CHAPITRE IV
Influence de l'alcoolisme sur le développement de la paralysie générale chez les indigènes musulmans algériens
Celte influence de la civilisation sur le développement de lu paralysie générale chez les indigènes musulmans algériens nous amène à parler du facteur principal de la paralysie générale : nous avons nommé l’alcoolisme. .
M. Meilhon croit pouvoir attribuer la rareté de l’affection qui nous occupe, entre autres causes à la religion musulmane dans laquelle, dit-il, «... on retrouve des principes d’hygiène éminemment pratiques, et la prohibition des boissons alcooliques. »
Cette dernière assertion est inexacte. M. Meilhon, qui n’a peut-être connu les Arabes que de l’autre côté de laMéditerrannée, ne pouvait guère se rendre compte de leur goût, pour l’alcool et surtout l’anisette et l’absinthe.
Depuis les temps les plus reculés, les Arabes ont eu un penchant marqué pour l’alcool; n’oublions pas qu’on leur en attribue la découverte et que les mots alcool, alambic, dérivent de racines arabes. Bien avant l’Islam, les Arabes de l’Yemen, du Iledjaz et de Mésopotamie faisaient un grand usage du vin.
Presque tous les poètes préislaraiques célèbrent dans leurs vers les bienfaits du vin.
Il ne fallut pas moins que l’intervention d’un homme clair-
voyant et sobre, le prophète Mohammed, pour prévoir avant l’heure les dangers que pouvaient faire courir aux Arabes l’abus du vin sous le ciel de feu de l’Arabie. Et encore, hàtons-nous de dire que les prescriptions rigoureuses du Coran rencontrèrent beaucoup de réfractaires. Un oncle du Prophète, pour ne pas sortir de sa famille et nous borner à ce parent qui devait rencontrer beaucoup d’imitateurs, continuait à exalter les vertus du vin.
Après l’Islam, l’usage du vin ne fut plus guère possible d’une façon ostensible ; on cite pourtant quelques sultans qui y recouraient de temps à autre, mais il est probable qu’à l’intérieur des maisons arabes, si bien closes, et en petit comité, on se permettait quelques libations. Les contes des mille et une nuitsfourmillent de faits semblables.
La conquête de l’Algérie par les Français, en facilitant l’entrée du vin dans le pays, dut en généraliser l’usage au bout de quelques années et à mesure que nos troupes pénétraient dans l’intérieur du pays.
Actuellement, les indigènes algériens boivent du vin et, comme nous l’avons dit, de l’absinthe et de l’anisette.
L’anisette qu’on boit en Algérie n’est pas la même que l’anisette française: elle est plus chargée en alcool que celle de la Métropole, et non sucrée. C’est de l’anisette d’Espagne, mais fabriquée en Algérie.
Les indigènes semblent l’apprécier particulièrement. Il n’est malheureusement pas rare de rencontrer des indigènes sillonnant les rues étroites et ardues de la Haute-Ville, ou celles plus spacieuses de la ville européenne, en état d'ébriété plus ou moins avancé. Nous avons connu, à Mustapha même, d’anciens tirailleurs dont l’état normal était l’état d’ivresse. Les indigènes de l’intérieur, du moins ceux qui ne sont pas, comme beaucoup, dans une misère noire, ou que leur
éloignement de tout centre européen et le manque de tout moyen de communications empêchent de s’approvisionner en alcool, ne dédaignent pas plus les liqueurs fortes que leurs coreligionnaires de la ville.
Presque tous les caïds, les cheiks ou les chefs de fractions, s’adonnent à l’absinthe; nous avons connu, pendant notre année de service militaire, un caïd des environs de Milianah, qui ne se mettait jamais en selle sans avoir une bouteille d’absinthe dans ses fontes. Nous lui avons vu boire sept verres d’absinthe sans paraître incommodé. Dans la commune mixte du Djurjura, les rares colons européens du village etquelques fonctionnaires s'amusaient, à leurs moments perdus, à faire boire à un Kabyle qui se croyait bach-agha, un veire rempli jusqu’aux bords d’un mélange de toutes les liqueurs qui se trouvaient dans le débit. Il faut dire qu’après cette ingestion stupéfiante d’alcool, il allait dormir pendant plusieurs heures de suite.
Sous la tente, dans le Sahara comme dans le Tell, le caïd, le cheik, le cadi (juge) même, ont toujours de l’absinthe, du bordeaux, du champagne même, de provenance plus ou moins authentique, suivant leur situation de fortune, à offrir à l’administrateur, à l’officier, fonctionnaire ou voyageur de marque dont il veut s’attirer les faveurs. Il est loin de s’en abstenir pour lui-même.
Les anciens tirailleurs, les anciens spahis, aiment le vin et l’absinthe dont ils ont commencé à s’intoxiquer au régiment.
Les oasis sahariennes distillent, en outre, de l’eau-de-vie de dattes et recueillent une sorte de vin fermenté et mousseux en faisant des incisions au sommet des palmiers.
La consommation de l’alcool au Maroc paraît être encore plus grande que dans notre colonie nord-africaine. M. le
docteur Raynaud, directeur du Service de la santé à Alger, médecin-adjoint à Phôpital de Mustapha, a publié quelques chiffres rapportés d’un de ses voyages au Maroc; les statistiques fournies par un négociant digne de foi montrent qu’en outre de l’alcool fabriqué dans le pays, il entre dans les ports du Maroc des quantités considérables d’eau-de-vie importées de France ou de Hambourg, et que l’on fait passer en douane sous le nom d’ « eau puante » pour ne pas trop éveiller l’attention des musulmans restés fidèles à leur foi.
Nous ne voulons pas clore ce chapitre sur l'alcoolisme chez les Arabes sans essayer d’élucider un point resté encore obscur dans notre modeste travail, nous voulons parler de l’apparition relativement récente de la paralysie générale chez les indigènes musulmans de l’Algérie.
M. Meilhon est surpris de ne pas constater un seul cas de paralysie générale chez les Arabes aliénés de 1860 à 1877, pendant les dix-sept premières années de ses observations.
Pourquoi cette absence de paralytiques généraux jusqu’en 1877 ?
La race arabe jouissait-elle d’une immunité absolue pour cette affection jusqu’à cette date?
La maladie ne peut avoir été méconnue. Il n’est pas admissible qu’en présence de symptômes si caractéristiques, le diagnostic n’ait pas été porté à l’époque précisément où Baillarger publiait ses beaux travaux sur la démence paralytique.
En admettant que les médecins de Fbopital de Mustapha, non spécialistes en aliénation mentale, aient pu se tromper, les aliénistes d’Aix n’auraient pas manqué de rectifier leurs certificats.
Nous croyons pouvoir expliquer cette rareté de la paralysie générale avant 1877 chez les indigènes algériens, par
ce fait que l’abus des boissons alcooliques était moins fréquent, même en France, qu’à l’époque actuelle.
Probablement, à cette époque, l’Arabe buvait déjà moins qu’aujourd’hui, et ne connaissait pas encore, à cette époquelà, les boissons actuellement usitées en France et en Algérie.
Il buvait du vin. Aujourd’hui, l’Arabe ne boit pas seulement du vin, mais il boit de l’alcool et principalement sous forme d’absinthe et d’anisette.
Or, il est certain que cette transformation dans la qualité du produit fermenté, par exemple le remplacement de l’alcool éthylique du vin, par les alcools supérieurs usités dans le commerce, entre pour une large part dans l’extension de la paralysie générale.
C’est ainsi que nous avons entendu M. Mairet nous dire qu’avant le phylloxéra, et alors que dans le département de l’Hérault on buvait surtout du vin et très peu de boissons alcooliques, la paralysie générale était relativement rare à l’asile des aliénés de ce département, tandis que lorsque le phylloyéra eut ravagé les vignes, les habitants de l’Hérault se mirent à boire des boissons alcooliques proprement dites et surtout de l’absinthe, le nombre des paralytiques généraux a augmenté d’une façon considérable.
Serait-ce là le pourquoi de l’apparition récente de la paralysie générale chez les Arabes?
En tout cas, nos observations nous prouvent d’une manière évidente que le facteur alcool entre pour une grande part dans la production de la paralysie générale.
Ne pourrait-on pas expliquer ainsi les tendances des paralitiques généraux algériens aux idées de violence qui sont le fait de l’alcoolisme? Nous voyons aussi se manifester dans plusieurs de nos observations des idées de suicide. Or le suicide est absolument exceptionnel chez les sémiles et parti-
culièrement chez les musulmans. Leur religion s’y oppose formellement : ce serait aller contre les voies de Dieu que de se détruire avant l’heure marquée par lui. Les idées de suicide étant fréquenles chez les paralytiques généraux alcooliques, il nous semble rationnel de les rattacher, ainsi que les idées de violence, à l’alcoolisme.