‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 12 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les riches.

Il nous faut nous garder d’une erreur facile à commettre, qui serait de juger cette époque d’après celle que nous avons sous les yeux. Il ne faut pas croire qu’il se soit formé une classe de riches marchands ou de gros industriels, en opposition à la noblesse de sang, ni que le capital mobilier ait relégué au second rang la propriété foncière. Ce serait faire un anachronisme.

Au septième siècle, en Grèce, les deux genres de fortune se superposent au lieu de rivaliser, et la classe possédante, bien loin de céder le pas à une autre, devient au contraire plus puissante et plus riche que jamais; car ce sont les Eupatrides qui bénéficient de l’augmentation de richesse produite par la naissance du capital mobilier !.

Il est bien certain que le noble est primitivement et essentiellement propriétaire foncier. L’origine de son droit est obscure. Il l’a imposé peut-être petit à petit, à la suite de circonstances heureuses, par la force de son bras, grâce à son ascen-

1 Pour tout ce qui suit, voir Pœhlmann, Die Anfänge des Sosialismus, Hist. Zeitschr., 1897, p. 406 ss, et le second volume de Gesch. des ant, Komm. u. Sos. du même auteur où ce sujet est traité à nouveau: voir aussi Cauer, Parteien u. Politiker, p. 18 ss., 94 SS., 53 ss. |

dant sur.ses voisins ou aux actes de violence répétés de ses ancêtres. Plus souvent, c’est à la suite de l’invasion et de la conquête que, chef de bande ou officier, il a reçu au tirage au sort du pays conquis un lot de terre plus grand que celui d’un soldat ordinaire ?. La guerre, les luttes incessantes assurent sa puissance et lui permettent d'augmenter son bien. Ainsi nous voyons dans Homère, surtout dans les parties les plus jeunes de l’épopée, la noblesse toujours accompagnée de grandes propriétés foncières ?,

Mais elle est aussi riche autrement : « Partout où il y a un chef, celui-ci est avant tout un homme riche... en bétail, en troupeaux... ; les héros d’Homère ne sont pas seulement vaillants, ils sont aussi opulents.... On regarde toujours la noblesse de naissance comme naturellement attachée à la richesse *. » Le butin fait à la guerre a enrichi la classe dominante de tout ce qui faisait autrefois la richesse mobilière : esclaves !, bétail 5, objets précieux. Elle a des ressources abondantes, des produits naturels et des trésors dont elle pourra disposer quand le commerce apparaîtra. Nulle autre classe de personnes n’est aussi bien placée qu’elle pour profiter du mouvement économique naissant. Le riche marchand que lon verra plus tard

1 Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., 11, $ 194, 195, p. 296-300; Pœhlmann, Aus Alterth. u. Gegenw., p. 152 ss.; cf. Zliade, IX, 578 ss.; XX, 184 (Achille dit à Enée : « si tu me tues, les Troyens te récompenseront ») : | n vb té roue Toveç réuevoc Téuov &£oyov dAAuv…. et Tacite, Germ., 26, qui dit que chez les Germains, le partage se faisait : secundum dignationem.

? Busolt, Il!, p. 186.

3 Sumner Maine, /nsfit. prumit. (Trad.), p. 168 ss.; Bréhier, La royauté homérique, Rev. hist, LXXXV (1904), p. 6 et 7. |

4 Surtout des femmes, Büchsenschütz, p. 200,

* On connait l’épithète roAbuyAoç qui s'applique aux princes : Hiade, II, v. 705; XIV, v. 490; Hés., Trav. et jours, v. 308. Büchsenschütz, p. 208,

209. Voir aussi Sol., /rg. 24 où les divers facteurs qui constituent la richesse sont énumérés.

n'existe pas encore; il ne pourrait guère exister. Dans l’instabilité et l’insécurité de ces temps, il n’aurait ni base ni appui. *L'Eupatride, au contraire, est puissant en temps de guerre comme en temps de paix ; c’est là une condition indispensable pour qui veut acquérir la richesse {.

Aussi voyons-nous dès le début l'aristocratie se livrer au commerce ?, car elle a en mains la puissance et les capitaux nécessaires. On l’a quelquefois contesté $ en rappelant le profond mépris que la noblesse a toujours professé pour tout travail manuel autre que la culture du sol, et l’on a considéré la puissante aristocratie marchande de Corinthe comme une exception. Cette tendance à mépriser les professions manuelles a existé certainement dans l’antiquité; elle fut même très puissante*; cependant la noblesse ne négligea jamais le commerce ; quand elle ne s’en occupa pas directement, elle sut très bien en profiter pour faire valoir ses capitaux, même à l’époque où le principe antibanausique, si l’on peut s'exprimer ainsi, était le plus en vogue 5. Au reste, la nature du pays et le génie de la race poussaient irrésistiblement le Grec à se livrer au commerce; dès le septième siècle, le commerce est un peu partout entre les mains de l'aristocratie : à Corinthe, à Mégare, dans les villes ioniennes f. Il n’y a donc pas lieu de nous étonner de ne pas voir se former une classe riche en dehors de la

1 Beloch, Gr. Gesch., I, p. 91 : « Lorsque le commerce et l’industrie n’existent pas encore et que l’agriculture est la seule source de production, il est impossible pour les pauvres d'arriver au bien-être ou à la richesse, même par la guerre et la piraterie. La part du lion revient aussi dans ces occasions aux honîmes qui se sont mis à la tête des expéditions et qui appartiennent naturellement à la noblesse. »

3 Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., U, $ 348, p. 550 ss.; $ 401, p. 642 5s.; l'exemple classique que l’on donne pour prouver que la noblesse s’intéressait au commerce est celui de Solon.

5 Guiraud, La propriété foncière, p. 132 ss.

4 Plat., Lois, VII, 846 D ; Aristt., Pol. 12996 308s.; J. Burckhardt, IV, p. 123585.

5 Xénophon, des Revenus, IV, 14, 15; Büchsenschütz, p. 198.

8 Busoit, II?, p. 186.

noblesse. Et même si, par suite de circonstances fortuites, une classe de ce genre s’était créée à ‘côté de l’autre, cette dualité n'aurait pas pu subsister. On sait avec quelle facilité s’est produite à Rome la fusion entre l’ancienne aristocratie et la classe des riches plébéiens. On sait comment un phénomène analogue s’est passé souvent depuis et se produit encore de nos jours presque sans que nous nous en apercevions; il en fut de même dans la Grèce antique; l’ancienne aristocratie, riche elle-même, absorba très rapidement la richesse qui, exceptionnellement, avait pu se former en dehors d’elle !.

Il ne faudrait pas croire que nous nous trouvions à Athènes dans un état différent de celui que nous avons défini tout à lheure comme étant celui de toute la Grèce ?. Ce ne fut que plus tard, dans un état de prospérité commerciale et politique

f On connaît les vers sanglants de Théognis sur les mésalliances: v. 183 ss., en part., v. 190 : s

…TAOËTOG ÉuetËe yÉvoc.

? M. O. Seeck, Xï:io, AV (1904), p. 313-317, a essayé de prouver qu'il y avait à Athènes une classe fortunée qui rivalisait avec une noblesse appauvrie. Îl se base pour cela : 1° sur le vers de Solon, /r£. 15, v. 1 :

IToAoi yàp mrAnvrobor raxol, &yaBoi dè tévovrai.

Or la fin de ce fragment (voir Appendice) montre clairement qu'ici xaxôs et ayaËéç n'ont pas comme ailleurs (#£. 36, v. 16; fragment nouveau, A. *+., XI, 3) le sens de rofurier et de noble, mais celui de #auvais et de bon du point de vue moral. 2 Sur l'importance du commerce et de l’industrie qui était déjà considérable au septième siècle : le vers de Sol., frg. 13, v. 43, le prouverait ainsi que l’éclat de l’industrie au sixième siècle. Or, il semble attesté que ce commerce et cette industrie ne se sont développés que précisément depuis Solon ; on ne connaît pas d'exportation de vases attiques avant le sixième siècle; le vers de Solon reste seul et il ne suffit pas, d'autant plus que nous admettons fort bien l'existence au septième siècle d’une industrie et d’un commerce athéniens embryonnaires, mais entre les mains de l'aristocratie. 3° Sur le passage cité plus haut de Théognis. Mais il ne concerne que Mégare et est postérieur à l'époque dont nous nous occupons. Enfin, 4° sur l’histoire des yoeuxonmiôa (40. +., VI, 2; Plut., Sol, :5). Or, gette histoire est très douteuse, voir Busolt, Il?, p. 42 en note, L'hypothèse de M. Seeck est donc inadmissible.

bien supérieur, lorsque Athènes fut le centre du trafic de toute la mer Egée, que l’on vit se former la classe des riches métèques et des grands banquiers. Il n’y a dans l’œuvre de Solon rien qui nous permette d’admettre l’avènement à son époque d’une classe de parvenus en lieu et place de l’ancienne oligarchie de sang qui aurait disparu. Au contraire, là comme ailleurs en Grèce, l’oligarchie formée par les riches n’est autre que l’ancienne oligarchie de sang, vue sous un autre aspect, considérée sous le rapport le plus frappant, avec son attribut le plus marquant : la fortune. |

Nous nc pouvons savoir s’il resta à Athènes quelque vieille famille qui se tint à l’écart du mouvement moderne. S'il y en eut, le cas fut rare, car les documents les plus anciens que nous ayons nous montrent que là aussi la transformation est accomplie. La classe qui est au pouvoir, celle des Eupatrides, est une classe riche, tout autant qu’une classe noble. Deux termes d@ droit, fort anciens, qui ont subsisté et nous ont été transmis, le prouvent. Aristote nous raconte qu’à l’époque de Dracon les magistratures étaient réparties dovorivômv xat xlovrévônv !, ce qui veut dire que l'influence politique appartenait à une classe à la fois riche et noble. De même le fait que la -plus haute des classes censitaires (dont l’existence avant Solon est attestée ©) est celle des pentacosiomédimnes, et non celle des chevaliers, la noblesse militaire par excellence, montre bien que la richesse a créé dans le sein de Paristocratie quelques privilégiés qui ont réussi à prendre le premier rang; le caractère ploutocratique de la noblesse tend à reléguer dans l’ombre son caractère aristocratique. Nous le voyons d’une façon très ñette dans les poésies de Solon. Il ne reproche jamais au parti au pouvoir.sa noblesse; il s’adresse à des gens que la richesse

? Voir plus bas, chap. XVII.

% Busolt, Il?, p. 187.

a corrompus : ce sont des riches qu’il attaque pour leur insatiabilité et leur violence !. |

L’archéologie, d’autre part, nous atteste que le commerce athénien ne se développe guère qu'avec le sixième siècle 4,

Dans ces conditions, où donc eût pu se former une classe riche autre part que sur les domaines des Eupatrides? Comment eût pu s’établir quelque fortune autrement que par le travail agricole ? De plus, dès le début, le premier objet d’exportation des Athéniens fut l’huile; celle-ci ne pouvant s’exporter qu’enfermée dans des vases, la poterie fut la première industrie d'Athènes. Le jour où le commerce de l'huile se développera, ce sera nécessairement entre les mains des propriétaires fonciers qui ont des produits en abondance à vendre au dehors; de même les débuts de l’industrie de la poterie, si intimement liée à l’exportation de l’huile, se feront dans les fermes des nobles. |

C’est bien ainsi qu’Aristote, lui aussi, comprenait le passé et interprétait les poésies de Solon qu'il avait plus complètes que nous. Il ressort très nettement des premiers chapitres de l’Abyvaiws rolreia qu’il établit une identité parfaite entre ceux qu’il appelle 7v@ptuor ou ôlfyor et ceux qu’il appelle xobovor?.

Nous devons constater ensuite que les plaintes de Solon sont d’une amertume, ses reproches d’une äâpreté, et ses menaces d’une violence qui nous étonnent !. Que pouvait donc avoir fait la classe dirigeante pour mériter, ou tout au moins pour s’attirer des menaces pareilles ?

Le fait qui nous occupe, à lui seul, ne suffit pas à expliquer la crise : la formation d’une classe riche, ou plutôt la transformation d’une oligarchie de sang en une oligarchie d’argent,

1 Sol., /rg. 4 passim ; /rg. 5, 6, 8, 13 passim; /r£. 15.

3 Pottier, Rev. arck., 1904, p. 48.

3 "46. r., I, Il, V.

4 Sol., frg., 4, v. 155.: v. 14 33.; fragment nouveau, AU. 7., V, 3; frg. 13, Ve 7-33, Ve 75, 76.

n’amène pas infailliblement après elle un commencement de révolution. Il ne faut pas non plus penser que les membres de cette classe dirigeante aient été plus orgueilleux, plus durs, plus avides ou plus injustes que ne le sont les hommes en général. Leur faute ne leur est pas imputable à eux personnellement; c'est en grande partie la faute du temps et des circonstances économiques !{.

Cela ne veut pas dire que la noblesse n’ait pas quelque part de responsabilité dans ces événements. Bien souvent des révolutions sociales ont éclaté, parce que des hommes, dont la situation était misérable, s’étant rendu compte de leur triste sort, lont mis en regard de celui de gens plus favorisés qu'eux. Dans le cas particulier, deux comparaisons s’imposaient à l'esprit du bas peuple athénien : l’une avec leur situation antérieure, l’autre avec celle de leurs seigneurs. L’homme est ainsi fait qu’il oublie vite les maux passés, et entoure d’une auréole le souvenir des temps qui se sont écoulés, quels qu’ils aient été. Le bon vieux temps est un mythe qui s’est formé dès la plus haute antiquité. Les Athéniens du septième siècle s’y laissaient prendre comme nous. Nous aurons l’occasion d'examiner le sort des pauvres et de voir s’il était pire ou meilleur que par le passé; pour le moment, nous remarquons que sur un point il semblait s’être aggravé. La présence de l'argent, la nécessité de s’en procurer et le désir d’en posséder devaient amener un changement dans les dispositions du seigneur. La vie agricole, telle qu’on la menait à l’époque homérique, avant l’établissement de la monnaie et le développement du commerce, ne permet qu’un degré restreint d’avarice et d’avidité. Nous voyons les héros d’Homère vivre largement et laisser tomber pas mal de miettes de leur table au profit de leur entourage. Il est permis de penser que lorsqu'il fut devenu facile de transformer un produit naturel, qui ne garde que peu

1 Ed. Meyer, Gesch, des Alterth., NH, $ 348, p. 551.

de temps sa fraicheur et sa valeur, en son équivalent en métal précieux monnayé qui ne s’altére pas, le noble devint plus regardant, plus exact dans ses exigences vis-à-vis de ses redevanciers !. Au lieu de consommer sa récolte avec ses gens, il préféra en tirer un meilleur parti en laccumulant et en la vendant. C'était son droit; mais cela dut paraître dur aux classes pauvres, d’autant plus que la possession de la monnaie devenait de plus en plus désirable, indispensable même pour tous.

En même temps, l’Athénien pauvre commence à comparer sa situation à celle du seigneur. Ce n’était pas sans doute la première fois qu'il le faisait. Il avait déjà vu souvent celui-ci vivant dans lPabondance et la joie, tandis que lui-même peinait dur; les épithètes mêmes qui accompagnent dans Homère les noms des seigneurs sont éloquentes à cet égard ?. Mais le regard qu’il levait vers eux était plein de respect et de résignation ; c’était celui de l’esclave qui admet une situation inférieure parce qu’il en a toujours été ainsi et qui ne songe pas à protester parce que cela n’améliorerait pas sa position, tel Eumée dans l'Odyssée; c'était presque le regard que le chien tourne vers son maître. Hésiode nous rapporte une fable qui est bien l'expression de ce sentiment5. Un faucon avait saisi un rossignol; celui-ci

1 On pourrait presque dire avec M. Pœhlmann, Gesch. des ant, Komm., Il, P. 116 ss., en exagérant un peu les termes pour rendre la pensée plus nette : que les rapports patriarcaux, qui avaient existé jusqu'alors entre les grands propriétaires et leurs gens, se modifient et tendent à devenir des REA de capitalistes à salaries ; de même Swoboda, p. 269.

? Par ex., le mot uäxapec, Iiade, XI, v. 68; XXIV, v. 377; cf. au moyen âge l'expression : « die richen seligen Lüde», Pœhlmann, 4us Alterth. n. Gegenw., p. 160.

8 Hés., Travu. et jours, v. 202 ss.; voici la moralité de la fable :

v. 210 : Agour 0’ôç n'éOéAn roùc xpelacovas avripepibesv, véknc Te oréperar moôc T'aloxeov dÂyea récye. Cette fable est adressée aux nobles (Jao:Asèov, non aux rois, cf. Od., VI, v. 54; XVIII, v. 64 ss. ; I, v. 394, etc. ; Fanta, Der Staat in der Ilias und Od, P- 19 8S., 24 8s.).

essaya de lattendrir par ses plaintes; le faucon lui répondit : « À quoi servent tes cris? tu es entre les mains d’un plus puissant que toi; tu iras où je te mènerai; je ferai de toi mor repas ou te relâcherai si cela me convient. Il est. absurde de vouloir se mesurer avec un plus puissant que soil » C'était à ce que les pauvres, ceux qui n’appartenaient pas à la classe dirigeante, s'étaient répété pendant des siècles. Pourquoi changent-ils tout à coup de ton? Cela provient sans doute des conditions économiques dans lesquelles ils se trouvent et qué nous allons étudier. Cela provient aussi d’un changement dans les esprits, d’une conscience nouvelle que les hommes prennent de leur dignité et de leur valeur, changement qui n’a pas seuement son origine dans la révolte d’une classe poussée aux dernières extrémités de la misère, mais aussi, et bien plutôt, dans léclosion d’un génie nouveau,

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