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LE DUEL CHANTEREAU-GODEFROY

Les moindres gestes des combattants, avant, pendant et après la bataille, sont interprétés différemment suivant qu’ils sont rapportés par le sieur Julien d’Arguisy, sergent de la garde, où par Jean Sochet, portier de l’abbé de La Valette, doyen de Saint-Germain l’Auxerrois, par la fruitière Jeanne Petit, veuve de François Renard, « gaigne denier », par Marie-Madeleine Close, femme de Charles- François Gorion, compagnon menuisier (elle vendait de la viande cuite), ou bien par Jean-Louis de Loffre, suisse des écuries de la Reine.

Louis Cadol, commissaire au Chastelet, de Paris, note tous les détails qu’on lui donne, tant sur le vêtement que sur les paroles et l’état d'âme des intéressés. Il récolte les traits et interroge avec le même soin la plus bavarde commère et les notoires compagnons du défunt et de son meurtrier.

Bref, ce 16 avril 1741, vers deux heures, se trouvaient réunis à la «Galère d'Avignon », cabaret renommé rue Saint-Thomas du Louvre, au n° 9, plusieurs personnalités du monde « artiste ». Ce sont : Charles Parrocel, conseiller de l’Académie Royale, Etienne Poitreau, peintre de paysage,

Académicien du Roy, Michel Van der Wort d'Anvers, agréé par l’Académie en 1731, titulaire du premier prix en 1728 (et exclu peu de jours après ce duel dont on va parler), Georges Frédérick Schmidt, reçu Académicien (graveur) en 17492, l’ébéniste André-Charles Boulle, fils du grand Boulle, peintre en titre du prince de Carignan, Bolkman, peintre, enfin J. Chantereau, qui, de même que Poitreau, travaillait pour le roi de Danemark, et Joseph-Ferdinand Godefroy, pour qui ce jour de gaîté devait être le dernier en ce monde...

La boutique de Godefroy, qui était tout simplement marchand et restaurateur de tableaux bien plutôt que maître peintre, se trouvait en face de la principale porte de Saint-Germain l’Auxerrois. «Il mourut près de chez lui», comme dit une chanson d’alors, dont la drôlerie devient macabre en l’occurrence.

Charles Parrocel avait d’abord dit à Herbst, joaillier, d'aller l’attendre au « café Grado », mais Herbst était parti avant le déjeuner. Enfin les uns à la suite de rendez-vous fixes, les autres entraînant leurs amis, en arrivant à se mettre à table assez tard.: Bolkmann a dû aller prévenir Mme Godefroy que son mari ne rentrerait pas déjeuner. Chantereau, un peu avant midi, a appris avec émotion, que Parrocel, venant des Gobelins où il demeure, doit se rendre chez lui pour y voir les tableaux commandés par le roi de Danemark. Il se précipite. Parrocel est venu et reparti; la mère de Chantereau lui a montré les toiles en question et le maître a paru charmé. Il a prié de dire à Chantereau qu’on l’attendait à la «Galère d'Avignon». Chantereau, à la hâte, se fait beau et court au rendez-vous. Au moment tragique, il apparaîtra aux témoins interrogés comme un jeune homme à la figure maigre, de petite taille, habillé de gris blanc, portant chapeau à point d’Espagne d’or,

orné d’une pierre du Rhin, chapeau qu’il perd pendant la bataille, qu’il est obligé, bien à regret, d'abandonner, et qu'une commère rapportera au commissaire du Chastelet, en train de rédiger son premier procès-verbal. Il a une veste bleue, sa culotte est de velours avec bas blancs et jarretières au-dessous du genou.

Plusieurs ont remarqué sa bonne mine et l’élégance de sa vesture. L’habit de Godefroy n’est d’ailleurs guère moins coquet. Il est de drap gris Varrehesse (?), doublé de soie et boutons de pareille couleur, garni d’un galon large et boutons d’or, culotte pareïlle à l’habit, bas de soie blanche, chapeau orné d’or large uni, boucle à ses souliers et boutons à ses manchettes de Rombac; un col de mousseline et un porte-col d’argent, complètent cet ensemble.

La veuve constatera quelques instants après la mort de Godefroy qu’on a subtilisé au défunt ses jarretières de cuir noir à boucles d'argent et sa tabatière en forme d’oignon de baleine.

Le déjeuner est calme et gai. Schmidt et Van der Wort s’en vont vers quatre heures. Puis Godefroy et Chantereau entament une jongue discussion. D’abord ils se prétendent chacun supérieur à l’autre dans l’art de peindre, mais tout ceci sans aigreur ni impatience. Puis Godefroy reproche à Chantereau d’avoir dit qu’un certain tableau de Karl Marratte était une copie. Colins l’avait vendu au « Mylord Valgrave », mais la réflexion de Chantereau était venue aux oreilles de l’acheteur, qui n’a plus voulu du Karl Marratte en question.

Tous affirment que leur ton fut toujours d’une causerie amicale et reposée. Enfin, vers six heures, la partie étant à « Pique-Nic », chacun paye son écot, 40 sols par tête, et tout en devisant, les six artistes quittent la « Galère

d'Avignon », et continuent leur discussion sans aucune aigreur.

Chantereau et Godefroy marchent devant. Suivent à quelque distance Parrocel, puis Boulle et Poitreau. On s’en allait chez Bolkmann voir quelques toiles qu’il avait sur chevalet. Mais, à un certain moment, Parrocel et son ami s’arrêtent. Une rumeur vient de la rue des Pouliers. Ils ont perdu de vue leurs compagnons. Ils accourent du côté du bruit, écartent la foule, et aperçoivent Godefroy que Poitreau essaie de soutenir et qui s’écroule à terre, inerte, son épée à la main. Auprès de lui, Chantereau réclame son chapeau et semble atterré de ce qui vient de se passer. Quels mots avaient donc été dits? Personne ne le saura jamais au juste. Comment la conversation cordiale de Chantereau et de Godefroy tourna-t-elle soudain à l’aigu?

Toujours est-il, qu’à peine engagés dans la rue des Pouliers à peu près déserte, Godefroy a dégainé son épée, et au comble de la fureur, a sommé Chantereau de l’imiter. Chantereau ne veut pas. Il cherche à le calmer, il hésite, enfin il sort sa lame. Au début, Godefroy « espadonne » si bien qu’une commère, du pas de sa porte, se figure qu’ils sont pris de vin et badinent. Mais il se met à « fournir »; alors Chantereau le pointe. Ils vont ainsi se battant depuis la porte du Louvre jusqu’à celle du cloître. Chantereau, d’un coup porté la main basse, touche profondément au flanc son adversaire qui s’écrie : « Ah! je suis mort! » et qui, d’un furieux revers le désarme. Chantereau veut ramasser son épée, glisse, tombe en avant dans les jambes de Godefroy, qui lui assène sur la tête et le visage des coups de plat en lui criant: «Coquin, je suis un honnête homme, je ne veux pas te tuer! », mais il le frappe si fort que Chantereau crie de douleur. Enfin Godefroy chancelle et s’abat presque sur Chantereau. C’est à ce

moment qu’arrivent Boulle et Poitreau stupéfaits, qui, voyant Chantereau à terre, le croient mortellement blessé. Ils les séparent, relèvent Godefroy qui fait mine de s’élancer à nouveau, puis, toujours soutenu par Poitreau, il veut se détourner et remettre son épée au fourreau. Il retombe à nouveau cette fois pour ne plus se relever, juste comme arrivait Parrocel. .

Outre le coup qui l’abattit, il a le petit doigt coupé jusqu’à l'os, et on verra en le déshabillant, qu’une large égratignure lui balafre la poitrine.

Chantereau ne peut croire que son ami est mort; on le presse de s’enfuir, il refuse, disant qu’il n’est pas en faute, que Godefroy l’a forcé à mettre l’épée à la main; il s’obstine à réclamer son chapeau. Le spectacle de Godefroy gisant inanimé l’accable; enfin, tout le monde l’adjurant de se sauver, « il s’en va bien doucement, en essuyant son épée et regardant derrière lui, comme s’il était chagrin de ce qui venait de se passer jusqu’à la porte du Louvre où on le fit entrer chez le portier. »

Quelle suite fut donnée à cette déplorable fin de fête, nous ne le savons pas. Il résulte nettement des procèsverbaux que l’inconcevable violence et l’acharnement de Godefroy furent cause de son malheur et que le scandale dut enlever à Chantereau tout espoir d’entrer à l’Académie. Nous n’avons pas vu qu’il y ait eu par la suite de sanctions judiciaires contre lui.

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