‹ Quelques réformes de Solon. Essai de critique historiqueChapitre 13 sur 65 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les pauvres.

Tandis que d’un côté Solon attaque vivement lavidité et les abus de pouvoir des riches, de l’autre, il décrit Pétat de la masse des habitants du pays comme étant une servitude. Le mot revient deux fois dans le frag. 41; dans le frag. 36% où il expose ses réformes, il se vante très particulièrement d’avoir fait cesser cette servitude qui pesait sur beaucoup de ses concitoyens. Cette situation n’était pas un état de droit; ce n’est pas à des esclaves d’origine servile, ayant toujours vécu dans l’esclavage, qu’il fait allusion; ce sont bel et bien des Athéniens que de malheureuses circonstances économiques ont rendus pauvres et qui ont fini par tomber dans un esclavage d’autant plus amer pour eux qu'ils n’y étaient pas nés.

Aristote et Plutarque nous donnent tous les deux une description de cet état de choses ; visiblement, tout cela, surtout le récit d’Aristote, provient des poésies de Solon. Tous deux ajoutent que les Athéniens réduits à cette misérable situation s’appelaient éxryuoôpor $. Aristote fait de ce mot uñ synonyme

1 Sol., frg. 4, v. 18 et 26.

? Sol., frg. 36, v. 8 ss.

3 "40. x., Il, a : … Kai éxahodvro (sc. oi mévpreç) melära kui éxruopor. Plut., Sol., 13 : Ékrmuépror roocayopevôuevor Kai 0%r:c. On trouve deux orthographes

de zedræ, Plutarque de 6ÿres. Il va sans dire que ces trois mots n'étaient pas synonymes au début, et qu’ils désignaient chacun une situation particulière. À l’époque classique, toute différence de sens entre les deux derniers avait disparu. Platon emploie indifféremment l’un et l’autre pour désigner le même individu, un domestique de campagne !; de même Denys d’Halicarnasse ? et les lexicographes Pollux # et Photius #. Le sens du mot rzeldrns semble le plus clair; il désigne évidemment à l’origine un voisin pauvre qui sert pour un salaire un maître qui le protège; plus tard il a été employé par les Grecs pour traduire le mot latin cliens6. A l’époque homérique, le mot 6s désigne un journalier, employé aux travaux des champs; son maître lui donne sa nourriture et son vêtement, souvent fort chichement 7. Il est toujours un homme libre 8. Mais sa situation d’homme libre était assez misérable, car on voit son nom

pour le mot ékrfuopos, l’une avec, l’autre sans sofa à la dernière syllabe. IL est difficile de dire laquelle est la meilleure ; je suis celle que donne Aristote, telle qu’elle se trouve dans le papyrus de Londres.

! Plat, Esthyphr., 4 C, 15 D.

? Den. Hal, 4né. Rom., Il, 9.

3 Poll, III, 8a : reAérat 6è nai Oyrec éAevOéouv éoriv dvéuara, duà mœevlav ëx” äpyvpiw Govaevévruv. Plus loin, $ 111, Pollux fait de 6#%ç et de reäérmc le synonyme de mTrwyéc. |

$ Phot., s. v., reAäræ ol rap roig mAyolov épyaséuevor Kai Oÿrec ol avroi,

Ÿ Hésych., s. v., reÂéra” ol dû Tv àvayxalav Toogv 1uo0@ GovAaeboyres. Ce dernier mot ne doit pas être pris au pied de la lettre.

6 Plut., Romul., 13 : …. KAlevraç ômep Éori reAërac.

1 Od., XI, v. 489 ss. ; voir aussi la note suivante.

8 Un des prétendants propose à Ulysse de le prendre à son service à ce titre; or Ulysse, méme au plus fort de ses malheurs, n’a jamais été considéré comme un non-libre ; ce passage, Od. XVIII, v. 357 ss., nous donne une excellente description de la condition du 6#c :

£eiv', # ào K'£0éAoic Onrebeuev, el o'aveAolumy, aypob ên’ éoxarTiÿc, — uoËdç GE Tor dpnuws OT, — aiuaoäç Te Afywy rai Dévôpea pakpa guretwr ; 360 ‘Ævôa x'éyà airov uèv émmeravèy rapéyouyu, eluara d'augiéoauyu, Tooiv W'irodfuara doi.

Cf. Büchsenschntz, p. 346; Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., 11, $ 200, p. 305.

accolé à celui des serviteurs non-libres de la maison homérique ! ; elle fut en fait bien compromise à la fin de l’époque héroïque ?.

Qui sont les individus désignés par le troisième terme éxrmuopor ? À vrai dire, la seule ‘chose que nous sachions de cette classe d'hommes, c’est son nom. Encore celui-ci est-il totalement inconnu aux historiens du cinquième siècle. Il apparaît pour la première fois dans Aristote #; nous le retrouvons ensuite dans Plutarque! et dans les grammairiens ou lexicographes et enfin dans une scholie de Platon5. C’est évidemment dans Aristote ou dans Plutarque que les auteurs de lexiques ou de scholies sont allés chercher leurs renseignements. Ce que nous avons dit plus haut® des sources des deux premiers nous permet de supposer que l’un et l’autre, le biographe par l'intermédiaire d’Hermippos, le philosophe directement, ont trouvé ce mot dans un écrivain de l’époque où l’on se mit à Athènes à étudier le passé, dans quelque Atthidographe du quatrième siècle : peut-être Androtion. D’où celui-ci l’avait-il tiré? l’avait-il découvert dans ses recherches archéologiques ? dans un fragment perdu aujourd’hui de l’œuvre de Solon?

1 Od., IV. v. 644 : Oréc re duëéc re. Pœhlmann, Aus Alterth. u. Gegenuw., P. 156.

? Aristt., Pol., 1278a 12: où pèv… dovAo, oi dè... Bévavoos Kai Oÿrec. Ces derniers peuvent même être citoyens, #bid., 1272a 18; cela est rare, il est ‘ vrai, mais ils sont toujours en droit des hommes libres: Guiraud, Propr. Jonc., p.13 5s.; Francotte, I, p.273 ss. Du reste le seul fait que ce nom s’appliquait à Athènes à une classe de citoyens nous atteste qu'il ne désignait jamais des esclaves. Il ne faut pas attacher d'importance à un passage de Photius, s. v. Oÿrec' ol Everxa Toogÿc GovAebovrec, car il dit lui-même : s. v. Oprebeuv” puo0® EpyéGectiar. Hésychius a tout confondu: voir page précédente, nsets. v. 0#c° doÿAoc, 100wr6ç, rapécirog } à Tv ueperixiv Épyaïôuevoc rapa Abnvaioi. Ces derniers mots concernent évidemment les éxr/uopou.

3 40. x. Il, 2.

4 Plut., Sol. 13.

$ Phot., s. v. reldræ; Hésych., s. v. #xryuopor et émiuoproc; Schol. Plat., Euthyphr., 4 C.

8 Voir plus haut, p. 18 ss.

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Nous ne pouvons le déterminer. Il est fort improbable que ce mot soit une invention tardive; l’obscurité même de son sens montre qu'il était resté seul témoin d’une situation oubliée que l’on ne comprenait plus.

Le sens du mot semble bien clair au premier abord : éxrnuôpuos signifie : qui concerne la sixième partie. Mais dès qu’on veut expliquer exactement comment et pourquoi il était appliqué à une classe de cultivateurs, cela devient difficile. Ce mot faisait sans doute allusion à la redevance payée par des colons partiaires. Or il y a deux explications possibles :

ou bien les colons gardaient pour eux les ‘/, du revenu du sol et payaient !/, au propriétaire à titre de redevance;

ou bien ils payaient 5/, du revenu au u propriétaire et ne gardaient pour eux. que {/4.

Les anciens eux-mêmes n'étaient pas d'accord sur ce point. Plutarque ? et un des articles d’Hésychius * prennent nettement parti pour la première interprétation.

Le texte d’Aristote * est d’une parfaite ambiguité et peut être compris comme l’on veut.

La scholie de Platon 5, l’article de Photius (qui sont à peu près identiques du Fo et l’autre passage d’Hésychius ? donnent l’autre explication.

Les historiens modernes se sont aussi partagés en deux

1 Par ex., Poll., IV, 165: ékrygôgor dE oi Talæorai magü Toi Arrikoïc. Il s'agit de la palme (0"074) sixième partie de la coudée (0°444).

3 Plut., loc. cit, éyeboyour (rois TAovolous) Extra rov yivopévwy Telodvret.

3 Hésych. s. v. ériuoprog…. éxrpuopos ol Tù Exrov rTeloëvrec,

1740. 7., loc. cit., … ekañouvro… ékrfuopo" KkarTà Tabrmv yàg Tv uioüwoir neyéGoyro rüv mAovdiwr Toùç aypobc. loËwous signifie ici /oyer, c'est évident; mais quel est le taux de ce loyer, ‘/sou{/4°? ll me semble résulter de la construction de la phrase qu’Aristote entendait !/4, mais ce n’est là qu’une impression.

S … ékrmuôpuos, Emei TG Ekre pépet Tov Kkapry eigyäsovro Tv yiv. Le datif ne peut signifier que le prix du salaire.

6... éxTYjopot, ÉTeud} EKTY UÉQEL Tv Kkagnoy elpyASOVTO Tÿy y.

7 Hésych., s. uv. ékryuopor” ol Ekre pépe Tv yÿv yewpyubvrec… Pollux, VI, 151, expose le fait du colonat partiaire mais ne parle pas de la redevance:

camps. Les uns! suivent le texte de Plutarque. Ils comparent les éx=7uopot aux terlialores du moyen Âge qui payaient !/, du revenu de la terre et au colonat partiaire a la quinta de la campagne romaine où le tenancier payait {/,2. Ils citent des exemples ançiens et modernes destinés à prouver que le taux d’une redevance foncière n’a jamais, et pour aucune classe agricole, dépassé le tiers du revenu du sol, mais qu’il était ordinairement de !/,, *, et ils font rémarquer que la culture du blé en Attique a toujours été assez pénible et assez peu rémunératrice pour qu’une redevance de 1/, fût déjà une lourde charge.

Le plus grand nombre * cependant partage la seconde opinion. La raison en est qu’il est fort difficile de comprendre pourquoi une redevance de !/, paraissait d’un poids insupportable et d’une criante injustice, alors qu’en plein quatrième siècle encore un intérêt du 18 ?/, était considéré comme absolument normalÿ. On ne peut à leur avis s’expliquer la misère de la classe dont il s’agit que par une redevance extraordinairement élevée. Ils citent des exemples eux aussi, et on pourrait en ajouter d’autres ?.

éxiuogros dè yn rap Zur, # émi péper yewpyoruévn" Kai LopT}, Tà uépos Tov YCopyov. |

1 Gomperz, Die Schrift vom Siaatswesen der Athener, Anhang, p. 4555.; de Sanctis. p. 196; Pœhlmann, Aus Alterth. u. Gegenw., p. 190 n°; Beauchet, Droit civil, 1, p. 538; Swoboda, p. 258.

3 Pœhlmann, loc. cit.

8 Gomperz, loc. cit.; cela n’est pas parfaitement exact, voir plus bas n': ,

4 Baüchsenschütz, p. 49 en note; Curtius, Gr.. Gesch., 16, p. 300; Martin, -Cav. Ath., p. 52; Holm, Gr. Gesch., 1, p. 48 ss.: Cauer, Parteien n, Politik., p. s2 ss.: Wilamowitz, Aristt. n, Atk., 1, p. 58, Lesebuch, 1, Erl., p. 20; Gilbert, Gr. Staatsalterth., L?, p. 129; ,Busoït, Il?, p. 108 ss.; Guiraud, Prop, fonc, p- 421 83.; Francotte, Il, p. 341; Dareste, Nouv. «1. hist. du droit, p, 74; Wilbrandt, De rerum privat. elc., p.15 et 06.

5 Bœckh, Stagtsheush. d. Athener, FE, p. 156. . $ Guiraud, loc. cit. cite en Algérie une redevance nee qui atteint le taux des 5/ge

1 Le code d’Hammourabi (éd. Winckler), 4 $ 64, prévoit que le tenancier d'un jardin doit payer au propriétaire les deux tiers du revenu. — On sait que

Mais les exemples ne constituent pas des preuves ; les lexicographes et le scholiaste de Platon ne présentent aucune garantie; Plutarque lui-même n’a pas assez d’autorité pour que nous le suivions avec une entière assurance. Je serais cependant assez disposé à le suivre à la condition que l’on réussit à éclaircir un point que le texte de Plutarque laisse dans ombre, et que l’on pût répondre d’une façon satisfaisante à cette question : Pourquoi donc la situation des colons partiaires était-elle si mauvaise ? |

Fustel de Coulanges !, qui se faisait une idée fausse de la situation dans son ensemble, a peut-être été près de la vérité en déclarant que la cause du mécontentement était morale tout autant que matérielle. À ses yeux, les éxruopoc étaient des protégés, des clients des nobles dont la situation s’était peu à peu améliorée au point qu’ils ne payaient plus qu’une redevance de !/6. Leur position matérielle devait donc être bonne; mais, telle est la nature humaine, plus leur situation matérielle s’améliorait, plus ils en apercevaient la dureté. Ils s’indignaient de l'instabilité de leur position, ils s’irritaient de ne pouvoir devenir propriétaires du sol qu’ils cultivaient, de ne pouvoir acheter la terre de l’Eupatride. (Fustel, en effet, croyait que Pintransmissibilité de la terre était la cause des réclamations; nous aurons plus loin l’occasion de nous occuper de cette

dans notre pays la vigne a été cultivée pendant longtemps par les vignerons a la mi, à moitié fruit. On pourrait peut-être ajouter encore comme exemple la rente extorsive (rackrenf) dont parle sir Henry Sumner Maine, p. 161, 217, rente vexatoire et ruineuse que l'on exigeait en Irlande d'un individu d'une tribu étrangère qui s'était mis sous la protection du chef d’une autre tribu.

1 Cité ant., p. 313 ss.; Nouv. recherches, p. 130. M. Swoboda, p. 250 ss., a repris à bien des égards la théorie de Fustel: pour lui les éxrfuopos sont des serfs, demi-libres, incapables de posséder (p. 255), mais attachés à la glèbe (p. 256); leurs plaintes portent, non sur le taux de leur redevance (!/4), mais sur leur servage (p. 258 n°). D'après M. Swoboda, p. 265, 266, le servage, inconnu à l’époque homérique, serait apparu après l'invasion dorienne et aurait été introduit en Attique en imitation de ce qui se passait dans les Etats doriens.

ee. RENE

‘question 1.) Il y a dans l’hypothèse de Fustel des erreurs évi-

dentes, mais il a eu le mérite de signaler l’importance de la question de sentiment dans les réclamations populaires de l’époque de Solon. Ce qui importe, en effet, ce n’est pas de savoir, en se plaçant à un point de vue absolu, si une situation est bonne ou mauvaise, mais bien si elle paraît supportable ou non à ceux qui la subissent.

Nous avons vu tout près de nous un mouvement analogue. ll y a cent ans, les paysans de notre pays trouvaient excessives les redevances dues aux seigneurs locaux, quoique, à bien des égards, elles paraissent avoir été moins lourdes que les impôts ou les fermages qui les ont remplacées. C’est qu’au début du dix-neuvième siècle, on ne comprenait plus les motifs de ces droits payés jadis à des protecteurs, devenus inutiles depuis que les temps s’étaient améliorés, ou à des propriétaires fonciers, dont le droit de propriété remontait à un passé lointain, complètement oublié.

Ne peut-on pas penser qu’il en était de même alors en Attique, que les colons partiaires contemporains de Solon auraient payé sans révolte les 5/, du revenu du sol, s’ils avaient compris l’utilité ou senti la nécessité de cette redevance ; mais qu’ils refusaient d’en payer une de !/, seulement qui leur paraissait injuste parce qu’elle ne convenait plus aux circonstances nouvelles ? Il est donc essentiel de savoir quel était le motif de cette redevance.

Or ce motif que nous tenons si fort à connaître ne peut se trouver que dans l’histoire de la classe dont nous nous occupons. Il faudrait donc savoir comment celle-ci s’était formée; et c’est là justement un des points sur lesquels nous sommes le moins renseignés. L’antiquité est muette sur ce sujet; nous en sommes réduits aux conjectures et aux comparaisons avec ce que nous savons d’époques analogues, notre moyen âge

t Voir plus loin, chap. VIII.

par exemple. Nous ne pouvons nous flatter de l’espoir d’ar-*° river, dans ces conditions, à un résultat définitif.

La seule œuvre que nous ayons du moyen âge grec, l'épopée homérique, ne nous parle pas de la petite propriété appartenant à des hommes libres !. On n’y rencontre que le roi, père de famille, les grands de son royaume, qui l’entourent et qui, vers la fin de cette époque, sont devenus presque ses égaux, et la foule des serviteurs de rangs divers, plus ou moins bien traités, parfois même largement favorisés, qui, tous ensemble, forment sa maison. Il ne faudrait cependant pas voir dans le silence de ces poèmes épiques la preuve décisive de la nonexistence d’une classe de petits paysans, libres de leur personne, cultivant eux-mêmes leur propre champ avec l’aide d’un esclave et d’un gamin, comme ceux dont Hésiode nous parle. Homère est un chantre essentiellement aristocratique ; il ne célèbre guère que les princes puissants qui tiennent une cour dans le megaron de leur palais, qui ont le temps d’écouter les chants de l’aède et qui peuvent récompenser son talent. Il peut donc y avoir eu une classe d’hommes libres adonnés à l’agriculture, sans qu'Homère en parle. Il n’y a même aucun doute à avoir sur son existence; nous avons par contre bien des raisons de penser qu’elle était peu nombreuse.

Quand, à la suite de conquêtes, de migrations, ou d’établissements dont les détails nous sont inconnus, les tribus grecques partagérent le sol entre les familles qui composaient chacune d’elles, ce fut le sort qui présida à cette opération. La preuve en est que le mot x4ÿp0s est resté dans la langue pour désigner la part de propriété qui revient à un individu. Les membres des tribus qui bénéficièrent de cette répartition étaient sans doute des hommes libres; ils eurent chacun, en cette qua-

1 Pœhlmann, Aus Allerth. u. Gegenw., p. 194.

? Hés., Zrav. et jours, v. 441 ss. ; cf. v. 408.

3 Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., Il, $ 194 et 195, p. 296-300; Pœhlmann, Aus Alterth. u. Gegenw., p. 15255.

lité, leur part du butin. Mais à cette époque le droit n’était pas autre chose que la force guerrière conquérante et la propriété était une des formes de la puissance; les chefs eurent une part plus considérable que les simples guerriers; de plus, entre ces derniers qui recevaient leur part de la main de leur chef et celui-ci qui la leur donnait, il se créa un lien de reconnaissance et de dépendance qui se marqua par quelque redevance. C’était d’abord un honneur pour celui qui la payaïit autant que pour celui qui la recevait, mais, malgré son nom (d&üpov), cette contribution perdit bientôt tout ce qu’elle pouvait avoir eu de spontané ?.

Dans plusieurs contrées, ces liens de dépendance, un peu lâches au début, se resserrèrent très rapidement, et devinrent bientôt un vasselage ; le droit du plus fort régnait dans toute sa rudesse. Les petites propriétés franches, comme celle à laquelle Hésiode fait allusion, étaient plutôt rares; si le fait se présentait en Béotie plus fréquemment qu'ailleurs, cela provient . des circonstances locales. Pour nous expliquer la construction de monuments aussi grands et aussi richement décorés que le tombeau d’Orchomène, nous devons admettre l’existence en Béotie d’une royauté forte qui tint tout le pays sous sa domination. Le règne de princes puissants, la présence d’un gouvernement central stable, avaient permis à la petite propriété de se maintenir, sans devenir la proie de quelque seigneur voisin. Mais l’œuvre d’Hésiode elle-même nous montre que la situation était bien précaire, depuis sans doute que la royauté qui faisait régner quelque ordre et quelque justice avait disparu.

Tout nous permet de penser que l’Attique subit l’évolution normale ; le faible y devint la proie du fort. Dans cette contrée, en effet, on ne rencontre pas ce pouvoir unique, reconnu

1 Voir plus haut, p. 83.

? Fanta, p. 53 et 55; cf. Jiade, 1, v. 229 ss., et l’épithète donnée aux rois et aux seigneurs par Hésiode, Trav. et jours, v. 39, 221 et 264 : dupogäyot.

3 Pœhlmann, Gesch. des ant. Komm., I, p. 128 ss.

de tous et craint de chacun, qui réprime les querelles particulières pour établir la paix, qui fait régner quelque peu de justice et ne permet pas qu’un individu s’élève par trop au détriment de ses voisins. Au contraire, la division y demeura fort tard. Eleusis fut longtemps une principauté indépendante comme le prouvent ses légendes particulières et ses privilèges spéciaux !. Le particularisme ancien laissa dans ce pays des traces jusqu’en pleine époque historique ; on sait que deux dèmes n'avaient pas entre eux le droit d’épigamie®. Le synécisme y est un événement tardif, dont le souvenir récent s’est personnifié en Thésée , tandis qu’ailleurs, en Béotie ou en Laconie, on avait complètement oublié le temps d’une transformation analogue.

Le long moyen âge qui succéda en Attique à l’époque mycénienne dut être fatal à tous ceux qui n’étaient pas assez forts pour se défendre et pour résister victorieusement aux violences et aux ambitions de leurs voisins; la plus grande partie de la petite propriété, qui aurait pu former une sorte de classe moyenne, disparut alors peu à peut. Elle ne disposait d'aucun moyen de sortir de sa situation inférieure. Tant que l’agriculture était la seule ressource du pays, il était bien difficile, sinon tout à fait impossible, aux pauvres d’arriver à la richesse ou même à quelque position plus avantageuse. La guerre, elle aussi, et la piraterie assuraient dans le butin la part du lion aux hommes qui s'étaient mis à la tête de ces expéditions et qui appartenaient généralement à la noblesse $. Au reste, nous

{ Wilamowitz, Philol. Unters., 1, Aus Kydathen, p. 123 ss.; Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., 11, $ 223, p. 338; Eleusis avait le droit de frapper mon:naie : Kœbhler, 4fh. Mitth., 1V, p. 250. |

? Plut., Zhes., 13; il s’agit de Pallène et d’Hagnonte; cf. Wilamowitz, Phil. Unters., 1, p. 134.

5 La chose a certainement eu lieu, même si le mot et le récit traditionnel sont des inventions du cinquième siècle : Wilamowitz, loc. cit., p. 120; cf. Ibid, p. 101 nf.

4 Büchsenschütz, p. 50.

$ Voir plus haut, p. 84.

=. IOE —

nous trouvons ici en présence d’une loi historique générale. Ce n’est pas l’agriculture qui nourrit cette classe moyenne qui deviendra un jour le soutien de la liberté politique. Ce sont les villes qui en sont le berceau. La ville seule lui procure les deux facteurs indispensables à son existence : le nombre et la fortune. Le commerce et l’industrie rapprochent des hommes de même condition et les enrichissent. Réunis maintenant, et non plus dispersés dans la campagne où l’on vit séparé les uns des autres, disposant d’argent liquide, et non plus seulement de biens immobiliers difficiles à protéger contre la violence, les bourgeois des villes sont assez puissants pour résister à qui les gène et pour acquérir leur liberté. Il ne faut denc pas nous représenter l’Attique ancienne comme une démocratie agricole, mais comme un Etat à organisation nettement féodale.

De plus, la nécessité fit glisser petit à petit l’homme d’origine libre dans la dépendance d’un protecteur!.S’il avait échappé un certain temps pour diverses raisons à la violence ou à la reconnaissance forcée, il se vit bientôt obligé de chercher quelque. homme puissant qui pût le protéger ®, s’il ne voulait pas subir le sort ordinaire du faible dans sa lutte contre le fort. L’Etat n’existait pas pour faire régner l’ordre et pour protéger les citoyens ; l’homme libre, seul en face de voisins avides, dut choisir entre deux maux; il préféra souvent le moindre, la soumission volontaire, au pire, l’asservissement. Un seigneur se chargeait de défendre ses biens et sa vie, en échange de quoi il exigeait une redevance. Je n’insiste pas sur ce procédé, conséquence naturelle et inévitable de l’état de faiblesse du pouvoir central dans les sociétés en formation ou en dissolution; il est bien connu dans notre moyen âge sous le nom de commendation.

Il nous faut donc voir dans l’état d’instabilité et de dangers

1 Pœhlmann, Aus Alterth. u. Gegenw., p. 156.

? Ed. Meyer, Gesch. des Alterth., 11, $ 198, p. 303.

permanents du moyen âge grec une des causes principales du colonat partiaire. Son origine remonte à un temps où le paysan libre, incapable de se défendre, est tombé peu à peu, de gré ou de force, dans la dépendance d’autrui, à un moment où il a dû, ou préféré, abandonner sa liberté pour assurer sa sécurité !.

Il arriva alors ceci: il n’y eut bientôt plus qu’une différence de degré, souvent bien faible, entre l’ancien homme libre, dont la situation avait dégénéré, et le non-libre, favorisé par quelque protecteur, ou même l’homme d’origine servile dont la condition s’était améliorée. Le colonat partiaire, comme le servage ?,

1 Jbid., $ 200, p. 305. Les Grecs se rendaient déjà compte de cela : Posidonius (Athén. VI, 263 C, D): roAloëiç rivaç éavruv où dvvauévovc xooioraoôar Gcà rù rÿç uavolac àobevèc émudoèvas éavroiç eig Tÿv Tüy ouverurépur drepno.av, Ônuç rap’ ékelvuv Tuyyévovrec Tic eiç Tà dvaykaia ériueñelaç aiToi rméliv àmodôwotv éneivois dc'airor a7ep àv Goiv tnypereiv âvvaroi. M. Swoboda, p. 263, qui cite ce passage, insiste sur ce fait qu’à l’origine en Attique cette classe s’est formée de gens qui acceptaient volontairement (au sens juridique de ce mot) cette situation inférieure, et qu'ensuite elle s’est recrutée héréditairement. Pour ceux qui s’y soumettent elle est avan/ageuse par la stabilité qu’elle leur assure (p. 259); d’autre part le colonat partiaire est très avantageux pour le noble; c’est le moyen de culture qui assure au propriétaire le meilleur rendement de sa terre (p. 260).

? Les éxrfuopos, colons partiaires, restaient-ils libres de leur personne et conservaient-ils la propriété de leur terre? ou bien tombaient-ils dans un état de demi-servitude et abandonnaient:-ils au seigneur la propriété de leurs terres ? En d’autres termes, devenaient:ils des ser/s attachés à la glebe dans le sens que nous donnons à ce mot? C’est une question insoluble dans l'état de nos connaissances sur cette époque; nous en sommes réduits aux hypothèses. M. Swoboda, p. 250 ss., répond affirmativement à la dernière question ; il assimile les éxr/uopor aux hilotes et aux pénestes, ainsi qu'aux Fok£:ç dont parle le droit de Gortyne (Zitelmann, Das Recht von Gortyn, p. 63; /nscripit. jur. gr., 1, p. 424). Je crois que cela peut être juste ex droui, quoique le servage ait été plutôt rare en Grèce (il est inconnu à l'époque homérique : Beauchet, II, p. 526, et ne réapparaît qu’à l’époque hellénistique: Rostowzew, Kio, 1 (1901), p. 295 ss. ; Paul M. Meyer, :bid., p. 424 ss.); je pense qu'en fait la dépendance dans laquelle ils étaient tombés amoindrit leur situation au point qu'ils purent perdre leurs droits d'hommes libres, mais que, comme ils continuaient à vivre sur leur terre et à la cultiver, cela eut pour résultat qu'ils s’en considérèrent toujours comme les légitimes pro-

peut être un stade intermédiaire entre la propriété franche et l'esclavage, aussi bien qu’entre l'esclavage et la liberté{. Pour augmenter la production, on y intéresse le non-libre, étranger sans patrie, esclave acheté ou né dans la maison. Cela se fait surtout quand il s’agit de cultures délicates, qui demandent un soin tout particulier ?. On voit par exemple Dolios 3, esclave donné à Pénélope par son père, cultiver une vigne; il est établi avec sa famille hors de la ville, sur le domaine dont il s’occupe. La plupart du temps, la rémunération d’un ouvrier de cette espèce prend la forme du colonat partiaire. L’exemple d'Eumée pourrait aussi être cité à cette occasion. Il faut encore rappeler le cas, qui, sans être aussi fréquent, dut se présenter pourtant quelquefois, du serviteur, d’origine servile, que, par égard pour des services rendus ou par une marque de faveur spéciale, le roi ou le seigneur a doté plus ou moins généreusement *.

Voilà à peu près comment des conjectures nous permettent de nous représenter la formation et Ja situation des classes inférieures de la société au huitième siècle. Mais cela ne nous donne encore aucune indication sur le taux de la redevance des colons partiaires.

L'état politique de la Grèce s’est fort amélioré dans le courant des huitième et septième siècles. En Attique spécialement, le synécisme 2 fini par déployer tous ses effets. Un gouvernement unique et fort s’est constitué sur l’Acropole; les petites guerres entre bourgs ou seigneurs voisins ont cessé peu à peu. . On n’est plus en un état permanent de troubles; on n’a plus

priétaires. Je ne puis admettre que leur redevance ait été fixée une fois pour toutes par l'Etat (Swoboda, p. 251); elle s’est établie petit à petit, tout naturellement.

1 Guiraud, Propr. fonc., p. 122.

? Pœhlmann, Aus Alterih. u. Gegenw., p. 189.

3 Od., IV, v. 735 ss. ; XXIV, v. 387 ss.

4 C'est le cas de l'individu appelé 6epéruwv dans Homère; cf. Fanta, p. 65 ss.

à craindre le pillage ou la piraterie. La vie et les biens de chacun jouissent de plus de sécurité; le droit devient de plus en plus strict; la rédaction d’un code pénal est, nous l’avons

vu, un signe évident du progrès de la civilisation et de l’adou- :

cissement des mœurs. Il n’y a pas de doute que les tenanciers de la petite propriété n’aient bénéficié de cette amélioration générale.

Mais loin de sentir l’adoucissement de leur situation, ils ont quelque raison de la trouver plus lourde qu'auparavant. D’abord la protection du seigneur devenant de plus en plus inutile, la redevance qui en était le paiement devient de plus en plus abusive, quel que soit son taux; le protégé ne voit plus la nécessité d’avoir un patron qui prenne sa défense et protège son-bien; il trouve insupportable l'obligation de s’acquitter d’une redevance envers quelqu'un qui n’a pas fait grand’chose en sa faveur. De son côté, le protecteur ne voit plus d’utilité à avoir autour de lui des hommes nombreux et dévoués, fidèles quand viendra la bataille. On oublie de part et d’autre les services réciproques que l’on s’était rendus dans le passé et qui avaient amené une situation que l’on ne comprend plus. L’Eupatride ne considère plus ses tenanciers que comme de vulgaires débiteurs, et il exige d’eux toujours plus impérieusement le paiement d’une redevance que ceux-ci estiment toujours plus injuste.

Il est possible aussi, sans qu’aucun document nous le prouve, que la chute de la royauté et l’arrivée au pouvoir de Paristocratie ait été un malheur pour les classes inférieures ?. Il serait peut-être exagéré de dire que le roi était au-dessus des classes, tandis que l'aristocratie, étant elle-même une classe sociale, exerçait l'autorité à son propre profit. On peut penser cependant, sans courir grand risque de se tromper, que la royauté avait intérêt à ne pas permettre l’anéantissement des pauvres par les Eupatrides; car, dans sa lutte contre la noblesse, elle

{ Voir plus haut, p.71ss.

2? Pœhlmanu, Grundriss der gr. Gesch., p. 52 et 53.

trouvait des alliés dans le peuple. Mais la royauté avait toujours été si faible, et son pouvoir avait décliné si rapidement que le changement de gouvernement dut passer presque inaperçu.

D’autres circonstances devaient augmenter le mécontentement en faisant sentir plus vivement aux colons partiaires combien leur position était pénible. Il y avait d’autres classes de la population plus favorisées que la leur; la comparaison, qu’ils ne pouvaient manquer de faire entre le sort de celles-ci et le leur, devait les amener à juger leur situation moins supportable qu’elle ne l’était en réalité.

Il existait peut-être encore une petite propriété franche : cette classe agricole intermédiaire entre les Eupatrides et les colons partiaires pouvait avoir une double origine. D’une part, des paysans d’origine libre avaient pu rester indépendants et garder leurs champs francs de toute redevance en profitant de ce qu’ils demeuraient dans quelque coin retiré de la montagne“, où ils avaient échappé aux maux causés par les petites guerres et à la violence des Eupatrides qui habitaient la citadelle d'Athènes. Leur nombre doit avoir été insignifiant. Il se peut

1 Ce fut plus tard la politique des tyrans : 40. r., XVI, 2, 3; Plut., Sol. 31; Büchsenschôütz, p. 52.

? Le fragment de papyrus de Berlin, où on lit les chap. XII et XIII de l'Aôgvaiwuy rodtreia, donne au chap. XIII, $ 2 le mot äérofxuy, comme nom de la classe des paysans. Se basant sur ce texte, M. Busolt, IIf, p. 96 n', dit que ce nom désigne les paysans libres, vivant hors d'Athènes sur leur propriété. Il est très regrettable que cette lecture ne puisse être maintenue; le papyrus de Londres ne peut donner que &ypoixuv; cette leçon est confirmée par un passage de Denys d’Halicarnasse (Îl, 9) et d'Hésychius (s. v. aypoiù- Tai) ; elle est admise aujourd'hui par tous les éditeurs. Cela fait tomber l'intéressante hypothèse de M. Busolt. — Dans les dyooxot dont parle Aristote, il faut voir les anciens colons partiaires dégagés de leur situation inférieure. par la seisachtheia. Du fait qu’en 580 trois des leurs arrivent au pouvoir, il ne faut pas conclure qu’ils appartenaient à la plus haute classe censitaire : on était en temps de révolution; leur nomination est irrégulière; on n’a pas nécessairement tenu compte du cens. Plutarque (7kés., 25) attribuait à

d’autre part que d’anciens serfs se fussent dégagés peu à peu des liens qui les rattachaient à leur maître, grâce à l’éloignement où ils se trouvaient de celui-ci, ou pour quelque autre cause qui nous est inconnue. Îl semble qu'Eumée ait mené une existence à peu près indépendante dans une partie reculée du domaine d'Ulysse !. Il s’est sans doute produit des cas, où une situation analogue, prolongée pendant plusieurs générations successives, a fini par aboutir à une indépendance presque complète. Peut-être aussi trouvait-on certaines familles qui avaient réussi à s'affranchir de leur dépendance ancienne en devenant les intermédiaires entre leurs voisins, autrefois leurs égaux, et les seigneurs dont ils relevaient. C’est là un procédé que l’on rencontre dans notre moyen âge, et qui peut très bien s’être présenté aussi en Grèce, quoique aucune trace n’en ait subsisté jusqu’à nous.

L'absence de documents nous empêche donc d’avoir une entière certitude sur l'existence, avant la seisachtheia, de cette classe privilégiée d’agriculteurs; nous sommes mieux renseignés par contre sur la naissance et l’importance grandissante d'une classe que les colons partiaires et les serfs® des domaines seigneuriaux athéniens devaient regarder avec des yeux d’envie.

Thésée la création d’une classe de }ewuôçput; on les assimile généralement aux dypouxoc. On trouve aussi le mot yewpyoi qui a le même sens. Seul M. Guiraud, Propr. fonc., p. 119, déclare que ce terme désigne ceux qui travaillaient le sol pour autrui. C’est une erreur: les passages sur lesquels il s'appuie sont contestés : Aristt., Po/., 1329b 98, 1289b 32, ou n’ont pas le sens absolu qu'il leur donne, 5#bid., 1317a 25. — Dans la Politique d’Aristote, ce terme (yewpyni) s'applique indifféremment à des hommes libres cultivant leurs terres pour eux-mêmes (13186 9-19 19; 1292b 25; 1264a 15, 33 et #3 où il est mis en rapport avec le mot xryoic), à des hommes cultivant le sol pour autrui (1268a 17 88.) et mème à des esclaves (1329a 26) ; il faut en conclure que dans cet ouvrage il désigne une profession, non une classe sociale.

1 Od., XIV init.; Guiraud, La main d’œuure industrielle dans la Grece ancienne, p. 16.

3 J'emploie ce mot dans le sens général de : hommes non-hbres travaillant le sol pour le compte d'autrui et non dans le sens juridique spécial qu'il eut

Au septième siècle, le commerce se développe et tend à devenir un des principaux facteurs de la vie économique. Dans Hésiode, nous voyons le commerce sous sa forme primitive, la navigation, plutôt méprisé! ; il est tout juste toléré comme un pis aller dans une partie plus récente de l’œuvre du poète*; Solon ? au contraire le place en tête de sa liste des professions des hommes de son temps, comme le plus normal des moyens de gagner sa vie. J’admets que la différence d’origine des deux poètes explique en partie leur diversité d’opinion ; la Béotie ne fut jamais un pays tourné vers la mer comme l’Attique. Néanmoins il y a là un signe des temps : une carrière toute nouvelle s'ouvre devant les hommes entreprenants et leur permet souvent d’acquérir une aisance ou même une fortune qu’ils n’auraient jamais trouvée en continuant à pousser patiemment leur charrue. Ce n’est pas encore le commerce immense qu’Athènes aura un jour. C’est un début seulement, mais quel changement avec le passé!

On voit toujours l’industrie apparaître plus tard que le commerce *. Athènes ne fait pas exception à la règle générale :

dans notre moyen âge lorsqu'il désignait des individus attachés à la glèbe; voir plus haut, p. 102 n°.

1 Hés., Trau. et jours, v. 232 ss. :

roicr épes uev yain moâiv Blov… v. 236 cs OV” ÉTÈ vor viaoovra, Kkaprèv C6 pépes Seidupos dpovpa.

2 Jbid., v. 618 ss.: | Eï dé 0e vavrtiinc dvoreugélov iuepoc aloeï «T2. Mais ce n’est que poussé par la nécessité que l’on navigue, v. 637: oùx dägevag pebyuv ovdt mAutrév re kai 8ABov, aAAà kaxÿv revigr Cf. v. 646, 650, 682.

8 Sol. frg. 13, v. 43 ss.

# Francotte, I, p. 24.

l'exportation des vases est insignifiante jusqu’au sixième siècle!, et la poterie fut pourtant la première industrie d’Athènes. Mais si la production. industrielle de la poterie n’existe pas encore au moment dont nous nous occupons, il ne faut pas croire que la fabrication des vases n’ai pas encore commencé à Athènes. Les tombes du Dipylon ont mis au jour des débris de poteries que les archéologues font remonter au plus tard au huitième siècle ?. Ces vases, de dimensions considérables et richement décorés, représentent des cérémonies funèbres ou quelque action d’éclat du mort. Ils dénotent chez

1 Jbid., p. 39, 75; Pottier, Rev. archéol., II (1904), p. 48.

2? ]1 serait désirable que l’on pôût dater ces vases d’une façon précise ; cela nous permettrait de connaître mieux le développement de la civilisation de l’Attique ; cela fixerait bien des points restés obscurs jusqu'ici. Voici ce que les archéologues disent à ce sujet: Kroker, /akrb. des arch. Instit., 1 (1886), P. 113, 124, faisait descendre la fabrication de ces vases jusqu’au septième siècle ; il se basait pour cela sur la forme des vaisseaux qui y sont représentés. 11 semble que cette date soit trop tardive; M. Pernice, 4fh. Mitth., XVII (1892), p. 306, montre que pour fixer cette date on ne peut se baser sur la forme des vaisseaux dont ils portent la représentation; nous sommes en eflet trop mal renseignés sur le développement de la marine. D'accord avec M. Brückner, dans un nouvel article, s5b:d., XVIII (1893, p. 137), il fait remonter la fabrication de ces vases au delà du septième siècle. M. G. Perrot partage cette opinion et donne comme date le huitième siècle: Perrot et Chipiez, Hist. de l'Art, VII, p. 225-228 ; de même M. E. Pottier, Caf. des vases du Louvre, 1, p. 232. On tend aujourd’hui à reporter cette date plus haut encore, au neuvième siècle : W. Helbig, Mélanges Nicole, p. 334. — Il y a une chose étrange dans ces vases du Dipylon : ce sont les nombreuses représentations de vaisseaux de guerre et de combats sur mer. Ÿ avait-il déjà alors une marine athénienne ? Et dans ce cas on peut se demander pourquoi elle ne s'est pas développée pendant le cours des huitième et septième siècles. Ces scènes représentent-elles quelques expéditions de corsaires autant que de commerçants? Ne s'agit-il pas plutôt des combats que le défunt a livrés sur la côte de l’Attique pour défendre sa patrie contre les entreprises des pirates, comme le propose M. W. Helbig, Les vases du Dipylon et les Naucraries, Mém. Acad. Inscript., XXX VI (1898), p. 397 ss. Ce serait là qu'il faudrait voir l’origine des naucraries, 1b5d., p. 402 ss. Cette hypothèse est extremenent probable; cf. Busolt, p. 191 n'. En tout cas on ne peut admettre l'hypothèse de M. Keil, p. 93 ss., qui voit dans les vaÿxpapos des fonction” naires attachés au service des temples.

la population de cette époque de grandes connaissances techniques et un goût développé par une longue pratique.

La poterie cependant n’était pas au début une industrie. Nous avons vu! que c’est dans les fermes des Eupatrides qu’on a commencé à travailler l'argile; c’est aussi pour eux qu'étaient fabriqués ces grands vases funéraires; tout indique qu'ils étaient destinés seulement aux nobles et aux riches?. Mais pour comprendre l’habileté technique et Part des ouvriers qui ont fait ces vases, il faut admettre qu’ils s’étaient déjà spécialisés dans ce genre de travaux. On assiste donc à la naissance de cette classe d'hommes de métiers et d’artistes qui devaient s’illustrer plus tard dans la production des vases attiques.

Il se forme ainsi une population urbaine, composée de coimmerçants, d'ouvriers et d’artistes, qui n’est sans doute encore ni bien nombreuse, ni très fortunée. Mais leur position est meilleure que celle des tenanciers, ils sont moins dépendants qu’eux et vivent d’une vie plus facile. Ils étaient primitivement étrangers, non-citoyens, ils pouvaient même être d’origine servile. Un certain bien-être matériel, leur groupement dans les cités, l'indépendance que leur procuraient leur genre de vie et leur métier, tout a contribué à améliorer leur position. Ce n’est sans doute pas encore cette prospérité dont tout ce qui touche au commerce jouira plus tard à Athènes. Elle est cependant suffisante pour que les colons partiaires, assujettis à leur redevance perpétuelle, considèrent avec envie ces nouveaux venus, ces citadins qui ont à leur disposition toutes les jouissances, tandis qu’ils sont eux-mêmes obligés de subir des maîtres souvent durs et de leur payer une redevance qui leur semble de plus en plus pesante.

Si nous n'avons pu découvrir l’origine exacte de cette classe de colons partiaires qui formaient la partie la plus misé-

1 Voir plus haut, p. 87.

3 Bœhlau, /ahrb. des arch. Instit., 11 (1887), p. 65; Perrot et Chipiez, VIL, p. 63.

rable de la classe agricole à l’époque de Solon, si nous n’avons pas non plus trouvé avec certitude quel était le taux de la redevance payée aux nobles, nous avons pu voir par contre que bien des raisons viennent expliquer le mécontentement de ces homines bien mieux que ne peut le faire le taux seul de celleci. D’un côté, par suite de la transformation de l’économie naturelle, de la vie patriarcale en un état plus avancé où largent et le trafic deviennent de plus en plus importants, l’ancien rapport personnel qui existait entre le protecteur et le protégé s’est modifié et est devenu un rapport entre riche et pauvre. D'autre part, l'amélioration générale des conditions de la vie politique, la sécurité grandissante dont bénéficient l'existence et les biens de chacun ont eu pour résultat de faire oublier la raison d’être d’un lien étroit qui avait été utile pour tout le monde, mais qui était devenu une chaine odieuse. Joignons à cela la naissance d’une classe nouvelle, libre de ces entraves et vivant avec moins de peine que ceux qui travaillaient une terre peu productive; ajoutons encore l’éclosion de cet esprit d'indépendance et de liberté qui est si caractéristique en Grèce au septième siècle, et qui va se développer à Athènes plus que partout ailleurs; tout cela est suffisant pour nous faire comprendre les causes du profond mécontentement qui s’était emparé de la population rurale de l’Attique.

Si nous revenons maintenant à la question, qui nous occupait tout à l’heure!, du taux de la redevance des éxr#uopor, nous n’aurons plus d’hésitation : nous nous prononcerons pour la redevance de {/,, qui est conforme à l’étymologie, qui nous est transmise par les meilleures sources * et qui s’explique fort bien par tout ce que nous venons de dire. Nous rejetons donc l’explication traditionnelle d’après laquelle les éxt310004 auraient payé au noble les 5/, de la récolte. On aurait peine en effet à concevoir l’établissement d’une condition pareille ; on compte

t Voir plus haut, p. 95.

2 Plutarque en particulier.

sir.

qu’il fallait !/; de la production pour les semailles de l’année suivante‘; il ne serait à peu près rien resté au cultivateur obligé de vivre avec !/, du produit du champ. Cette situation aurait été insupportable par elle-même; elle ne se comprendrait que dans un pays vaincu. Elle serait inconcevable à la suite des faits que je viens d’énumérer, sans parler de la circonstance aggravante dont nous allons nous occuper : lendettement.

1 Beloch, Bevülkerung der gr.-rôm. Welt, p. 90.

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