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Praxcne XXXIV
François-Jéroue CHANTEREAU. — Etude de chemineaux.
Dessin rehaussé de sépia.
(Cabinet des dessins du Louvre).
Prancue XXXV
‘oaunue p 97H =
RU IVTECL
*AVANALNVHIO ANOUA (-SIOSNVA,T
Avec Chantereau nous atteignons une période où les artistes secondaires se trouvent subir plusieurs influences diverses : chez lui, comme chez Philippe Mercier, se combinent celles de Watteau et de Chardin.
Le réalisme, dont se soucièrent fort peu De Bar et Octavien, se fait jour; d’ailleurs les renseignements que nous avons pu recueillir sur Chantereau semblent avoir trait aux vingt dernières années de sa vie, de 1740 environ, à 1757, date de sa mort.
S'il faut en croire le Manuel de l’Amateur d'Estampes, il y eut deux Chantereau : G.-F. Chantereau et F.-J. Chantereau (François-Jérôme) celui qui nous occupe (1).
Les registres de la chapelle de Suède, de 1695 à 1701, qui se trouvaient encore en 1855 aux Archives de l'Hôtel de Ville de Paris, renfermaient des actes d’état civil relatifs, pour la plupart, à des artistes d’origine française résidant à Stockholm.
On y trouvait, parmi les noms de Jacquin, René Chauveau, Jean de La Scie, Claude Henrion, Louis de La Porte, Jacques Fouquet, Jean-François Cousinet, celui de « Chantereau, probablement peintre», à la date du 20 septembre 1700 (2).
(1) Ch. Le BLanc, Manuel de l'amateur d’estampes. Paris, 1854- 1858 (4 vol.). On lit au t. I, p. 628 : « Chanterau (G.-F.). Peintre et graveur à l’eau-forte; travaillant à Paris au commencement du xvine siècle. » — « Chanterau (J.). Peintre et graveur à l’eau-forte; travaillant à Paris au milieu du xvir° siècle. »
(2) Cf. Dussreux, Les artistes français à l’étranger. Paris, 1876, p. 590.
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M. Lespinasse, magistrat à Saint-Gaudens, est assurément l’homme de France qui connaît le mieux la Suède historique. D’après la lettre qu’il a bien voulu nous répondre, à ce sujet, il ressort que J. Chantereau, l’imitateur de Watteau, n’est certainement pas le « Chantereau, probablement peintre», qui se trouve, mentionné à la chapelle de Suède; ce dernier n’était qu’un pauvre peintre en bâtiments qui a doré des moulures et des plinthes et n’a guère fait que des besognes les plus secondaires.
F.-J. Chantereau semble être né à Paris, vers 1710. Prosper de Baudicour qui décrit une de ses estampes, nous dit : « Aucun biographe ne parle de ce maître qui, à en juger par l’eau-forte que nous allons décrire, avait cependant un véritable talent; elle est tout à fait dans la manière de Watteau et de Pater, ce qui nous fait présumer qu’il pourrait bien avoir été élève de ces maîtres.» (2)
Il ne nous reste que deux tableaux officiellement connus de Chantereau. Par contre, les dessins que nous possédons sont assez nombreux pour nous donner une idée de son talent. Chantereau ne fut pas un peintre négligeable. Le peu qui nous parvint fait vivement regretter la perte du reste de son œuvre, et nous ne partageons nullement le mépris dont l’accable, comme nous le verrons, certain annotateur anonyme, de Mariette.
Les renseignements datés que nous avons sur son compte sont extrêmement rares, et un des premiers qu’on trouve rapproche son nom de celui de Poitreau, qui devait l’assister dans une circonstance éminemment tragique et
(D P. pe Baunicour, Le peintre-graveur français continué (ou Catalogue raisonné des Estampes du XVIII siècle). Ouvrage faisant suite au Peintre-graveur français, de R. Dumesnis (2 vol. Paris, 1859), t LSpp. 12,113:
qu'on verra plus loin (1). Il faut citer d’abord un article du Mercure de France de mai 1741, sous le titre de : « Estampes nouvelles ».
Mention des Estampes nouvelles
« Le public qui a toujours reçu avec applaudissement les ouvrages du sieur Philippe le Bas, graveur du Roy, nous saura sans doute bon gré de lui annoncer une nouvelle estampe qu’il vient de graver d’après un petit tableau en large du sieur Chantereau, un peu moins grand que l’estampe.
« Elle est rendue avec toute l'intelligence et la précision possible, et ce n’est point être trop prévenu de regarder tout ce qui sortira à l’avenir du burin de ce graveur comme en possession de plaire à toutes les personnes de goût. »
« Le morceau que nous annonçons ici représente une petite ville d'Allemagne, à l’entrée de laquelle se fait, par ordre, une distribution de grains et de fourrages secs pour les troupes de la maison du Roy.
« Le lointain y est observé d’une façon agréable, les fabriques en sont singulières et annoncent un pays bien différent du nôtre.
« Les armoiries du Souverain paraissent sur la grande porte de la ville, avec l’épée et la crosse en sautoir qui
(1) Nous savons qu’en 1741, un nommé Chantereau travaillait ainsi qu’Etienne Poitreau, pour le roi de Danemark (Nouvelles archives de l’Art français, 2° série, t. IV (1883), p. 394.
En 1751, il est cité, comme expert, avec titre de : adjoint professeur de l’Académie de Saint-Luc (avec les prénoms Jérôme-François) (d°, t. V, p. 142).
passent par derrière (comme il n’en manque pas d'exemples sous l'empire).
« Enfin le sujet est disposé d’une manière nouvelle et extrêmement variée avec un grand nombre de figures qui paraissent toutes concourir à l’action principale.
« Il y a grande apparence que cette estampe et son pendant, auquel on travaille, augmenteront encore la réputation du graveur.
« Cette estampe est dédiée à Monsieur le Duc de Villeroy, Capitaine de la plus ancienne compagnie française des gardes du corps du Roy. On la trouvera chez le sieur Le Bas, de même que ses autres ouvrages, rue de la Harpe, vis-à-vis la rue percée chès un Fayencier. »
Le sujet, on le voit, est déjà tout autre que ceux rencontrés jusqu'ici.
Nous entrons dans le genre descriptif, comme le traduit fort bien l’explication un peu naïve du Mercure. Huit ans après, la gazette cite encore Chantereau, dans une sorte d'article réclame en faveur de Philippe Le Bas.
Mercure de France Décembre 1749
« Catalogue des estampes gravées d’après les tableaux des plus grands maîtres, tirés des cabinets des rois de France, de Pologne, de Danemark, de Monsieur le Prince de Carrignan, de Monsieur le Duc de Valentinois, de la Comtesse de Verrue, de Monsieur le Marquis de La Faye, etc., etc., des collections Avèd, le Noir, etc. Par le sieur Jacques Philippe Le Bas, graveur du cabinet du Roy et de son Académie Royale. Il demeure à Paris, au bas de la rue de la Harpe, dans la porte on trouvera des estampes énoncées ci-après et des plus belles épreuves et il est le seul possesseur des dites planches. »
FRANCÇCOIS-JÉRÔME CHANTEREAU 165
On voit dans l’énumération, p. 166 :
« Monsieur Chantereau, peintre français :
EUGENE CUMD RE, ie 18 sols.
Distribution du fourrage à sec. 18 sols.
Nous en avons déjà vu la description.
Le dictionnaire de Heinecker cite, outre ces deux gravures de Le Bas, la Savoyarde réveillée, par Godinot, et la Famille d'accord, gravé chez Duret (1).
Chantereau fut graveur et graveur plein de verve.
Le Cabinet des Estampes conserve quatre épreuves d’essai (2).
Portalis et Béraldi, dans leur catalogue des graveurs du xvirr° siècle, ne citent pas Chantereau (3). Les épreuves de la Bibliothèque Nationale ne sont que des essais d’un peintre qui s’amuse à l’eau-forte. Et ces amusements ont beaucoup d’esprit, avec parfois (c’est à la première de ces estampes que nous pensons ici) un accent assez tragique.
La première est une vue prise dans la partie avancée d’un camp devant une ville assiégée; elle pourrait bien être une étude pour cette vue d’un camp gravée par Philippe Le Bas et dont parle le Mercure de France de mai 1741. Ici, ce n’est plus Watteau peintre des fêtes galantes, mais Watteau peintre des sujets militaires qui est en cause. Sur un petit mamelon, un cavalier se dresse de profil, dans une attitude si vraie, qu’on serait tenté
(1) HeIecKkEr, Dictionnaire des artistes dont nous avons des estampes, avec une notice détaillée de leurs ouvrages gravés. Leipzig, ITOOMEMIV- D: 81:
(2) Cabinet des Estampes AAÏ, supplément relié.
(3) Porrazis et BÉRaLDI. Les graveurs du XVIII siècle. Paris, 1880-82, 6 vol. in-8°.
d'affirmer que le dessinateur a vu de ses yeux la scène qu’il représente; bien mieux, qu’il a mené lui-même, longtemps, la vie des camps.
La manière dont ce cavalier à tricorne et à longue redingote est assis dans sa selle, entre ses hauts arçons et son troussequin surchargé, la manière dont il pèse de tout son poids, lui et son lourd mousquet à crosse de forme « pied-de-vache », pendu très bas en bandoulière, sur les reins puissants d’un cheval mecklembourgeois à l’encolure enroulée, à la tête petite et fringante, qui couche ses naseaux, est d’une intense vérité d'impression. La croupe du cheval, énorme, s’appointe vers le jarret, et se termine sur de minuscules paturons. Un peu plus loin que ce soldat deux autres cavaliers, dont un porte-fanion, redescendent le mamelon et s’enfoncent vers le fond où l’on devine, tout au loin, les bastions, les édifices de la ville assiégée et tout un remue-ménage obsidional où se distingue un tambour courant avec sa caisse sur le dos. Le corps des cavaliers suit le balancement des grosses croupes dont on n’aperçoit plus que le sommet. Au premier plan est un cheval tué avec son cavalier, un cavalier en armure, cette fois, une sorte de Don Quichotte à la Coypel, dont le casque rond, comme ceux dont Salvator Rosa aime à coiffer ses guerriers, a roulé à quelques pas. En comparaison de ce cadavre cerclé de métal, dont les airs de pantin cassé ne parviennent pas à faire frissonner, le cadavre luisant du cheval désanglé est d’une réalité assez apeurante. Sûrement l’artiste a vu des chevaux tués, car on n’invente pas cette forme enflée si épaisse aux hanches et aux flancs, si étroite aux épaules, et qui, vers le bout du chanfrein, se termine en pointe aiguë, ce contour étrange qui fait que de loin, vu de dos, un cheval abattu semble un gros point d’exclamation couché contre la terre.
Pour nous et je crois pour tous ceux qui, comme nous, ont servi longtemps en campagne, le doute n’est pas possible; François-Jérôme Chantereau a été soldat. Il suffit de voir le ton du petit cuivre dont nous parlons ici pour en demeurer quasiment certain : Chantereau a été soldat. Il a été soldat, comme furent soldats Charles et Jean- Joseph Parrocel et, comme presque tous les Parrocel, il fut un bretteur. Nous le verrons en rapport, précisément dans une circonstance sanglante, avec Charles Parrocel, qu’il avait dû connaître dans les camps. Il fréquentait les maîtres d’armes; et, dans telle de ses gravures nous verrons tel profil de soldat en tricorne, tracé avec une merveilleuse familiarité du sujet.
Quant à la technique, elle est d’une aisance qui nous enchante, L'artiste semble avoir tenu sa pointe verticale, égratignant sa planche avec sa pointe, comme, au temps de Daniel Vierge, un reporter de guerre fera son blocnotes avec un crayon dur. Il n’y a trace d’aucun pédantisme, ni dans la main ni dans la pensée. Seulement, nous persistons à croire que si Watteau n'avait pas fait sa Halte d'armée, Lancret n'aurait pas osé interpréter avec une liberté si vive, et avec un réalisme si fringant, l’aspect de ces soldats à tricorne, et Chantereau n’aurait pas gravé de petit cuivre si alerte.
La deuxième estampe nous montre un paysage champêtre qui est bien sans doute l’esquisse d’un tableau.
On y voit au fond des arbres, des toitures villageoises et, tout à fait en avant, un cheval à l’abreuvoir. Ce cheval à l’abreuvoir se retrouve dans un très vivant dessin de Chantereau, parmi des cartons du Louvre, auquel nous reviendrons tout à l'heure.
Ainsi que la première estampe, celle-ci n’est pas signée.
Chantereau accentue spirituellement les détails, ceux
des doigts, par exemple, les déforme presque, et leur donne beaucoup de vie.
De plus, certaines parties de la planche ne sont pas venues au tirage. Il a complété lui-même l'épreuve au crayon noir. Là encore, Chantereau griffonne avec une grâce alerte des silhouettes militaires allongées, à la démarche onduleuse de mimes chorégraphes, coiffés de tricornes aux pointes acérées.
Peut-être postérieure aux deux autres est la troisième épreuve, le troisième original, pourrait-on dire, de cette série. Entre celle-ci et les précédentes, Chantereau aurait-il pris des leçons de gravure ? On y voit des traits en courbe qui trahissent une certaine habitude du burin; et aussi des tentatives de pointillage.
Or, et c’est là le point capital, nous sommes par elle en présence d’une étude manifestement inspirée de Watteau et spécialement de l’Embarquement.
Presque seul de tous ces imitateurs, Chantereau trouve moyen de donner à sa composition cet air de sérénité un peu lasse et souriante, cette atmosphère Watteau que les autres peintres de ce temps s’efforcèrent de retrouver.
C'est un ovale de 172 millimètres sur 246, dont la partie la plus large suit l'horizontale. Baudicour l’intitule l'Ile de Cythère et le décrit en sens inverse; il le dit «tout à fait dans la manière de Watteau et de Pater» (1). Le Blanc le nomme Fête vénitienne (2).
À gauche, une barque tendue d’un velum. Des amours
(1) P. DE BAUDICOUR, op. cit., t. I, p. 12.
(2) Ch. LE BLanc, Manuel de l’amateur d’estampes. Paris, 1854-55 (4 vol.). Tome I°', p. 628 (n° 2). Il cite en outre : n° 1, Le champ de bataille (150-208 mm.) avec « J. Chantereau f. », dans l’angle inférieur gauche, et n° 3, Divertissement par eau et par terre.
voltigent au-dessus. Deux personnages, un homme et une femme. L'homme tend un mollet rond qui se termine par un pied pointu comme une aiguille; il joue de la vielle et danse devant un petit tertre surmonté d’une statue de l'Amour, auprès duquel sont des personnages pour ainsi dire copiés de Watteau, présentés en profil perdu, le col penché. Au dernier plan, à droite, des ombres s’éloignent. L'une d’elle est la réplique exacte, sauf l’exagération du déhanchement dans la marche, d’un des personnages de l’Embarquement. Un air très «Fête galante >» baigne cette vision curieuse et d’une véritable poésie. La planche est signée : «J, Chantereau f.>, en bas, vers la droite.
Sur la quatrième estampe, six têtes d’études et d’expression, dans des ovales, toutes signées, sont réunies sur la même planche. L’un représente une femme dont la main au bord du manchon tient une lettre. Un autre : une tête de garde suisse (visiblement une étude d’après nature), avec de grosses moustaches; un troisième renferme un profil de garde française. Dans un autre petit tondo on voit un Turc à la figure fine, largement enturbannée. Plus loin, c’est un profil de femme se découpant en clair sur le fond sombre du chapeau. Au hasard, selon sa fantaisie, l'artiste couvre sa planche de figures « persanes ».
Chantereau s’est peut-être amusé à ces turqueries lors des deux grandes ambassades ottomanes de 1721 et 1742, qui soulevèrent tant de curiosité (1).
La série comporte un cinquième feuillet, dont la figure
(1) Cf. Louis Réau, Histoire de l’expansion de l’art français moderne. Le monde slave et l'Orient. Paris, 1924, pp. 376-377 et A. Boppe. La mode des portraits turcs au xvur° siècle. Revue de l’art ancien et moderne, 1902, t. II, p. 211.
principale est une jeune paysanne assise, tenant un haut panier auprès d'elle. La fillette est dans une pose très naturelle, les yeux un peu étonnés, regardant bien en face et sans malice. Rien de cette innocence équivoque, style « Cruche cassée », dont les fausses candeurs seront si recherchées un peu plus tard dans le siècle.
Çà et là, sur la même planche, quelques têtes, celle d’un vieillard dans le genre religieux, un jeune garçon, un personnage assis presque vu de dos, des ouvriers.
Là, nous voyons le Chantereau réaliste, observateur, après le Chantereau peintre d’amours. On sent qu’il a dû croquer au hasard de ses promenades de mauvais sujet — car nous allons voir qu’il fut un mauvais sujet — ces gagne-petit dont il ébauche l’attitude en quelques traits, lun assis dans une brouette et travaillant sur ses genoux, l’autre le regardant faire, les mains dans les poches, Il aime les coiffer de vastes feutres sans forme, aux bords découragés, et nous les retrouverons aux cartons du Louvre.
Charles Le Blanc, dans son manuel de l’Amateur d’Estampes, attribue à G.-F. Chantereau les six ovales à figures, datés 1719 (296 mm. sur 215), la jeune femme assise tenant un panier (215 mm. sur 150), et le camp (210 mm. sur 170). Ce sont des pièces non signées (1).
Mais sur quoi se baser pour différencier exactement le style de ce mystérieux G.-F. Chantereau d’avec celui de notre Jérôme Chantereau, puisqu'on ne sait rien du premier. Jérôme Chantereau, dira-t-on, signe ses planches : mais savons-nous si c’est absolu ?
Les épreuves en question, non signées, sont terriblement
(1) Ch. LE BLaxc, Manuel de l’amateur d’estampes. Paris, 1854-58 (4 vol.), t. I, p. 628 (n° 1-8).
dans l'esprit et la manière — sinon tout à fait dans la technique — de celles où Jérôme a mis sa signature (1).
Le Louvre conserve des dessins de Chantereau au nombre de cinq.
Ce sont des projets de tableaux, l’un d’eux est une œuvre de tout premier ordre, comparable à l’estampe de la Nationale, conçu tout à fait dans l’esprit de Watteau, mais avec un peu plus de brutalité et d’intention anecdotique. C’est un Retour de chasse aux trois crayons sur papier gris (2).
Les personnages sont groupés d’une manière nouvelle et, pour ainsi dire, étagés de gauche à droite.
L’habitude que Chantereau garde du tableau descriptif lui dicte une sorte de précision, de vraisemblance, qui rend remarquable ce projet dont le paysage est d’ailleurs fort adroitement emprunté à Watteau. Le coup de crayon est ample, rapide, appuyé; la composition est habile; si l’œuvre peinte que suppose cette ébauche répondait à la « pensée » de l’auteur, ce dut être un fort joli tableau.
Nous retrouvons au Louvre, le cheval de l’abreuvoir des « Estampes » (3), mais cette fois en une cour de ferme.
(1) De plus, ces estampes sont depuis longtemps à la Bibliothèque Nationale; elles y sont arrivées bien avant 1848, et il est impossible de connaître leur origine.
(2) Chantereau. Dessin. H. 284, L. 270 mm. Inventaire du Cabinet des dessins du Musée du Louvre : M. I. 25191. Inventaire Guiffrey- Marcel, 2200. Retour de la chasse. Un jeune seigneur revenant de la chasse est accueilli par un groupe de plusieurs femmes assises. A droite serviteurs faisant boire des chevaux. Dessin au trois crayons sur papier gris.
(3) Chantereau. Crayon noir et pastel sur papier gris. H. 0,288; L. 0,457. Au dos à la plume : Chantereau fecit. Inventaire du Cabinet des dessins du Musée du Louvre. M. I. 25192. Inventaire Guiffrey-Marcel 2201. Scène rustique : devant une ferme, à droite un
Au premier plan, une fermière assise à peu près dans la pose que prendra, un siècle et demi après, la faneuse de Bastien Lepage. La liberté du crayon augmente encore, semble-t-il. L’esquisse est lavée d’aquarelle à grande eau (serait-on tenté de dire). Le vague visage de la femme assise est une simple tache jaune clair. Cest encore un tableau tout composé; il est rare — et c’est pourquoi nous prenons la liberté d’insister sur ce point — de voir à cette époque tant de vigueur, tant de hardiesse, dans les dessins catalogués ou anonymes de notre collection du Louvre.
A vastes touches de lavis, il campe sur une autre feuille de petits marchands forains, avec lesquels nous fimes connaissance aux « Estampes » (1).
Plus loin, c’est encore une cour de ferme, signée Chantereau, On y voit, vaquant à leurs affaires, des soldats, un petit âne, et l’on reste étonné de ce soin du détail pittoresque dans la rapidité quelque peu confuse du dessin. Il y a là comme un cliquetis de petites lignes brisées, une prédominance de menus graphismes, de personnages à la Callot, qui ne ressemblent pas à l’habituelle manière de Chantereau, plus généreuse dans l'emploi des contrastes d'ombre et de clarté (2).
cavalier fait boire son cheval à la fontaine, où un homme puise de l’eau; à gauche, une paysanne est assise près d’un enfant. Derrière elle une vache et son veau.
(1) Chantereau. Plume et crayon noir lavé de bistre. H. 0,213: L. 0,164. Sur le montage, au crayon, en bas, Chantereau. Inventaire du Cabinet des dessins du Musée du Louvre, 25193. Inventaire Guiffrey- Marcel, 2203. Etude de chemineaux. En haut, un enfant, de dos, coiffé d’un grand feutre, une boîte en bandoulière; un autre, accroupi, semblant dormir et une fillette en haïllons de profil, à gauche. En bas, un homme, de profil perdu, assis les jambes croisées.
(2) Chantereau. Halte d'armée. Crayon noir et plume lavé de vert et rehaussé de sanguine. H. 0,141; L. 0,193. En bas, à gauche, à la
Un cinquième feuillet est attribué à Chantereau. C’est un paysage de vallée, très vaste. Mais il est si peu dans la manière des précédents que nous n’osons souscrire à cette attribution (1).
La qualité de son talent s’affirme donc :
D'une part, dans des peintures militaires et des paysages réalistes.
D'autre part, dans des peintures d’imagination, purs pastiches nettement caractérisés de Watteau.
A ce dernier titre, Chantereau semblait avoir trop bien compris le maître pour ne point mériter sa place en cette étude.
De 1751 à 1774, l’Académie de Saint-Luc (2), cette sœur pauvre de l’Académie royale, organise sept expositions qui n’eurent pas de lieu fixe et furent en butte à la persécution des Académiciens du Roy. On trouve l’exposition en l'Hôtel d’Aligre, en 1762 et 1764, rue Saint- Honoré. Les expositions n’ont pas lieu à date fixe. L’Académie de Saint-Luc les organise aux années laissées libres par les Académiciens du Roy qui n’exposaient que tous les deux ans (1762, 1764, 1774).
Dans un des rares livrets du Salon de 1751, qui a lieu Salle des Grands-Augustins, intitulé Explication des ou-
plume : Chantereau. Inventaire Guiffrey-Marcel n° 2202. Sur une place de village, au fond de laquelle est un château, des paysans et des soldats sont occupés à manger, à boire, à jouer, etc.
(1) Attribué à Chantereau. Crayon noir lavé de bistre. H. 0,185; L. 0,284. Sur le montage, au crayon : Chantro. Inventaire du Cabinet des Dessins du Musée du Louvre. M. I. 25195. Inventaire Guiffrey- Marcel, n° 2204. Au fond, des collines boisées; au premier plan, des paysans conduisant des moutons et des bœufs.
(2) J. Guïffrey. Histoire de l’Académie de Saint-Luc. Paris, 1915 (Archives de l’art français, Nouvelle période, t. IX).
vrages de peinture et de sculpture de Messieurs de l’Académie de Saint-Luc, on lit :
«Par Monsieur Chantereau, adjoint :
«Un tableau sur toile de 25 fait pour l’Académie, représentant un manège à découvert ou une course de lances, et plusieurs autres tableaux dans la même manière.»> (N° 40.)
A l'exposition du 15 mai 1752 qui a lieu à l’Arsenal où le marquis de Vaudoyer lui offre asile, Chantereau montre, sous le n° 43, un tableau représentant une Chasse à l’oiseau de proie.
Au 30 mai 1753, encore à l’Arsenal :
«N° 37, par Monsieur Chantereau, adjoint à professeur, rue Saint-Honoré, plusieurs tableaux représentant des repos champêtres, des figures d'animaux et autres, sous le même numéro. »
Chantereau mena donc toujours de front ces deux genres : Conversations champêtres, et Scènes de manège, à la manière de Wouwermans et, plus immédiatement, de Charles Parrocel. C’est d’ailleurs plus à Charles Parrocel qu’à Watteau qu’il nous faut songer devant le dessin du Musée de Reñnes (1), dessin à la mine relevé de blanc, sur papier bleuté, et représentant un chasseur en tricorne avec ses deux chiens.
Le judicieux collectionneur que fut Paignon-Dijonval avait réuni plusieurs dessins et,estampes de notre peintre (2)
(1) Collection du marquis de Robien. Voir appendice I. (2) BÉNARD, Cabinet de M. Paignon-Dijonval. Etat détaillé et raisonné des dessins et des estampes. Paris, 1810, p. 162.
FRANCÇOIS-JÉRÔME CHANTEREAU 175
N° 3844, Deux bergers gardant un troupeau de vaches dont une s’abreuve dans la rivière; aux crayons noir, rouge et blanc, sur papier gris; 16 p. sur 10 p.
N° 3845, Le repos des chasseurs, esquisses à l’huile sur papier (sujet cher à Chantereau). Rendez-vous de chasse près des ruines d’un palais. Esquisse à l’huile sur papier.
N° 3846, Une bergère causant avec les bergers, près d’une rivière, qu’un troupeau traverse à gué; 15 p. sur 11 p.
Des bergers faisant abreuver leur troupeau dans le bassin d’une fontaine. Esquisse à l'huile sur papier; 15%p--sur L10p.
N° 3847, Ruines de monuments de Rome antique, lavé d'encre et de bistre, rehaussé de blanc sur papier gris; 20 p. sur 13 p.
N° 3848, Trois figures académiques d’homme assis; aux crayons rouge et blanc sur papier gris; 20 p. sur 13 p.
N° 3849, trois études de têtes d'homme et de femme; aux crayons noir et blanc sur papier gris; 8 p. sur 6 p.
Parmi les estampes de Chantereau, deux s’y trouvent représentées (1), 9634, Halte de soldats, à l’eau-forte, Marche de troupe, contre-épreuve.
N° 9635, Vue d’un camp et distribution de fourrages à sec.
Vraisemblablement, ce sont là, gravées par lui cette fois, les deux estampes auxquelles fait allusion le Mercure de France (cf. p. 165).
En outre, le nom de Chantereau (Jérôme) se trouve
(1) Bénard, id., p. 335.
parfois dans des ventes de la seconde moitié du xvIrr siècle : vente du comte de Vence :
En 1764, le Savoyard réveillé, par J. Chantereau, gravé par Godinot, 24 francs.
Une aubade à minet (attribué) à la vente Prousteau de Mont-Louis; celle-ci beaucoup plus proche, en 1851.
En 1773: à la vente Lempereur, passent six dessins de Jérôme Chantereau, achetés 3 francs.
Et, en 1785, à la vente Nourri, composée de « Compositions et Etudes», on voit passer 27 dessins aux trois crayons par J. Chantereau, qui montent jusqu’au faible prix de 12 francs (1).
Le Musée National de Stockholm possède, nous l’avons dit, deux tableaux de Jérôme Chantereau. Voici le texte du catalogue de ce Musée :
« Chantreau (Chantereau) J. Français. Membre de l’Académie de St-Luc. Travailla à Paris vers le milieu du xvu siècle (déjà avant 1731). Peignit des tableaux de chasse, de batailles et de genre, les derniers, dit-on, dans la manière de Watteau. Les deux tableaux du Musée National semblent plutôt imités de Chardin.
«n° 776 : Cuisine avec campagnards regardant danser un chien.
« Au centre du premier plan, le petit chien sur ses jambes de derrière. A l’arrière-plan, à gauche, un petit garçon jouant de la clarinette pour accompagner la danse du chien; à sa gauche, plus près du. foyer, deux femmes et six enfants de différents âges. Au coin du premier
() Mineur, Dictionnaire des Ventes d'Art. Paris, 1900 et 1911-1912 (ravob) At lp 139;
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Fraxçois-Jérome CHANTEREAU
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FRANCÇCOIS-JÉRÔME CHANTEREAU 177
plan, à gauche, une petite fille sur le seuil de la porte ouverte. Un chat, des chiens, des ustensiles de ménage.
« Chêne. 0,33 sur 0,42.
< K. G. Tessin : les deux n° envoyés par lui de Paris. 1751. Louise Ulrique. Fissures dans la couleur.
«n° 777: Devant une habitation rustique, un petit garçon joue avec des cartes.
< Pendant du n° précédent.
« Au milieu du tableau, un escalier de bois montant au 1°” étage, à gauche; en bas, sur la dernière marche, un homme âgé causant avec un petit garçon. Celui-ci montre du doigt un camarade couché par terre, étalant des cartes devant lui. À droite, au premier plan, une petite fille avec manchon, une femme lavant de la vaisselle. Au fond, paysage.
« Chêne. 0,31 sur 0,43.
« K. G. Tessin. — Louise Ulrique.
« Beaucoup de fissures dans la couleur (1).
9 dessins de Chantereau se trouvent également au Musée National :
1° Jeune garçon assis, le chapeau sur la tête, aux trois
crayons, papier gris.
2° Deux petites filles dont l’une assise à terre et l’autre debout. De même.
‘3° Deux enfants et un chien. De même.
(1) Notice descriptive des tableaux du Musée National de Stockholm, par Georg Gôthe, 1'° partie: Maîtres. étrangers (non scandinaves), 3° édition. Stockholm, 1910.
4° Etude de quatre figures d’homme. De même.
5° Tête d’une jeune fille. De même.
6° Etude d’un chien noir, deux têtes de mulet, etc. De même.
7° Un lièvre suspendu par les pattes. De même.
8° Etude de deux têtes de mulet et un chien couché. De même.
9° Partie de chasse, se reposant. Crayon et aquarelle jaune, brun et vert.
Ils furent achetés par le comte de Tessin, à Paris, au cabinet de M. Crozat. Le richissime et subtil amateur ne dédaignait pas Chantereau, comme on voit.
L’introducteur des Ambassadeurs, M. la Live de Jully, qui demeurait rue Saint-Honoré, près des Feuillants, avait composé une collection des mieux choisies. Parmi les peintures qui ornaïent le grand salon, sur le jardin, on voyait : «Un vieillard dans le goût de Rembrandt, tableau peint sur bois par Chantereau.» (1)
Le Musée de Strasbourg conserve un tableau montrant un Intérieur de cuisine, qui a de grandes analogies avec le tableau de Stockholm. Généralement donnée à Watteau, cette peinture pourrait être restituée à Jérôme Chantereau.
Le tableau de la vente Sussmann (18-19 mai 1922, n° 47. Reprod. dans le catalogue), Marche de troupes, que M”° Ingersoll-Smouse indique comme une copie d’après Pater (« Pater », Paris 1928, n° 461, p. 73) peut être aussi attribué à Chantereau (2). >
() Livre-journal de Lazare Duvaux (1748-1758), publié par Courajod, 1873 (2 vol.), t. I°", p. CCLXXXVI.
(2) DactEr et VUAFLART. Op. cit., tome I°", p. 174).
M. Hector Brame possède un tableau qui semble extrémement proche du n° 776 du Musée de Stockholm. C’est une toile de 0,54 sur 0,68, représentant un intérieur de ferme ou d’auberge. Au centre, trois personnages sont attablés. À gauche, devant une vaste cheminée, une femme est assise auprès d’un groupe d’enfants. Au fond, une servante range de la vaisselle dans un placard, et, à droite, une femme se tient sur le seuil d’une porte ouverte et enlève ses sabots. Au premier plan, à droite, une femme qui fait la lessive rappelle certaines silhouettes de Chardin. Un peu partout des enfants et des chiens. L’œuvre n’est pas signée. L’ensemble est dans une gamme de gris-bruns, tirant sur le vert, rehaussée de taches d’un rouge vif. La facture est assez sommaire et certaines parties sont à peine esquissées. La pâte assez épaisse est distribuée en touches longues et un peu molles.
Les deux tableaux du Musée de Stockholm, peints sur chêne, furent acquis à Paris, dans l’atelier même de l'artiste et exposés à Stockholm, en 1741, par le comte C. G. de Tessin, ambassadeur de Suède à Paris, de 1739 à 1742. Ils seraient donc antérieurs au Tableau d’armée, gravé par Le Bas, et viennent à l’appui de la thèse qui verrait une parenté entre le Chantereau de 1700 que mentionne le registre de la chapelle de Suède et le Chantereau auteur de nos dessins du Louvre. Les deux tableaux de la collection du comte de Tessin passèrent dans celle de la reine Louise Ulrique, épouse du roi Adolphe Frédérik. Ils entrèrent dans les collections d'Etat avec tous les autres tableaux de cette reine, en 1777. Les achats du comte de Tessin pour le compte du roi de Suède sont extrêmement importants. Les deux Chantereau font partie d’un envoi qui comporte en outre l’Acis et Galathée, de Caze, le Jugement de Pâris, de M. Coypel, et plusieurs
Desportes. Pour Louise Ulrique, sœur du Grand Frédéric, il achète des Lancret, un Pater, un Le Moyne (1).
Le comte de Tessin visita donc l’atelier de Chantereau, on pourrait dire même son magasin, car Chantereau nous apparaît, au moment de sa mort, comme un des plus importants marchands de tableaux de Paris.
Il ne semble pas recommandable par la pureté de ses mœurs. Mariette dit, à la fin de son article sur Autreau : «Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ce fut lui qui tua, dans une querelle qu’ils eurent ensemble, le peintre Godefroy. »
Une main autre que celle de Mariette écrivit en marge :
«Le peintre Godefroy fut tué par un nommé Chantereau, peintre très médiocre, mais qui mettait une sorte d'esprit dans ses ouvrages. D’ailleurs c'était un libertin et un homme de mauvaises mœurs. Pour Godefroy, il n’était employé qu’à nettoyer les tableaux du roi.» (2)
Il semble d’abord qu’il s’agit bien de ce Godefroy qui était chargé, en même temps que Van Breda et Cotens, de réparer les toiles de Rubens qui se trouvaient dans les galeries du Luxembourg. Il avait, paraît-il, un secret particulier pour rentoiler les tableaux détériorés.
Nous ne sûmes un instant, malgré le correcteur acerbe de Mariette, jusqu’à quel point Chantereau était responsable de la mort de Godefroy. Selon les Mémoires du joaillier Duvaux, une dame Godefroy, originaire d'Anvers, vint se fixer avec son époux à Paris, vers 1727-1728. « Peintres tous les deux, ils pratiquaient surtôut la restauration des
(1) P. Lespinasse, « L’Art français et la Suède de 1688 à 1816 », Bulletin de la Société d'Histoire de l’Art français, 1911 (pp. 54 et 293), p. 117.
(2) Abecedario de P.-J. Mariette, t. I°", p. 40.
peintures altérées et exploitaient un secret pour le rentoilage des tableaux; ils faisaient de brillantes affaires quand Godefroy fut tué par un Hollandais Oukstout, son rival dans la restauration des tableaux. Ferdinand-Joseph Godefroy, son fils, se trouva compromis pour avoir tiré l’épée contre l'assassin. C’est au sortir d’un dîner (1) que Godefroy fut assailli par Oukstout, qui, par trahison, profita de son trouble pour le tuer. »
Le fils, comme le relate Duvaux, rencontra certain jour Oukstout sous un guichet du Louvre et le chargea l’épée à la main. L’autre ne dut la vie qu’à un tourniquet dont il profita pour s’esquiver.
L'affaire fit du bruit, M. de Marigny en fut saisi. Le Roy fit cesser le scandale. Il s’intéressait à la famille de Godefroy. Par son ordre « le jeune Ferdinand-Joseph Godefroy, peintre, fut envoyé à l’Académie de France à Rome. Le grand art ne lui fut pas favorable. Il revint plus tard à l’industrie paternelle. »
Or la scolie vue dans Mariette se trouve confirmée, sans appel, par les archives du Châtelet de Paris (2). Cette fois, la victime est un certain Joseph-Ferdinand Godefroy, maître peintre, et, sinistre hasard, c’est le fils même de Godefroy que nous avons vu tué par Oukstout. Ce gros fait-divers se produit par un beau soir de printemps, le 16 avril 1741.
Le procès-verbal du drame lui-même et ceux des diverses dépositions forment un volumineux dossier. La conscience et la minutie qui président à sa rédaction le
(1) Gazette des Beaux-Arts, 2° période, t. I, p. 43. (2) Publiées par M. Jules Guiïffrey. Nouvelles archives de l'Art français, 2° série, t. IV (1883), pp. 395-417.
colorent vivement et nous font assister à ces minutes agitées (1).
Le remords ne semble pas avoir corrigé Chantereau des mœurs dissolues que lui prête le commentateur de Mariette. Il meurt impénitent dans sa maison de la rue Saint-Honoré, vis-à-vis de l’Oratoire, le mercredi 7 décembre 1757, dans la matinée.
Les créanciers arrivent de toutes parts et le commissaire Pierre Chenon est requis d’apposer les scellés. Le défunt se souciait fort peu de ses dettes; son loyer qui ne s’élève qu’à 400 ou 450 livres est dû par lui depuis 1750. II laisse pour unique héritière sa sœur Jeanne-Josèphe Chantereau, qui demeure rue de Bretagne, au Marais, et qui désigne M. René Poultier, notaire, pour faire l'inventaire, et Savinien de Mortain, maître-peintre de l’Académie de Saint-Luc, demeurant Pont Notre-Dame, pour donner son avis sur les prisées des tableaux, estampes, dessins et sculptures; rien à noter pour le mobilier (2).
Plusieurs personnes appartenant aux diverses classes de la société lui avaient confié des œuvres pour les vendre. Il semble avoir eu, de ce fait, un des magasins les mieux montés et les mieux achalandés de Paris (3).
(1) Voir Appendice.
(2) J. GUIFFREY « Scellés et inventaires d’artistes », publiés dans Nouvelles archives de l’Art français, 2 série, t. V, 1884.
(3) Il était fréquent qu’un peintre fût, en même temps que peintre, brocanteur et marchand de tableaux. L'Académie Royale protesta, tant qu’elle put contre ces mœurs. Elle ne pouvait les interdire qu’à ses propres membres. “
« Les peintres suppléaient aux commandes en brocantant des tableaux; mais l’Académie leur interdit le commerce qu’elle juge incompatible avec leur dignité. mais la Compagnie ne peut interdire un commerce discret. » PIERRE MARCEL, La peinture française au début du XVIII siècle, pp. 139-140.
Le début du procès-verbal ne manque pas de pittoresque et Chantereau dut avoir une existence assez mouvementée.
Le procès-verbal s’exprime ainsi :
« Au cours de l’apposition des scellés, Marie-Nicolle, gouvernante du deffunt, a déclaré que ledit deffunt a emprunté du sieur Tellagory, maître d’armes, depuis environ deux mois, trente louis d’or, en nantissement desquels il lui a remis une montre à double boëte d’or, une tabatière d’or en coquille et une bague de diamants fins.
« Plus ledit deffunt a remis son épée damasquinée dont la branche était cassée au sieur Geresme, maître fourbisseur, Pont au Change.
« Que le sieur Poullain, maître tailleur fripier demeurant sous les piliers de la tonnellerie, Aux Trois Rois, a en sa possession, appartenant au deffunt, un habit de velours noir doublé de raz de soye, une veste de satin cramoisi uni, avec un galon d’or à dents, doublée de pluche de soye, un surtout de camelot cannelle, à boutons et boutonnières d’or, veste et culotte pareilles que ledit Poullain retient pour 30. »
Suivent une cinquantaine d’oppositions pour tableaux confiés à Chantereau pour la vente.
Les plus grands noms de la peinture se trouvent, si lon en croit l’inventaire, représentés chez Chantereau; celui de Téniers et de Titien s’y rencontrent communément.
Cependant la toile la plus haut prisée est un Guide dont l’estimation dépasse de beaucoup tous les autres.
Ainsi finit Chantereau, dans un grand désordre financier.
Christofle-Paul, marquis de Robien, chevalier, baron de Kaer, vicomte de Plaintel, est né au château de Robien, près de Quintin (Côtes-du-Nord) le 4 novembre 1698, d’une ancienne famille parlementaire. Il fut nommé conseiller au Parlement de Bretagne le 26 janvier 1720 et président à mortier le 19 octobre 1724. II fut reçu membre de l’Académie de Berlin le 20 février 1755, et mourut à Rennes le 5 juin 1756.
Jurisconsulte, naturaliste et archéologue, il publia à Paris sans nom d'auteur, en 1751, deux opuscules : les Nouvelles idées sur la formation des fossiles, et la Dissertation sur la formation des différentes espèces de pierres figurées qui se trouvent dans la Bretagne.
Il écrivit aussi d’autres ouvrages restés inédits, dont son grand manuscrit intitulé Description de la Bretagne qui est conservé à la Bibliothèque municipale de Rennes et comprend 916 feuillets in-folio et 657 dessins coloriés. Ce manuscrit renferme le catalogue de ses collections.
Les collections du Président de Robien étaient estimées 100.000 écus : elles comprenaient une bibliothèque, des tableaux, des dessins, des estampes, un cabinet d’histoire naturelle, un médaillier, des antiquités égyptiennes, persanes, gauloises, grecques, romaines, étrusques, des intailles, des camées, des objets d’art du Moyen Age et de
la Renaissance, des porcelaines et des laques de la Chine et du Japon et d’autres objets exotiques.
Ces collections passèrent à son fils aîné et furent confisquées pendant la Révolution. La loi du 8 pluviôse an I donna aux Directoires de Districts les objets confisqués. L’Administration départementale en trouvait l’entretien onéreux, et une décision du ministre de l’Intérieur du 24 ventôse an XIII en attribua la propriété à la commune de Rennes, qui accepta le don, après de grandes difficultés, le 24 vendémiaire an XIV.
Sous le règne de Louis-Philippe, les héritiers du marquis de Robien, au nombre de six, firent l’abandon généreux à la ville de Rennes de leurs droits sur ces collections, en sorte qu’elles sont devenues la propriété absolument légitime de la ville.
Elles furent successivement déposées dans l’ancienne chapelle de la Visitation, dans l’ancien couvent des Carmélites, dans l’ancien Evêché, dans les greniers de l'Hôtel de Ville, et enfin dans le Palais Universitaire qui est devenu aujourd’hui le Palais des Musées.
Les livres sont déposés à la Bibliothèque municipale.
Nous devons ces renseignements à l’obligeance du très érudit conservateur du musée des Beaux-Arts de Rennes, M. Paul Banéat.