CHAPITRE III
La situation politique à la fin du septième siècle à Athènes.
Nous trouvons dans les fragments des poésies de Solon, réunis par Bergk, un groupe bien défini, intitulé à une époque tardive par les grammairiens : Üxobÿxæ ets Abmvacovs, préceptes à l'adresse des Athéniens (fragments 4 à 12)!
On reconnaît immédiatement que tous ces fragments ne peuvent provenir de la même élégie. Les fragments 9 à 12 sont dirigés contre une tentative de tyrannie menaçante®; le fragment $ et le court fragment 7 sont destinés à expliquer * l'œuvre politique de l’auteur et à la défendre contre des adver- - saires. Le fragment 4, qui nous est cité par Démosthène dans un de ses discours ?, forme une élégie presque complète et se rapporte à l’état politique et social qui a précédé lintervention de Solon. On peut y joindre les fragments 6 et 8 dont le sens est très analogue et qui semblent un développement du vers 9 du fragment précédent, mais qui sont trop courts pour permettre un jugement absolument sûr. La découverte de l’A67vaioy rodreia * nous a procuré de nouveaux fragments, dont
1 Je suis la numérotation de Bergk, Poctæ Lyr. gr., Il.
2 Ils ont donc été écrits avant la tyrannie de Pisistrate : Flach, p. 374 n° 9 Démosth., XIX, 255.
17406. 7, V,2et 3.
deux, lun de trois, l’autre de quatre vers, nous intéressent spécialement ici. Aristote nous dit que le premier était le commencement d’une élégie politique de Solon antérieure à son archontat; elle était assez connue à l’époque du philosophe pour qu’il pût se borner à la rappeler à la mémoire de ses lecteurs en n’en citant que les premiers mots. Il ne me semble pas douteux que ce ne soit le commencement de l’élégie citée par Démosthène (frag. 4) : la citation de Demosthène commence par la particule df qui avait excité l’étonnement et provoqué l’ingéniosité des philologues !. Cette difficulté tombe si l’on place au début de ce fragment les vers cités par Aristote. Le second des fragments du chapitre V d’Aristote ne pourrait guère s’intercaler dans l’une ou l’autre des lacunes du texte de Démosthène; il contient des allusions aux mêmes circonstances, mais il est d’un ton beaucoup plus vif. |
Le fragment 4 est de beaucoup le plus important, par son caractère autant que par le nombre des vers conservés. C’est une description de la situation déplorable dans laquelle tombe une ville où règne la discorde. Sous une forme générale et sentencieuse, nous rencontrons à chaque pas des allusions aux affaires publiques d'Athènes, déchirée alors par des dissensions intestines.
Avant d’analyser cette pièce de premier ordre, il convient d’élucider quelques petites obscurités du texte. Et tout d’abord, qui sont ces chefs du peuple dont il est question au vers 72? Démosthène % y voyait des démagogues dans le plus mauvais sens du mot; il visait Eschine en faisant cette citation, et ses auditeurs l’entendaient bien ainsi: la politique contemporaine faussait le jugement des Athéniens, et leur faisait trouver dans
1 Bergk, par ex., cherche dans son édition à l'expliquer par la vivacité de l'émotion du poète.
2 Gfuov 6 Fyeuévur dôwxoc vos.
3 Démosth., XIX, 252 ss.
— 64 Le
les œuvres du passé des allusions aux maux du présent. Il faut bien plutôt donner à ces mots: «chefs du peuple,» le sens de nobles, chefs de l'Etat, du pays!. C’est un synonyme du mot Baouÿes que lon trouve dans Homère.
À qui s'adressent les menaces et les reproches des vers 8, 9 et suivants? À tous les citoyens, comme au vers 5 ? ou bien aux chefs du peuple, à l’oligarchie régnante seulement ?? Il est difficile de le dire. Si l’on considère le vers $, il semble que Solon mette la faute sur tout le peuple sans distinction de classes ; on retire une impression analogue de l’ensemble du morceau : Solon prêche le bon ordre à tous, et c’est bien ainsi que le comprenait Aristote; les mots dont il fait suivre les quelques vers du début de cette élégie sont très significatifs à cet égard. D’autre part, si l’on ne tient compte que de la fin du vers 23, si l’on y compare les attaques véhémentes contenues dans l’autre fragment cité par Aristote dans ce même chapitre, on est porté à dire que c’est bien la classe dirigeante qui est visée. Si l’élégie était complète, il serait possible sans doute de trancher la question; dans l’état où ce morceau nous est parvenu, c’est très difficile. Il y a là un mélange dans lequel nous avons peine à nous débrouiller : Solon élargit son blâme et le restreint tour à tour; c’est un poète; il nous donne les impressions de son âme, non un récit. Il n’est ni un mathématicien, ni un juriste, et il faut nous garder de sonder ses paroles comme les termes d’un théorème ou les clauses d’un contrat. Au reste, si l'expression est ici indécise, la pensée est bien claire : il ressort très nettement du second des fragments nouveaux, comme le fait remarquer Aristote #, que Solon donne tort à l’aristocratie régnante.
1 duoç signifie ici le pays comme dans Homère; il en est de même au vers 23.
3 C’est là l'opinion de M. Pæœhlmann, Gesch. des Komm. u. Sos., II, p. 124.
3 "406. —., V, 2 : xoùc ékarÉpOuÇ ….LAXETAL.. KOLVI TAPALVEL KTÀ.
4 Jbid., S 3.
Gi —
L’élégie se divise en deux parties : jusqu’au vers 33, l’auteur décrit le mal qui pourrait atteindre sa ville natale, ainsi que ses causes et ses conséquences ; ensuite il propose le remède qui permettra de l’éviter.
Le mal est grave : une blessure profonde, inguérissable atteint la ville troublée par la sédition (v. 17); la guerre civile y amène la mort d’un grand nombre de citoyens (v. 19); plus grand encore est le nombre de ceux qui partent pour la terre étrangère; vendus comme esclaves et enchainés par des liens infàmes, ils sont obligés de subir les amertumes de la servitude (v. 24-27). Le mal est général; il pénètre partout, jusqu'aux chambres les plus reculées, pour y trouver les citoyens que rien ne peut dérober à son atteinte (v. 27-31). Ainsi la ville périt ; sa ruine est menaçante; ce qui est plus grave encore, c’est qu’on ne se trouve pas en présence d’un châtiment, d’un cataclysme envoyé par les dieux; non, la cause du mal est dans le cœur des citoyens eux-mêmes, dans leur avidité, dans leur course effrénée vers la richesse, dans leur insatiabilité, leurs injustes desseins et leur mépris de la justice (v. 3-16).
Le remède est simple et bien facile à appliquer; quand l’ordre règne, tout va bien (v. 33); l’injustice est entravée (v. 34), les torts redressés (v. 37), la discorde assoupie (v. 38), la colère endormie (v. 39).
Quoique tout cela, comme on le voit, soit conçu en termes très généraux, l’allusion à la situation actuelle d’Athènes est évidente. Mais, malgré l’émotion personnelle qui se manifeste par endroits, la pièce peut s’adresser à n’importe quelle ville troublée par une sédition. Dans tout état en révolution, on trouve la rivalité des partis, l’insatiabilité, la malhonnéteté, l’injustice des chefs de factions, la guerre civile, la ruine de la puissance de l'Etat. Nous n’avons pas besoin de sortir de l’histoire grecque pour en trouver des exemples.
1 Sol., frg., 4, v. 31; fragment nouveau cité par Arist., 40. 7., V, 2.
Ce serait cependant commettre une profonde erreur que de taxer tout cela de lieux communs. Il ne faut pas oublier que ceux-ci n'existent pas encore, car nous sommes presque au début d’un genre littéraire, La poésie élégiaque à été une des premières manifestations du sentiment politique !; seulement, pas plus chez Solon que chez les autres poètes du même genre, il n’y a de raisonnement politique ou de discussion précise; ce ne sont que des sentences ou des descriptions. Mais ces plaintes qui nous paraissent aujourd’hui bien générales étaient exceptionnelles et particulières dans ce temps-là: c’était une des premières fois qu’elles étaient formulées. Comme dans l”Etvouca de Tyrtée, avec laquelle cette pièce a quelque analogie ?, il faut y voir non l’écho des vagues plaintes d’un mécontent, mais le produit d’un état fort grave; il s’est passé alors un fait qui ne s’était pas vu souvent jusque-là 3: les circonstances ont suscité un poète, un homme qui a su exprimer dans un langage imagé et sonore les sentiments les plus vifs et les émotions de tout son peuple.
Il vaut donc la peine d’examiner de près les événements qui ont amené le poète à composer son élégie.
Il n’est pas étonnant que nous ne trouvions pas dans Solon, qui est un poète, un récit des événements contemporains. Par bonheur, les historiens du cinquième siècle, Hérodote et Thucydide, et après eux Plutarque, nous ont conservé des récits qui semblent bien se rapporter aux faits auxquels les vers de Solon font allusion.
De tous les événements du huitième siècle athénien, un seul nous est un peu connu ; c’est la tentative révolutionnaire dirigée par Cylon#. L'attentat de Cylon était devenu une arme dans
1 Schœll, Anfänge einer politischen Litteratur bei den Griechen, p. 8.
2 Flacb, p. 367.
3 À côté de Tyrtée et de Solon, on peut citer Callinus et Théognis qui ont aussi été inspirés par les circonstances politiques.
4 Busolt, II?, p. 204 ss.
les luttes de partis des siècles suivants; aussi est-il resté dans les mémoires. À plus d’une reprise, on l’a sorti de l’oubli pour nuire à un membre de la puissante famille des Alcméonides, lorsqu'il devenait trop influent au gré de ses adversaires politiques. On avait jeté cette vieille histoire à la tête de Clisthène lorsqu'il organisait et démocratisait Athènes après l'expulsion des Pisistratides. Périclès en fut victime À son tour; il était Alcméonide par sa mère, et c’était lui que les Lacédémoniens visaient au début de la guerre du Péloponnèse en réclamant l'éloignement d'Athènes des gens souillés (éva7sis) par un meurtre commis dans un temple. Deux fois donc, à quatrevingts ans de distance, cet antique événement était devenu une actualité dans la politique athénienne. On avait eu alors l’occasion de le discuter et de l’examiner; les historiens nous l’ont transmis; et c’est ainsi que son importance tardive lui a valu de rester à peu près seul dans la mémoire de la postérité, tandis que tous les autres événements du même siècle étaient oubliés.
Nous avons trois récits! qui concordent pour les points essentiels. Le premier est celui d'Hérodote à propos de Clisthène; il est assez bref. Thucydide complète et corrige visiblement son prédécesseur. Plutarque qui a connu directement ou indirectement les récits de ces deux historiens, ajoute des enjolivements et de petits détails secondaires ©.
Voici les faits tels qu’ils ressortent de ces sources : Cylon, jeune noble, vainqueur quelques années auparavant à Olympie, avait voulu imiter son beau-père Théagène, tyran de Mégare, et s'emparer de la tyrannie à Athènes. Les conjurés avaient réussi à occuper l’Acropole. Mais là s’étaient bornés leurs succès. Les chefs, qui s'étaient lancés dans cette affaire avec une
1 Hérodt., V, 90 et 71; Thuc., I, 126; Plut., Sol, ra.
? Par ex., il est seul à faire mention de la ficelle attachée à la statue de le déesse; les conjurés la tenaient à la main pour rester en contact avec la divinité et par là sous sa protection.
incroyable légèreté !, voyant que cela tournait mal, s’enfuirent; leurs compagnons abandonnés furent assiégés sur l’'Acropole par les Athéniens qui s'étaient rassemblés de la campagne avoisinante. Ils avaient fait bonne résistance pendant quelque temps, puis avaient dû se rendre; on leur avait accordé la vie sauve. Mais l’autorité ne tint pas sa parole : les prisonniers furent massacrés; on n'épargna pas même ceux qui s'étaient réfugiés auprès des autels. La famille des Alcméonides portait la responsabilité de ce sacrilège.
La tentative de Cylon semble avoir manqué de base; ce n'était pas en lui-même un événement très grave. L’impiété des Alcméonides par contre fut la cause de troubles considérables. À cette époque reculée un acte pareil ne se passait pas sans éveiller des craintes terribles ?. Les scrupules religieux, si puissants encore au cinquième siècle, on le sait de reste, l’étaient alors plus que jamais. La ville fut regardée comme souillée par l’acte de ses magistrats. On dut d’abord expier le sacrilège ; les coupables furent bannis, ainsi que leurs familles ; les morts eux-mêmes furent déterrés de leurs tombeaux et leurs cadavres jetés hors du territoire athénien ÿ. La rigueur du chàitiment nous est un témoignage de la profondeur de l’émotion qui avait agité le peuple athénien. Il nous est aussi permis de penser que les rivalités de familles et les haines politiques
{ Cela ressort très clairement du récit de Thucydide.
? M. Diels, Compte rendu Acad. Berlin, 1891, p. 389 ss., a émis l’hypothèse intéressante de l'existence d’une profonde divergence entre les conceptions religieuses du bas peuple et celles de l'aristocratie ; cette dernière, pense-t-il n'avait pas l’idée de la souillure que le crime entraine après lui et considérait que verser le sang était une action toute naturelle; le peuple, au con: traire croyait que cela appelait la vengeance des dieux qui, irrités, empèchaïent alors la semence de germer, les plantes de croitre, les bestiaux de prospérer, etc. Nous sommes trop peu renseignés sur l’état des esprits à cette époque pour pouvoir nous prononcer à ce sujet.
étaient venues s’ajouter aux terreurs religieuses et avaient su en profiter.
Il est vrai que cette expulsion, que nous trouvons mentionnée dans Thucydide, n’est pas admise par tous les historiens modernes {. Quelques-uns y voient un doublet de celle qui eut lieu en 510, à l’instigation de Cléomène et dont parlent Hérodote et Thucydide. C’est là une hypothèse peu solide, car nous n’avons aucune raison de douter de l’exactitude du récit de Thucydide. Il se peut bien toutefois? que certains détails, tels que le nom de laccusateur, Myron, et le Tribunal des 300%, dont Thucydide ne nous parle pas, appartiennent à la seconde affaire, et que l’Atthidographe, source de l’Afmvaiwr rodwzeta d’Aristote et de Hermippos (Plutarque) ait par erreur reporté ces détails de la seconde affaire à la première. Il y a un anachronisme évident dans Plutarque * qui donne à Myron un démotique; c’était chose inconnue à l’époque dont nous parlons; de même il est impossible que Solon y ait joué le rôle que Plutarque lui attribue *.
Nous trouvons une autre preuve encore de l'étendue du trouble causé par le sacrilège des Alcméonides dans l’apparition de la personnalité du Crétois Epiménide. Plusieurs ne croient pas à l’existence de cet homme et ne voient qu’un mythe dans toute son histoire. Le fait qu’il n’est cité ni par Hérodote ni par Thucydide donne quelque force à cette thèse,
1 Cauer, Parteien u. Politiker, p. 64; Hal Aristoteles u. s. w., p. 62; Beloch, Gr. Gesch., I, p. 339 n!; Seeck, Xïio, IV (1904), p. 323.
? Busolt, IL, p. 209 n!.
3 Jonas, p. 31-33, essaie en vain d'expliquer la présence de ce tribunal des 300 lors de la première affaire.
% Plut., Soë., 12: Mbpuvoc rod Pavéuc karyyopoëvroç. Il se peut aussi qu’il y ait là, non un démotique, mais simplement une indication d’origine.
$ Busolt, Il°, p. 210 en note; la date déjà s’y oppose ; voir plus bas, p. 49.
6 Jonas, p. 33-36; Rohde, Rhein. Mus., XXXIIL (1878;; Tœpfler, 4f. Genealogie, p. 141 ss.; Niese, Hist. Uniers., p. 13 et 14; Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., Il, p. 640.
comme aussi la difficulté qu’il y a à dégager quelques traits un peu vraisemblables de l’amas des légendes qui se sont attachées à son nom. On a relevé aussi une analogie frappante entre le rôle qu'Epiménide joue auprès de Solon et celui que Thalétas joue auprès de Lycurgue. À voir ainsi les deux législateurs accompagnés chacun d’un prophète, on peut se demander si nous ne sommes pas en présence d’un de ces cas où la légende de Lycurgue a déteint sur celle de Solon!. A cela viennent s'ajouter le dire de Platon ?, qui en fait un contemporain des guerres médiques, et les contes fantastiques que Diogène Laërce® nous a conservés. On comprend que l’on soit sceptique.
Je crois cependant que si. Epiménide est de bonne heure entré dans le mythe, ce n’est pas une raison pour qu’il n’ait pas existé*. L’intervention d’un voyant, d’un de ces. hommes « qui, non ralione aut conjectura observalis signis, sed concitatione guadam animi aut soluto liberoque motu, futura praesentiunt, » selon la définition de Cicéron 5, est tout à fait normale à cette époque. Epiménide est en rapport avec les esprits, avec Îles dieux, avec Zeus lui-même. Il sait ce qu’il faut faire pour purifier les hommes de leurs souillures; il connait les procédés magiques, et non moraux, qu’il faut employer pour apaiser la colère des dieux vengeurs6. On ne saurait trop insister sur l'impression que ces cérémonies expiatoires pouvaient faire sur la foule. Elles devaient calmer toutes les appréhensions. Il est moins sûr qu’elles fussent destinées à ramener à l’oligarchie
1 Jonas, p. 34; voir plus haut, p. 26, ni.
2 Plat, Lois, I, 642 D. Il y a là certainement une erreur; Busolt, Il, p. 212 n!; Diels, loc. cit., p. 387 ss.
3 Diog. Laërt, I, 109 ss.
4 Cette opinion est représentée par Flach, p. 364 n!; Diels, loc. cit. ; Busolt, I, p. 213.
$ Cic., de divinat., 1, 18.
8 Rohde, Psyche, l, p. 129 n! et Il?, p. 69 ss., 96 ss.
la faveur populaire, comme on l’a cru parfois! ; nous ne pouvons savoir si l’intervention d’Epiménide eut un caractère politique à côté de son caractère religieux.
Il est probable que c’est aux troubles qui ont suivi l’attentat de Cylon que Solon fait allusion quand il parle de guerre civile. Ces faits, en effet, n’étaient pas si anciens qu'ils pussent être oubliés, La victoire olympique de Cylon est de 640; on place généralement aujourd’hui sa tentative révolutionnaire vers 632. Aristote montre dans l’Aünvatwv rodtreia, d’une façon très nette, par l’ordre de son récit, qu’elle a précédé la législation de Dracon. Nous n’avons pas de raison pour mettre en doute les données d’Aristote?; mais cela nous force à discuter le caractère de cet attentat. On croyait ordinairement jusqu’en 1891, qu’il était postérieur à la réforme de Dracon. On y voyait alors une révolte démocratique, on l’expliquait par la colère du peuple écrasé par la législation de Dracon; Cylon se serait mis à la tête d’un parti de mécontents; il aurait été un premier démagogue?. Cette explication était plus simple en apparence qu’en réalité. La dureté de la législation de Dracon frappait au quatrième siècle lorsqu'on la comparait à celle sous laquelle on vivait #, qui avait subi l'influence de trois siècles de civilisation 5. Mais à son époque elle était certainement un progrès®, contre lequel on n’auraïit pas eu l’idée de
1 Fustel de Coulanges, Cifé ant., p. 331 et 332.
? M. Seeck, Xtio, IV (1904), p. 325, place l’attentat de Cylon à l’époque de Pisistrate ; les raisons qu'il avance ne me semblent pas suffisantes pour renoncer à la date ordinairement admise.
3 Curtius, Gr. Gesch., 1, p. 304.
4 C'était l'opinion courante au quatrième siècle: Aristt., Pol, 1274b 18; elle s'était répandue et fortifiée grâce à des bons mots, tel que celui, bien connu, de Démade: Plut., Sol., 17, et celui-ci, cité par Aristote, Rhet,, Il, a9, 28 (14008 ax) : Æoékovra rèv vouoUéryv., ôre où àv ns où vôuor à Àà dpéxoyroc… (ëx&Azt Ho6dexoc).
$ Grote, Il!, p. 284.
8 Perrot, Droit public, p. 121 ss.; Curtius, [', p. 301, 303; Busolt, Il, p. 242.
protester sitôt après, pas plus qu’on ne songea à l’abolir complètement à l’époque de Solon. On n’aurait pas manqué de le faire si elle avait èté impopulaire au point de provoquer des révoltes et des soulèvements.
Aujourd’hui donc, cette explication n’est plus possible et l’on discute : les uns ! soutiennent que la tentative de Cylon porte un cachet aristocratique marqué, et que Cylon était le chef d’une faction aristocratique en lutte avec une autre faction de même couleur politique; les autres ?, voient en lui un défenseur du peuple opprimé, comme le sera plus tard Solon. Les arguments ne manquent ni aux uns ni aux autres: d’une part la tyrannie est par essence une forme du mouvement démocratique ? et la comparaison avec ce qui se passe généralement en Grèce au septième siècle est en faveur de ceux qui défendent la seconde opinion. D’autre part Cylon succombe devant une levée en masse venue de la campagne *. Faut-il voir là une masse populaire soulevée contre un tyran aristocrate ? Serait-ce peut-être une troupe formée des hommes des grands propriétaires que ceux-ci auraient amenés pour lutter contre un tyran démagogue ? Il est impossible de le dire; les textes ne nous donnent aucune explication, sans doute parce que les anciens n’en savaient pas plus que nous; nous en sommes réduits aux hypothèses.
Certes, il serait intéressant de pouvoir suivre l’histoire des partis à Athènes jusqu’à cette époque reculée. Nous devons malheureusement reconnaître notre impuissance à cet égard.
1 Cauer, Hat Aristoteles u. s. w., p. 62; Landwehr, Phslol., Supplbd., V, P- 147:
3 Thumser, Hermann's Lehrbuchô, p. 345; Gilbert, Gr. Staatsalterth., à, p. 130; Wilamowitz, Aris/t. nu. Ath., 1], p. 55; Beloch, I, p. 322.
3 Aristt., Pol., 1305a 8: oxeddv yàp ol rAeioro roy apyalur Tupävvuy ëx dyuayuyov yeyévaouv.
4 Thuc., I, 126 : ol d” Aômvaior aicôôuevor éfBo4Onoäv Te mavémuei Ëëk Tor &yoùv ër’ avrui.
er Il reste ceci: c’est qu’il y eut à cette époque des troubles suffisants pour amener une tentative insurrectionnelle dont la répression eut pour résultat de créer de profondes divisions et des haines tenaces.
Lorsque, peu d’années après, en 621, Dracon rédigea le code qui porte son nom, fut-il poussé simplement par la force des choses, ‘par ce développement lent et naturel des institutions que l’on appelle le progrès? Ne se vit-il pas plutôt forcé de donner connaissance au peuple des lois désormais formulées ? N'y eut-il pas quelque mouvement puissant, irrésistible, partant de la masse de ceux qui étaient en dehors de Poligarchie régnante ? Nous ne le savons pas; mais nous pouvons supposer, — à en juger par ce qui se passa ensuite et ailleurs, — qu’une réforme de cette importance ne se fit ni sans luttes, ni sans résistances. Nous ignorons s’il y avait quelque rapport de cause à effet entre les troubles provoqués par Cylon et la législation de Dracon. Ce qui reste des lois pénales de Dracon est extrêmement peu de chose; son œuvre est très mal connue. Quoi qu’il en soit, il faudrait se garder d’y voir des mesures de répression contre la foule menaçante!; Dracon n’a pas essayé de défendre au moyen de la religion laristocratie ébranlée. S’il y eut quelque part victoire remportée, ce fut du côté du peuple, non du côté de l’oligarchie. Le fait que le droit est écrit est un progrès énorme pour les non-nobles; et la nouvelle conception juridique que nous entrevoyons, la manière nouvelle de considérer l’expiation du crime est tout l'opposé de celle de l’ancienne aristocratie homérique *.
La fameuse constitution attribuée à Dracon par le chapitre
1 Comme le croyait Fustel de Coulanges, Cifé ant., p. 370, 371.
4 La transformation des conceptions juridiques et le développement du droit pénal ont été étudiés à fond par MM. de Sanctis, ‘Ar4ic, p. 167 ss. Glotz, La solidarité dans la famille, p. 299 ss., et surtout Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., Il, $ 362 ss., p. 572 ss.
IV de l’Abpvaiwy rodreia est trop douteuse! pour que nous nous hasardions à y chercher des renseignements sur l’état politique d'Athènes au septième siècle. Il n’y a dans l’œuvre de Solon aucune allusion claire qui puisse se rapporter aux événements qui ont accompagné la législation de Dracon.
1 Cette question, si on voulait l’étudier à fond, mériterait un volume. Je n'entreprendrai pas de la discuter ici. Je me range à l'avis de M. Busolt, IP, p. 36 ss.: le récit d’Aristote provient du pamphlet d’un oligarque de la fin du cinquième siècle qui voulait faire croire que l'idéal de son parti n'était autre que le rétablissement d'une constitution déjà établie par Dracon. M. Seeck, Ko, IV (1904), p. 309 ss., est presque seul à admettre l'authenticité entière de la constitution de Dracon, pour cette raison surtout que si on avait inventé une constitution, on ne l'aurait pas mise sous le nom exécré de Dracon. Ce n’est pas ici le lieu d'examiner cette hypothèse.