‹ Quelques remarques sur la paralysie générale chez les indigènes musulmans algériensChapitre 5 sur 13 · VII. Conclusions · texte numérisé non relu

VII. Conclusions

Disons tout d’abord que M. Meilhon, quoique n’habitant pas l’Algérie, était cependant très autorisé pour traiter cette question.

Il était bien placé pour observer la paralysie générale chez les Arabes, alors qu’il était médecin-adjoint à l’asile d’aliénés d’Aix.

En effet, jusqu’à ces dernières années, tous les aliénés de la province d’Alger, après un temps plus ou moins long d’observation dans les pavillons Pinel de l’hôpital de Mustapha, l’Algérie n’ayant pas encore d’asiles départementaux d’aliénés, étaient évacués sur l’asile d’Aix (Bouches-du-Rhône), comme ils le sont actuellement depuis le 5 septembre 1899, sur Pierrefeu, dans le Var.

Les aliénés de l’hôpital de Mustapha arrivent donc en France après trois périodes d’observation. Qu’ils proviennent du dehors ou de l’hôpital même, ils font un premier séjour dans un service d’observation mentale, où ils sont placés, quelle que soit la teneur de leur certificat médico-légal d’admission fait par un médecin de l’extérieur ou un médecin de l’hôpital.

Dans ce service spécial d’observation mentale, le malade n’est pas encore considéré comme aliéné. Ce n’est qu’après certificat du médecin chef du service d’observation, si après un temps plus ou moins long l’état mental du malade ne s’est pas amélioré, que l’admission de celui-ci comme aliéné devient définitive, après nouvelle intervention légale d’un commissaire de police.

L’observé reconnu aliéné passe alors sous la direction d’un autre médecin, chef du service des aliénés, qui, après quelques jours de traitement, l’aliénation mentale étant confirmée, et la guérison de l’aliéné paraissant peu probable, ou à long terme, évacue ce dernier, à moins qu’il ne soit repris par sa famille, toujours avisée du départ prochain sur l’Asile métropolitain.

Le dossier mental de l’aliéné contient donc trois certificats médico-légaux établis par trois médecins différents :

1° Celui de la première constatation;

2* Le certificat du chef de service de l’observation mentale ;

3° Celui du chef de service des aliénés, qui est accompagné d’une feuille d’observation reproduisant tous les renseignements obtenus sur le malade.

Nous insistons sur les formalités des diverses étapes de l’aliéné algérien vers l’asile d’internement définitif, parce

qu’il nous a paru que, pour une fois, sur ce point, l’Algérie était en avance sur la France.

En effet, au cours d’une des dernières sessions, sinon la dernière, le Conseil supérieur de l’Assistance publique de France a, sur la proposition de M. le docteur Lande (de Bordeaux), adopté le vœu suivant :

« Qu'il soit créé un quartier spécial d’observation pour chaque asile d’aliénés, l’admission du malade ne devenant définitive qu’après avis du médecin chargé du service de ce quartier. »

Cette proposition a pour but de donner une garantie de plus aux malades mentaux.

Un nouveau projet de loi depuis longtemps en préparation, modifiant la loi de 1838, exigera d’ailleurs le certificat de deux médecins et non plus d’un seul pour l’internement dans un asile. Le desideratum du docteur Lande est appliqué à l’hôpital de Mustapha depuis plus de vingt ans, exactement depuis 1878, sur la demande du médecin actuellement encore chef du service des aliénés, M. le docteur E. Battarel.

On comprend aisément le grand avantage qu’a le simple observé mental à ne pas être traité en aliéné.

Un malade atteint de délire transitoire, alcoolique, hystérique, pneumonique ou typhique, le cas est loin d’être rare, qui s’arrête à ce premier degré, pourra affirmer plus tard qu’il n’a pas été aliéné.

En effet, il ne figure pas à ce titre sur les registres légaux.

Son délire passager ne laisse pas de trace administrative. Même à notre époque, que l’on peut quelquefois qualifier d’insane, beaucoup de gens tiennent encore à ce que l’intégrité de leur état mental ne puisse être mise en doute.

On considère comme une tare d’avoir figuré sur une nomenclature d’aliénés.

Cettedigression, flatteuse pour l’amour-propre algérien, n’est d'ailleurs pas inutile. Elle fait comprendre que M. Meilhon, avec ses propres observations, celles de M. le docteur Dauby, son chef, l’assistance d’un bon interprète arabe-français, avait les éléments les plus sérieux pour la position exacte du diagnostic des aliénés lui provenant d’Alger, accompagnés de leur dossier.

Nous nous servirons donc en toute confiance des éléments de sa statistique et de ses observations, qui relèvent avec la plus grande exactitude possible les diagnostics des Arabes entrés à l’asile d’Aix, venant de l’hôpital de Mustapha, pendant une période de trente ans, du 1er janvier 1860 au 31 décembre 1889.

Pour la période suivante de 1889 à 1901, nous avons fait nos recherches dans les registres officiels et recueils d’observations de l’hôpital de Mustapha.

Nous avons recueilli quelques observations, demandé des renseignements auprès de MM. Rey et Belletrud, médecins en chef, directeurs des asiles d’Aix et de Pierrefeu, sur nos communs aliénés arabes.

Nous reproduisons dans ce travail les treize observations déjà publiées par M. Meilhon. Nous n’y pouvons joindre celles plus récentes de M. Monestier, médecin-adjoint de l’asile d’Aix, qui ne nous ont été communiquées que sommairement en un tableau statistique.

Elles feraient d’ailleurs presque double emploi avec celles de M. Meilhon et leur lecture en pourrait être fastidieuse.

C’est pour le même motif que nous n’avons reproduit de nos observations propres que les plus intéressantes.

Nous devons toutefois faire ici une réserve assez importante Il nous faut déclarer que notre statistique n’est qu’approximative, ne reposant que sur des documents d’hôpital à

cause du très petit nombre des aliénés algériens qui sont internés.

En Algérie, l’esprit religieux est un obstacle au traitement des aliénés musulmans.

Lorsqu’ils appartiennent à un.e famille riche, civilisée, le plus souvent on ne tient pas compte des préjugés, et les malades bénéficient d’un traitement immédiat.

Mais comme le regrettait dernièrement, dans le Bulletin médical de l'Algérie , M. le docteur Rouby, l’éminent aliéniste, directeur de la Maison de santé de la vallée des Consuls, près d’Alger, s’ils appartiennent à des familles pauvres ou non civilisées, comme le sont la plupart des Arabes de l’intérieur, non seulement on ne les interne pas, mais encore, regardés comme marqués au front par le doigt de Dieu, on les laisse en pleine liberté se livrer à toutes les fantaisies que leur inspire leur délire. Il faut un scandale, un attentat à la morale publique, un crime ou un délit pour que la police intervienne, bien rarement les parents.

Dans le cours de cette étude, nous employons indifféremment les termes d’Arabes et d’indigènes algériens. Cette dernière dénomination nous paraît cependant préférable, quoique plus longue, et devra même être additionnée du qualificatif musulmans, parce qu’elle comprend tous les individus des diverses races musulmanes de l’Algérie, si différentes entre elles par leurs caractères physiques, ethniques et psychiques. Notre confrère et ami, le docteur Trenga, s’est occupé dans sa thèse inaugurale de la prédisposition des israélites algériens aux affections mentales. Ce travail très intéressant pourra être rapproché du sujet qui nous occupe (1).

(1) Sur les psychoses chez les juifs d'Algérie (V. Trenga, th. Montpellier, décembre 1902).

Nous ne sommes pas suffisamment documentés pour étudier chacune de ces races à part, au point de vue de leur état mental morbide, alors que l’on connaît encore mal leur mentalité normale.

Nous ne terminerons pas ces quelques considérations sans remercier MM. les docteurs Rey, Monestier, de l’asile d’aliénés d’Aix, etBelletrud, de l’asile de Pierrefeu, et MM. leurs internes pour l’empressement et l’amabilité qu’ils ont mis à nous transmettre les renseignements que nous leur avions demandés.

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