‹ Quelques remarques sur la paralysie générale chez les indigènes musulmans algériensChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Influence de la syphilis sur le développement de la paralysie générale chez les indigènes musulmans algériens.

Cette question est une des plus controversées de notre époque.

Les uns, comme MM. Raymond, Brissaud, Babinski, Dupré, pour ne citer que les neurologistes français les plus modernes, se déclarent convaincus de l’origine syphilitique de la paralysie générale.

Les autres, comme M. le professeur Joffroy, par exemple, ne se déclarent pas encore convaincus de l’origine syphilitique de la paralysie générale. On ne connaît pas encore de cas probant de paralysie générale ayant présenté un chancre syphilitique indiscutable pendant l’évolution de la maladie nerveuse.

Au surplus, cette preuve n’est pas absolue, et on pourrait toujours supposer une réinfection syphilitique si l’on observait un chancre infectant au cours d’une paralysie générale.

Voici les conclusions de MM. Mairet et Vires au sujet de l’influence de la syphilis sur la paralysie générale :

« Nos observations cliniques nous amènent à refuser à la syphilis un rôle dans l’étiologie de la paralysie générale vraie. Nous disons paralysie générale vraie.

» En effet, nous avons vu que la vérole, en se localisant du côté du cerveau, peut réaliser la physionomie clinique de la

paralysie générale, mais que dans ces cas on n’est pas en présence d’une paralysie générale vraie, mais d’une syphilis à forme de paralysie générale, d’une paralysie généralisée syphilitique*

» Notre conclusion, on le voit, est loin de celle soutenue aujourd’hui par certains auteurs qui regardent la vérole comme la cause, sinon exclusive, du moins la plus fréquente de la paralysie générale.

» Etudiant non pas une cause, mais l’ensemble des causes de cette maladie, et nous laissant exclusivement diriger par les faits, ceux-ci nous amènent d’une façon si précise à cette conclusion que nous n’hésitons pas à la formuler.

» Nous dirons donc : la syphilis n’est pas une cause de paralysie générale vraie, elle produit une paralysie généralisée syphilitique.

» Cette dernière peut revêtir le masque clinique de la paralysie générale, mais à l’autopsie on constate les lésions de la syphilis. »

On sait la très grande fréquence de la syphilis chez les indigènes algériens : « Il a la grande maladie » (meurdh el kebir), syphilis; « il est malade comme tout le monde », sont des expressions courantes pour dire de quelqu’un qu’il a la vérole.

M. le docteur Raynaud estime à plus d’un huitième la proportion des malades indigènes atteints de syphilis. Lors d’une mission officielle dans l’Aurès (département de Constantine), il a observé 120 vérolés sur 800 malades examinés, soit 15 pour

Cette proportion serait beaucoup plus forte en Tunisie, presque celle de 90 pour 100, que le docteur Henri Blanc attribue à l’Abyssinie.

Heureusement que ces auteurs affirment, pour ces divers pays, une bénignité de la syphilis égale à sa fréquence.

Si donc la syphilis est la cause de la paralysie générale, cette dernière maladie doit être très commune dans les diverses races qui peuplent l’Algérie, d’autant plus que la plupart des syphilitiques algériens sont vierges de tout traitement.

Or nous voyons qu’il n’en est rien; le nombre des paralytiques généraux arabes est infime, presque négligeable, par rapport à la masse des syphilitiques même, en ne comptant que les hospitalisés.

Recherchons donc la fréquence de l’étiologie syphilitique chez ces rares paralytiques généraux arabes ayant passé par l’hôpital de Mustapha.

Parmi les observations de M. Meilhon, au nombre de treize, que nous reproduisons plus loin, nous ne relevons aucun cas de syphilis reconnue.

Dans nos observations prélevées sur les registres des pavillons Pinel, nous ne trouvons qu’une seule femme, qui, il est vrai, portait des traces indiscutables de syphilis , relevées par M.le docteur Moreau, et pas un seul homme.

Il nous faut dire, il est vrai, que les musulmans sont très réservés sur tout ce qui touche leur famille; il ne faut pas habiter depuis longtemps l’Algérie pour le savoir. Il est tout à fait inconvenant pour eux de leur demander, par simple politesse, à la française, des nouvelles des leurs, et surtout de leurs femmes où mères.

Il ne faut dmc tenir compte que de ce que l’on constate.

De son côté, dans sa communication du 6 juin à la Société de neurologie de Paris sur « La rareté des accidents nerveux chez les Arabes syphilitiques », M. Scherb (d’Alger) constate qu’en trois ans, à côté de nombreux cas de tertiarisme des centres nerveux relevés chez des Européens et de cas encore plus nombreux de tertiarisme cutané ou osseux

chez des Arabes, iJ ne relève que quatre faits de déterminations spécifiques sur les centres nerveux chez les indigènes.

Dans le même temps il n’a pas observé un seul cas de paralysie générale chez des Arabes.

M. Scherb estime que l’on peut expliquer la rareté des accidents syphilitiques nerveux et l’absence des accidents parasyphilitiques, par ce fait que la syphilis serait d’importation récente chez les Arabes.

Peut-être, dit-il, pourrait-ils, eux aussi, avec raison l’appeler le mal français, si tous les latins n’avaient en somme contribué à sa diffusion.

Daoud el Antaki et Abderrazach après lui, il y a deux siècles, l’appellent déjà la « maladie franque » « meurah ef frandji ».

Dans ces conditions, dit M. Scherb, les arabes feraient du tertiarisme grave, étendu, frappant avec rapidité les os et les téguments, ces derniers surtout, en raison de l’électivité qu’y déterminent leur malpropreté et leur promiscuité.

Nous laissons à M. Scherb la responsabilité de son hypothèse sur l’imporiation récente de la syphilis chez les Arabes. Il suppose mais ne prouve pas.

Pour nous, la syphilis n’est pas plus la « maladie franque » que le « mal français » ou le « mal Napolitain ». C’est le mal universel.

Dans les discussions qui suivirent la communication de M. Scherb sur la rareté de la paralysie générale chez les Arabes, M. Raymond fit une remarque analogue au sujet des Abyssins, et M. Matignon de son côté a signalé les mêmes faits chez les Chinois.

En résumé, la syphilis a existé de tous temps chez les Arabes, elle est très fréquente chez eux et ne nous paraît pas être la cause de la paralysie générale proprement dite.

CBAPJTKE VI

Autres causes de paralysie générale chez les musulmans

algériens.

M. Meilhon, dans son mémoire, mentionne la coïncidence de la paralysie générale et de la tuberculose pulmonaire chez les Arabes.

Klippel et beaucoup d’autres qui se sont occupés des complications si nombreuses de la paralysie générale ont constaté la grande fréquence des affections broncho-pulmonaires et principalement bacillaires.

Autrefois, on croyait les paralytiques généraux peu sensibles à la tuberculose, sinon réfractaires : leur tuberculose passait souvent inaperçue , était une surprise d’autopsie.

Nous savons d’ailleurs que la tuberculose à l’Asile d’Aix ne frappait pas que les paralytiques généraux, mais tous les aliénés algériens indigènes.

N’y aurait-il donc pas lieu plutôt d’incriminer le changement de vie des Arabes, passant, de la libre vie au grand air, à la vie restreinte, en commun, en espace clos , d’où contagion inévitable sous un climat plus rigoureux que le leur?

C’est là, croyons-nous, un sérieux argument pour la création d’asiles d’aliénés en Algérie.

Les indigènes algériens sont encore soumis à d’autres causes d’intoxication, parmi lesquelles nous devons citer le

«tabagisme» ou «nicotisme», et le kifisme » ou « cannabisme ».

J o 1 1 y a décrit une paralysie générale nicotinique, et récemment Kraft-Ebing en a publié deux cas. Tous les Arabes sont grands fumeurs. Il ne paraît pas que nos paralytiques généraux le soient davantage. Le tabac algérien n’est pas le même que celui de la Régie; il est moins chargé en nicotine.

Le kif contient un alcaloïde : la haschichine et des résines, c’est plutôt un stupéfiant; mais à la longue il produit des hallucinations de la vue.

Le kif est seulement usité en Algérie et en Orient. Il s’obtient en faisant sécher les feuilles du cannabis indica, qu’on brise ou coupe en petits fragments pour le fumer.

On le fume dans des pipes minuscules en terre rouge ou noire, qui contiennent à peine la valeur d’une cigarette.

Dans beaucoup de cafés maures, on voit circuler de bouche en bouche une de ces petites pipes, jusqu’à extinction complète ; mais ces fumeurs usent très peu de kif.

C’est seulement dans les maisons affectées à cet usage, qu’on le consomme en grandes quantités, nous voulons parler des « Méchachas »,

La police interdit ces maisons et traque les indigènes qui sont signalés pour s’y rendre.

Il faut dire que les Méchachas donnent asile à tous les malandrins de la haute ville, qui non seulement s’y intoxiquent par le kif, mais, y jouissant d’une tranquillité relative, en profitent pour se livrer avec fureur à leur passion pour le jeu.

Les rixes et les crimes y sont fréquents.

Un peintre contemporain, J. Taupin, a exposé au salon de 1898 une toile qui peut servir de type pour toutes les Méchachas. Dans une chambre au plafond bas, en rondins de bois, blanchie à la chaux, aux murs nus, cinq indigènes se livrent

à l’extase du kif. L’un d’eux, à gauche du tableau, les yeux clos, l’air béat, une fleur sur l’oreille, racle une guitare indigène en écaille de tortue (Gnibri); son voisin, accoudé sur lui, l’œil fixe et perdu dans le vague, semble poursuivre quelque vision étrange ; son voisin de droite, lui, fume du tabac dans un « narguilhé », pour s’achever plus rapidement. Dans le fond, un mulâtre, à figure bestiale, est en train d’allumer sa petite pipe.

Au premier plan un personnage, nue tête, le crâne entièrement rasé, le sommet de la tête seul couvert de cheveux assez longs, une vraie tête d’Aïssaoua est à demi couché sur le sol recouvert de nattes en alfa. A côté de lui se trouve une table chargée de tasses indigènes et de ffeurs.

Nous avons évidemment affaire à des fumeurs de kif d’une classe un peu élevée et relativement calmes.

Il n’en est, malheureusement, pas toujours ainsi.

Quelquefois un des fumeurs, pris de délire furieux, se lève comme inspiré, et, s’armant de son long flissa, parcourt les rues, frappant à tort et à travers, écharpant ceux que leur mauvaise étoile a conduits sur son chemin, jusqu’à ce qu’il tombe épuisé, s’il n’est auparavant dompté, ligotté, par la force publique.

C’est un halluciné qui ne fera pas un paralytique général plutôt qu’un maniaque.

Pas plus que le tabac, le kif ne nous a paru devoir être incriminé dans la production de la paralysie générale chez nos indigènes d’Algérie.

Il nous reste enfin à citer une dernière cause de la paralysie générale, le traumatisme, qui, dans la statistique de MM. Mairet et Vires, entre dans une proportion de 8 pour

Un de nos paralytiques généraux, scaphandrier de son

métier, a un antécédent peu banal. Il fut, dans une de ses plongées, pris la tête entre deux rochers, et mit à se dégager quelques minutes qui durent lui paraître bien longues. Il fut peu contus ; dans ce cas, l’étiologie est donc autant émotive que traumatique.

Pour les autres causes de paralysie générale chez les Arabes, nous manquons totalement de renseignements et nous sommes obligé de passer sous silence l’influence de l’hérédité arthritique, du saturnisme, etc.

Nous nous sommes plus longuement étendu sur cette influence de la syphilis sur la paralysie générale chez les Arabes, parce que cette partie de notre travail nous a paru la plus importante.

Avant de poser nos conclusions et de reproduire les observations abrégées des malades qui nous ont servi de documents cliniques, il nous a paru utile de citer un abrégé d’un travail de M. Th. Roux ( Gazette des Hôpitaux, n° 5, jeudi 13 janvier 1898, 71e année), interne des hôpitaux de Paris, d’après: « De la Paralysie générale, étiologie, pathogénie et traitement, par MM. Mairet et Vires (Paris 1898) ».

Dans les 174 observations r eue llies dans leur service à l’Asile des Aliénés de l’Hérault, MM Mairet et Vires ont mentionné les antécédents personnels et héréditaires de leurs sujets.

Ils ont fait le tableau suivant :

Alcoolisme

soit 48 pour 100

Hérédité cérébrale (ramollisement

et attaques d’apoplexie). . . .

Arthritisme .

Syphilis .... 40 — 23 —

Excès divers, causes morales . . 31 — 17,7 —

Hérédité alcoolique. • 29—16 —

Hérédité mentale nerveuse ... 24 — 12,8 —

Hérédité tuberculeuse 15 — 8,6

Traumatisme ... 14 — 8 —

Infections aiguës 10 — 57 —

Ataxie locomotrice 1 — 0,5 —

La queslton est complexe, car souvent un paralytique général a des antécédents physiologiques variés. Il peut être à la fois syphilitique, alcoolique héréditaire, mental et tuberculeux. Par la clinique, l’expérimentation et i’anatomie pathologique, MM. Mairetet Vires ont pu limiter à un nombre restreint les maladies ou intoxications semblant provoquer la paralysie générale. Les causes sont, les unes héréditaires : l’hérédité alcoolique, l’hérédité cérébrale, l’arthritisme ; les autres acquises : l’alcoolisme, les excès divers, les causes morales, les chagrins, les traumatismes, les infections aiguës. L’importance étiologique de toutes ces causes n’est pas égale, la plupart préparent le terrain, mais les quatre principales qui peuvent produire à elles seules la paralysie générale sont : l’alcoolisme personnel, l’alcoolisme individuel, l’arthritisme et la cérébralité.

Remarquons que MM. Mairet et Vires donnent à l’arthritisme la place que la majorité des neurologistes donnent actuellement à la syphilis.

Quelles sont les considérations qui ont conduit ces auteurs à cette classification des causes ?

D’après le tableau qu’on vient de voir, l’alcoolisme est très fréquent chez les paralytiques généraux. Il ajoute un délire hallucinatoire, le plus souvent terrifiant, au délire des grandeurs.

Le paralytique général d’origine alcoolique est méchant, emporté, irritable, offensif, contrairement au paralytique général d’autre cause, qui est bénin, doux, bon enfant, insuffisant, méionexique. Le paralytique général alcoolique garde des troubles sensitifs et moteurs de l'ancienne intoxication.

L’évolution de la maladie est chez lui plus lente, peut présenter des rémissions et même des intermissions pouvant faire croire à des guérisons.

MM. Mairet et Vires ont confirmé leur description de la paralysie générale alcoolique par des expériences très probantes sur les chiens.

D’après ces auteurs, l’hérédité alcoolique pourrait aussi à elle seule créer la paralysie générale mais ils font des réserves, n’ayant pu réunir qu’un nombre d’observations insuffisant, n’appuyant leur opinion que sur des analogies.

MM. Mairet et Vires admettent qu’il y a déjà une véritable relation de cause à effet, entre le ramollissement cérébral et l’apoplexie qui figurent assez souvent dans les antécédents héréditaires des paralytiques généraux .

La paralysie générale de cette origine prend un caractère sénile, la démence et la paralysie généralisée prédominent sur le délire. Comme Lasègue l’avait déjà indiqué, les malades de ce genre offriraient comme manifestation de la tare héréditaire, avant tout symptôme de paralysie générale, une très faible résistance à la fatigue, et une susceptibilité toute particulière à l’alcool.

L’argumont le plus frappant, c’est ce taux de 32 pour 100 d’héréditaires cérébraux sur les 174 paralytiques généraux observés.

L’étiologie arthritique de la paralysie générale touche seulement 28 pour 100 des malades de MM. Mairet et Vires. Cette paralysie générale diathésique prend des caractères

particuliers qui en font plutôt une démence paralytique. Cette opinion paraît discutable à M. Roux, nous lui laissons le soin de la discuter.

MM. Mairet et Vires n’accordent pas de rôle étiologique à la syphilis dans le développement de la paralysie générale, ils notent cependaut l’existence de la syphilis chez 40 de leurs malades.

Ils considèrent peut-être la plupart des paralytiques généraux ayant eu la syphilis, comme malades atteints de syphilis cérébrale à forme de paralysie générale, des pseudo- paralytiques généraux.

Certainement les causes de la paralysie générale aussi bien chez les indigènes algériens que chez les Européens sont diverses, mais la conception de la paralysie générale la plus juste est celle de MM. Mairet et Vires, à la finde leur œuvre intéressante.

« On comprend, disent-ils, malgré la diversité des causes, malgré la différence du processus, l’unité symptomatique et l’unité clinique de la paralysie générale, puisque toutes ces causes arrivent à des lésions anatomiques de même ordre, et atteignent les mêmes éléments fonctionnels.

» Une pneumonie, une néphrite chronique qu’elles soient de n’importe quelle nature, se révèlent toujours à nous avec une même symptomatologie, du moins dans ses traits essentiels.

» Voilà donc, malgré la diversité des causes, la non identité du processus, reconstituée et expliquée, l’unité clinique de la paralysie générale. »

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