie {, pénétra en Grèce. Sur le modèle des monnaies qui venaient du rivage asiatique de la mer Egée et circulaient dans les bourgades grecques depuis peu de temps, Pheidon d’Argos frappa les premières monnaies européennes. Après lui, Egine, Corinthe, les villes d’'Eubée se mirent à battre monnaie à leur tour et bientôt celle-ci devint d’un usage courant ?.
L'importance de cet événement avait déjà frappé les anciens. On ne peut se représenter sans difficulté l’état social et économique qui régnait auparavant. Mais on comprend sans peine le bouleversement que lapparition du métal monnayé causa dans tous les rapports économiques.
Si nous voulons un tableau de l’état antérieur, nous n’avons qu’à examiner l’épopée homérique. La famille forme un tout, le travail de ses membres lui procure tout ce dont elle a besoin. Depuis le roi jusqu’à l’esclave, en passant par les nobles, vassaux du roi, les clients, les hommes libres, les colons partiaires, les fermiers et les ouvriers à la journée, tous vivent du produit du sol, les uns du produit de leur propre terre, les autres d’une part des fruits de la terre qu'ils cultivent pour autrui. La maison est autonome !, la terre subvient à tous les besoins de tous; si
1 Hérodote, I, 94, dit que les Lydiens furent le premier peuple qui frappa des monnaies d’or et d'argent. Cela est sans doute exact: Mommsen-Blacas, Hist. de la monnaie, 1, p. 1 ss.
? Il ne semble pas qu’Athènes ait frappé des monnaies au septième siècle; voir plus bas, chap. XVIII.
3 Thucydide, I, 13, a montré les suites politiques de l'apparition de la monnaie : révolutions dans les villes, avènement de la tyrannie; Aristote, Pol., 12598 g1 ss., montre le rôle indispensable que joue la monnaie dans le développement du commerce,
# Pæœhlmann, Aus Alterthum und Gegenwart, p. 186 ss.; Francotte, I, p. 271 ss., 284. Cf. Iliade, XVIL, v. 550 ss.
elle est très fertile, on ne pousse pas la culture au delà de ce qui peut suffire à la nourriture de la population qui vit de la propriété. Si elle est maigre, la population qui en vit doit se contenter du peu qu’elle produit !. Il n’est pas question d’augmenter là production au delà des besoins : on ne saurait que faire du surplus, ni de subvenir par quelque moyen au déficit, s’il y en a un : on ne saurait où prendre de quoi le combler. Le commerce est insignifiant? et on n’en sent pas le besoin. Il est vrai que, de temps en temps, on voit débarquer un navire, phénicien généralement, qui fait autant de piraterie que de véritable commerce; c’est une occasion de se procurer les objets de luxe, le métal, précieux ou non, mais toujours rare, car la Grèce n’en fournit point, et peut-être les esclaves ; en échange on n’a guère que du bétail à donner. On donne un bœuf contre un soc de charrue ou une arme de guerre, des troupeaux entiers contre des vêtements ou des lparures d’Orient; c’est là tout; ce commerce embryonnaire ne s’adresse qu’à la classe dominante de la population, à celle qui possède du bétail en quantité suffisante; de plus ces occasions sont rares, le commerce n'apparaît qu’exceptionnellement ; aucun Grec n’en a fait son métier, et il ne fait vivre personne. Il n’y a qu’une sorte de richesse, et c’est la richesse agricole; il n’y a d’autres moyens de vivre que de travailler la terre ou de guerroyer : « L’épée et la charrue, voilà les instruments qui créent alors le capital*. »
UThuc., 1,2: rc yào éuropiaç oùk ovoys ou érutyvhvrec àcéuç àAAfoiç obre narà yÿv oùre de Baadoomc, veuôyevoi Te rà abrov Ekasrot üoov aroïÿr rai Tepiovoiav YEnMÉTUY OÙK EYOVTEC KTA.…
2 Bochsenschatz, p. 356 ss. ; Francotte, I, p. 276.
3 Od., IL, v. 72 ss.; IX, v. 252; Hymne à Apollon, v. 453; Thuc., I, 5:
Aristt., Pol., 1256a 36.
4 Francotte, I, p. 24, qui cite un scolion crétois (Athén., XV, 695 F) :
éore os mAovroc uéyac G6pu Kai £igoc aa rù KkaAdv Amotiov, rp6fBqua YeuTÉ.
ToûrTw yàp àpù, Tobre Oepisu
Tubre maréw Tor aôèy oivov ar’ auTéÀw,
Au septième siècle, un grand changement se produit : le commerce devient important ! ; la monnaie est alors un instrument indispensable ; en effet, « monnaie et commerce sont deux phénomènes concomitants? ». Il ne serait pas plus juste de dire que la monnaie a créé le commerce, que d’affirmer que c’est le commerce qui a créé la monnaie, un beau jour, par quelque contrat, comme on le croyait dans l'antiquité $. Tous deux ont agi l’un sur l’autre au point que l’on ne peut plus discerner la part d'influence que l’un a eue sur la formation de l’autre et vice-versa. Le développement du commerce par la colonisation au huitième siècle rendit bientôt nécessaire un objet d'échange pratique. L’existence de la monnaie permit la multiplication des relations commerciales et le développement des colonies nouvellement fondées. Nous assistons alors à la formation du capital mobilier dont la puissance augmente de jour en jour, et en arrive à rivaliser avec l’antique capital foucier qui seul avait existé jusqu’à ce moment #.
Quand on songe à la transformation que je viens d’indiquer rapidement, aux besoins nouveaux qui sont créés par les occasions plus fréquentes de se procurer ce dont on manque et par la facilité du trafic qui se développe, quand on pense à la
Tor deoréras pvoiac KékAqua.
Toi dÈ y ToÂAuovr ëyerv Cépu Kai Eipoc
kal Tù KaAdv Aæsafioy, rp6Byua xowréc, rmavrec yÜvu TenTyUTES EUOV XUVÉOVTL, eo éTay Kai péyav Paoiaÿa guvéovrec.
Le scolion est d'une époque plus récente que celle dont nous parlons, mais se rapporte à une civilisation du même degré. On pourrait citer, du septième siècle, le fragment 2 (Hiller-Crusius) d'Ar-
chiloque :
év dopi uév juor uäça peuayu£évy, ëv dooi d'oivoc ’lopapuxéç, rivu O’Ev dopi kek?tuévos.
1 Büchsenschütz, p. 366 ss.
2 Francotte, I, p. 29.
3 Aristt., Pol., 1257a 31 ss.
4 Francotte, I, p. 286.