Asinaria, III, n
sur le lit de cuir 1 en rentrant. Mais c'est un diable d'homme. Il fatigue Pierrat Torterue lui-même, qui a les mains plus grosses que moi. Comme dit ce bon Plautus :
Nudus vinctus, centum pondo, es quando pendes per pedes2. »
C'est dans Du Breul et non dans Plaute que Victor Hugo a pris ces deux citations. Du Breul (p. 87), décrivant la chapelle de Saint- Denis de la Chartre, dit que Ton y voit « une grosse pierre de caillou noir eschancree et vuidee par le milieu à la proportion du col d'un homme, et trouée aux costez pour y passer des cordes, et les lier sur les espaules des prisonniers a ce qu'ils demeurassent accroupis sans se pouvoir relever de terre, ny se pouvoir estendre pour prendre quelque repos ». Ce supplice, dit-il, était fort usité chez les anciens, et de plus ils attachaient des poids aux bras et aux jambes des esclaves qu'ils suspendaient pour les fustiger. « Plaute appelle ces poids Co?7ipedes, Numellas, Pedicas, Boias, Asinaria perfidiœ 3.
Advorsum stimulos, laminas, crucesque, compedesque, Nervos, catenas, carceres, numellas, pedicas, boias,
où il faict la description des instruments desquels ces bourreaux se servoient et plus devant il remarque la pesanteur de ces poids.
Nudus vinctus, centum pondo, es quando pendes per pedes. »
Florian Barbedienne, l'auditeur du Châtelet, est pénétré de l'importance de ses fonctions, et tient à ce que l'on ait pour lui tout le respect dû à sa dignité. Il lance à Quasimodo une véhémente apostrophe, dans laquelle il énumère tous les devoirs de sa charge. « C'est donc à dire, maître pervers et rapinier que vous êtes, que vous vous permettez de manquer à l'auditeur du Châtelet, au magistrat commis à la police populaire de Paris, chargé de faire recherche des crimes, délits et mauvais trains,
de contrôler tous métiers et interdire le monopole » L'énumé-
ration, qui est longue, est empruntée à Du Breul (p. 774). Mais
1. On trouve dans les Comptes de la Prévôté, p. 476, cet article dans les dépenses de 1485 : « Fut fait un lit couvert de cuir, doublé de toille et de bourre ; et ledit lit mis en la Chambre de la question du Chastelet, sur lequel sont mis les Patiens que l'on meta la question du Chastelet. >»
2. Asinaria, II, n. Pour que le vers ait un sens, il faut reporter la seconde virgule après es, mais la faute est dans Du Breul.
3. Le mot per/îdiae est le premier mot de la scène dans laquelle se trouvent les deux vers.
ces attributions sont celles des commissaires du Châtelet et non des auditeurs.
Il n'est pas jusqu'à la Falourdel, la vilotière du pont Saint- Michel, chez qui Victor Hugo n'ait tenu à marquer un trait de caractère. Elle ne veut pas qu'on parle « outrageusement » de sa maison (II, 114). « Femme Falourdel, dit monsieur le président avec majesté, n'avez-vous rien de plus à dire à la justice? — Non, monseigneur, répondit la vieille, sinon que dans le rapport on a traité ma maison de masure tortue et puante, ce qui est outrageusement parler. Les maisons du pont n'ont pas grande mine, parce qu'il y a foison de peuple, mais néanmoins les bouchers ne laissent pas d'y demeurer, qui sont gens riches et mariés à de belles femmes fort propres. » Ces derniers mots se trouvent dans Sauvai, mais non à propos du pont Saint-Michel. 11 s'agit de la Grande Boucherie de Paris (I, 636) : « Sa tuerie et son écorcherie sont près de là, et de même qu'anciennement à la Place-auxveaux, et autres rues voisines qui tiennent à la rivière, ou y conduisent, rues véritablement à l'ordinaire étroites, tortues, obscures, puantes; les Boucliers néanmoins qui sont gens riches, et mariés à de belles femmes, et propres, ne laissent pas d'y demeurer; mais c'est la plupart du temps dans des maisons claires, propres et bien meublées. »
Même quand il ne cherche pas à donner une physionomie à ses personnages, Victor Hugo veut encore que leurs propos soient vraisemblables. Il ne croit pas inutile de s'appuyer sur des documents. Quoi de plus naturel que cette conversation, à laquelle prennent part des écoliers, un bourgeois, une marchande de marée? « Depuis combien de temps êtes-vous ici? crie un écolier à Jean Frollo. — Par la miséricorde du diable! répondit Joannes Frollo, voilà plus de quatre heures, et j'espère bien qu'elles me seront comptées sur mon temps de purgatoire. J'ai entendu les huit chantres du roi de Sicile entonner le premier verset de la haute messe de sept heures dans la Sainte-Chapelle. — De beaux chantres! reprit l'autre, et qui ont la voix encore plus pointue que leur bonnet! Avant de fonder une messe à monsieur saint Jean, le roi aurait bien dû s'informer si monsieur saint Jean aime le latin psalmodié avec accent provençal. — C'est pour employer ces maudits chantres du roi de Sicile qu'il a fait cela ! cria aigrement une vieille femme dans la foule au bas de la fenêtre. Je vous demande un peu! mille livres parisis pour une messe! et sur la ferme du poisson de mer des halles de Paris, encore ! — Paix! vieille, reprit un gros et grave personnage qui se bouchait
le nez à côté de la marchande de poisson; il fallait bien fonder une messe. Vouliez-vous pas que le roi retombât malade? » (I, 22.) L'auteur de la Chronique scandaleuse parle des craintes que Louis XI éprouva pour sa santé à partir de 1481. Il avait été, en septembre, si malade qu'on l'avait cru mort pendant deux heures : « Parquoy et afin de recouvrer sa santé, envoya faire maintes offrandes, et donner de bien grandes sommes de deniers en diverses Eglises de ce Royaume, et fist de grandes fondations, et entre les autres fondations, fonda en la saincte Chappelle du Palais Royal à Paris, une haute Messe pour y estre ditte chascun jour en l'honneur de Mgr Sainct Jehan, à l'heure de sept heures du matin, laquelle il ordonna estre chantée par huit chantres, qui estoient venus du pays de Provence, lesquels avoient esté au Roy René de Secille, et de sa Chappelle, qui s'en vinrent après le trespas dudit feu Roy René, leur maistre devers le Roy, qui les recueillit, comme dit est. Et fonda laditte Messe de mil livres parisis, prises sur la Ferme et coustume du poisson de mer qui se vend es Halles de Paris \ »
Un peu plus tard, toujours dans la grande salle du Palais, deux bourgeois parlent de la location de l'hôtel de Navarre et de là cherté des loyers (I, 79) : « Vous savez, maître Cheneteau, l'hôtel de Navarre, qui était à M. de Nemours? — Oui, vis à vis la chapelle de Rraque. — Eh bien, le fisc vient de le louer à Guillaume Alixandre, historieur, pour six livres huit sols parisis par an. — Gomme les loyers renchérissent! » Tous ces détails sont exacts, sauf la date de la location2.
Deux vieillards s'abordent dans la rue et parlent du froid qu'il fait. Ils rappellent les grands hivers dont on a gardé le souvenir (I, 109-110). « Maître Thibaut Fernicle, savez-vous qu'il fait froid? — Oui bien, maître Boniface Disome! Est-ce que nous allons avoir un hiver comme il y a trois ans, en 80, que le bois coûtait huit sols le moule? — Bah! ce n'est rien, maître Thibaut, près de l'hiver de 1407, qu'il gela depuis la Saint-Martin jusqu'à la Chandeleur! et avec une telle furie que la plume du greffier du parlement gelait, dans la grande chambre, de trois mots en trois
1. Édit. Lenglet-Dufresnoy, II, 162-163 (B. de Mandrot, H, 110).
2. Comptes de la Prévôté. Domaine de Paris, 1478. « De Guillaume Alixandre, Historieur, pour un Hostel appelle l'Hostel de Navarre, et ses appartenances, assis à Paris devant et à l'opposite delà Chapelle Uraque, qui fut et appartint à feu M r Jaques d'Armagnac, en son vivant Duc de Nemoux... baillé à titre de louage audit Guillaume Alixandre... pour en jouir de Saint-Remi 1477 jusqu'à quatre ans ensuivant... moyennant le prix et somme de six livres huit sols parisis de loyer pour chacune desdites quatre années... » (Sauvai, 111, 430.)
mots, ce qui interrompit l'enregistrement de la justice. » Tout cela se trouve dans Sauvai1.
Les haudriettes qui contemplent l'enfant monstrueux exposé à Notre-Dame se demandent si c'est bien un être humain (I, 215). « Ce n'est pas un enfant, Agnès. — C'est un singe manqué, observait Gauchère. — C'est un miracle, reprenait Henriette la Gaultière. — Alors, remarquait Agnès, c'est le troisième depuis le dimanche du Lxtare. Car il n'y a pas huit jours que nous avons eu le miracle du moqueur de pèlerins puni divinement par Notre- Dame d'Aubervilliers, et c'était le second miracle du mois. » Du Breul (p. 1042) parle des miracles qui se sont accomplis en l'église Saint-Christophe, à Aubervilliers, en la chapelle Notre- Dame. Il reproduit le récit en vers de ces miracles, qui sont au nombre de cinq. Le second, qui eut lieu vers 1338, est celui « d'un moqueur de pèlerins puny divinement ».
Sur la place du Parvis Notre-Dame, des badauds causent en attendant la Esmeralda, qu'on doit amener faire amende honorable (II, 172). « Monsieur, c'est l'usage. Le bailli du Palais est tenu de livrer le malfaiteur tout jugé, pour l'exécution, si c'est un laïc, au prévôt de Paris; si c'est un clerc, à l'official de l'évêché. » Du Breul (p. 151), parlant de l'ancien droit de justice qu'exerçait le bailli du Palais, indique une restriction, pour les cas criminels, « pour lesquels il convenoit faire exécution corporelle. Car lors il estoit tenu de rendre le malfaiteur tout jugé, s'il estoit lay, au Prévost de Paris, dehors la porte du Palais sur la chaussée, pour en faire l'exécution... Ou s'il estoit Clerc ou Prestre, il devoit estre par luy rendu à TOfficial de Paris, ou à autres Juges ordinaires... »
Les personnages historiques étaient un peu embarrassants. Louis XI est trop connu pour qu'il soit facile de le représenter d'une manière originale. Il était d'ailleurs difficile d'oublier Quentin Durward. Victor Hugo a pourtant réussi à faire un Louis XI qui est bien à lui. On peut critiquer la façon dont il le fait parler et agir. Mais s'il n'a pas toujours réussi à obtenir la
1. I, 201 : « En 1407, depuis la St Martin, jusqu'à la veille de la Chandeleur, il fit un froid si âpre et si cuisant que les Artisans ne pouvoient travailler : et quoique le Greffier du Parlement eût du feu dans la Grand'Chambre tout contre son cornet, de trois mots en trois mots son encre geloit dans sa plume, et ne pouvoit enregîtrer aucun arrêt. » — P. 203 : « (En 1480) comme le bois ne venoit point à Paris, il devint si cher que le moule coûtoit huit sols parisis.... »
vraisemblance, il faut reconnaître qu'il Ta cherchée avec beaucoup de soin. Dans la plus longue des scènes 1 où figure le roi, presque chaque détail répond à un texte 2.
Olivier le Daim lit un long mémoire et Louis XI écoute avec attention. Le roi s'écrie lout à coup : « Cinquante sols les robes de nos valets, et douze livres les manteaux des clercs de notre couronne! C'est cela! versez l'or à tonnes! Etes-vous fou, Olivier? » P. Mathieu mentionne cette dépense, mais parce qu'il la trouve très modique (p. 493) : « On ne donnoit que cinquante sols pour les robbes de valets, et douze livres pour les manteaux des clercs, Notaires et Secrétaires de la Maison et Couronne de France. » Louis XI arrache le cahier des mains d'Olivier, et continue lui-même la lecture en s'indignant des frais « d'une si prodigieuse maison ». La liste des serviteurs, avec l'indication des gages de chacun d'eux, est en entier empruntée à P. Mathieu 3.
« C'est comme cette requête en latin de la seigneurie de France, pour que nous ayons à rétablir ce qu'ils appellent les grandes charges de la couronne! Charges en effet! charges qui écrasent! Ah! messieurs! vous dites que nous ne sommes pas un roi, pour régner dapifero nulle, buticulario riullol Nous vous le ferons voir, Pasque-Dieu! si nous ne sommes pas un roi! » On lit dans Sauvai (II, 744) : « En un titre de l'an 1223, es Antiquités de St Denys, Dapifero nullo, Buticulario nullo, vacante Cancellaria; c'étoient seulement des suspensions et trêves^ suivies, peu après, de continuation d'exercice. » Peut-être est-ce de là que provient la phrase de Louis XI.
La mauvaise humeur du roi se détend par une plaisanterie. Il
1. L'autre chapitre est intitulé Abbas Beati Martini. Louis XI, en sortant, dit à Claude Frollo : « Venez demain au palais des Tournelles, et demandez l'abbé de Saint-Martin de Tours. » — L'archidiacre rentra chez lui stupéfait, comprenant enfin quel personnage c'était que le compère Tourangeau, et se rappelant ce passage du cartulaire de Saint-Martin de Tours : Abbas Beati Martini, scilicet rex Franciae, est canonicus de consuetudine et habet parvam praebendam quam habet sanctus Venantius et débet sedere in sede thesaurarii. » (I, 269.) Sauvai consacre un chapitre à la Chappe de St Martin (II, 732-734), et parle des honneurs spéciaux qui, en France, ont toujours été rendus à ce saint. « Pour ce même respect, nos Rois ont retenu le nom et titre d'Abbé et Chanoine de l'Abbayie de Saint-Martin de Tours. Il se voit des Patentes de Louis XI, en la qualité d'Abbé de Saint-Martin. Au livre des Statuts et Recueil de l'Eglise Saint-Martin de Tours, au chapitre De polestate Abbatis, Begis Franciae, il dit que l'Abbé de Saint-Martin, à savoir le Roi de France, est Chanoine de la dite Eglise, et a une petite Prébende, et doit seoir au siège du Trésorier : Abbas Beati Martini.... » Le texte latin est, comme dans Notre-Dame, imprimé en italique, et Bex Franciae est en petites capitales.
2. II, 30 i. Nous étudierons plus loin la description de la chambre où se passe la plus grande partie de cette scène.
3. P. 492. Quelques lignes plus haut, P. Mathieu indique aussi les accroissements de la dépense, qui, jusqu'à 1480, n'avait pas dépassé trente-six mille livres. Victor Hugo a reproduit très exactement tous ces chiffres.
s'adresse aux Flamands : « Voyez-vous, compère Guillaume? le grand pannetier, le grand bouteiller, le grand chambellan, le grand sénéchal ne valent pas le moindre valet. — Retenez ceci, compère Coppenole; — ils ne servent à rien. A se tenir ainsi inutiles autour du roi, ils me font l'effet des quatre évangélistes qui environnent le cadran de la grande horloge du Palais, et que Philippe Brille vient de remettre à neuf. Ils sont dorés, mais ils ne marquent pas l'heure; et l'aiguille peut se passer d'eux. » Cette comparaison rappelle un fait exact. Les Comptes de la Prévôté (p. 407) nous apprennent même combien avait coûté cette réparation, qui datait de 1472. « A Philippe Brille, pour avoir peint et doré la table du caré du Cadran de l'Orloge du Palais avec les quatre Evangelistes qui sont autour du Cadran, et pour ce faire avoir quis et livré or, azur et autres étoffes qu'il y a convenu, dont il a eu par marché à lui fait la somme de douze livres éc.us d'or. »
Olivier reprend sa lecture. Presque tous les articles du mémoire correspondent à des dépenses réelles. La dépense faite pour les sceaux de la prévôté de Paris, la nourriture des colombes de l'hôtel des Tournelles, les quatre sols parisis donnés à un cordelier pour la confession d'un criminel, les cinquante-six cris faits à son de trompe par les carrefours de Paris, l'argent perdu à chercher «. de la finance qu'on disait avoir été cachée », les panneaux de verre blanc, les écussons enchapessés de chapeaux de roses, l'étable pour les pourceaux noirs du roi, les cloisons, planches et trappes faites pour enfermer les lions d'emprès Saint-Paul, l'achat d'une grande épée de justice et la réparation de « la vieille épée qui s'était éclatée et ébréchée en faisant la justice de messire Louis de Luxembourg, » tout cela est mentionné dans les mêmes termes, à diverses dates, dans les Comptes de la Prévôté l. La seule différence, c'est qu'en général le chiffre de la dépense n'est pas indiqué.
Deux détails sont empruntés à P. Mathieu : « Pour deux manches neuves au vieil pourpoint du roi, vingt sols. — Pour une boîte de graisse à graisser les bottes du roi, quinze deniers. » P. Mathieu (p. 492) : « Bodin dit, que par mocquerie il portoit un chappeau gras et du plus meschant drap 2 : et mesme on trouve
1. Sceaux, 423; — Colombes, id. ; — Cordelier, 362; — Cris, 423; — Finance cherchée, 364; — Panneaux de verre blanc, chapeaux de roses, 417; — Pourceaux noirs, id. ; — Lions, 480; — Épée de justice, 429.
2. Victor Hugo a reproduit cette expression en décrivant le costume de Louis XI (p. 307).
en la Chambre des Comptes un article de sa despence portant vingt sols pour deux manches neufves à son viel pourpoint, et un autre article de quinze deniers pour une boite de graisse pour graisser ses bottes. »
Un seul article est de pure fantaisie. Aussi n'est-il mis là que pour amener un mot authentique de Louis XL « Pour nourriture d'un maraud piéton enverrouillé depuis six mois clans la logette de l'écorcherie en attendant qu'on sache qu'en faire. Six livres quatre sols. — Qu'est cela? interrompit le roi. Nourrir ce qu'il faut pendre! Pasque-Dieu ! je ne donnerai plus un sol pour cette nourriture. Olivier, entendez-vous de la chose avec monsieur d'Estouteville, et dès ce soir faites-moi le préparatif des noces du galant avec une potence. » Nous retrouverons ailleurs la logette de l'écorcherie. C'était, du moins en 1383, la prison dont se servaient le prévôt des marchands et les échevins. Mais la dernière phrase de Louis XI se trouve dans une lettre citée par Lenglet- Dufresnoy (II, 280-81). Le roi écrit à M. de Bressuire. « J'ay receu les Lettres que vous m'escrivez, qui font mention d'un nommé Huisson, que vous dites qui a fait plusieurs maux en une commission qu'il dit avoir eue de moy, et pour ce je veux sçavoir qui est ce Huissou, et les abus qu'il a fait touchant cette commission. Je vous prie qu'incontinent ces Lettres veuës vous me l'envoyiez si bien lié et garrotté et si seurement accompagné, qu'il ne s'échappe point, ensemble les informations, qui ont esté faites à l'encontre de luy, et qu'il n'y ait point de faute : et me faites soudain sçavoir de vos nouvelles, pour faire les préparatifs des nopces du galand avec une potence. »
A propos des lions d'emprès Saint-Paul, Louis XI fait cette réflexion : « Il faut que les princes aient de ces animaux mirifiques. A nous autres rois, nos chiens doivent être des lions, et nos chats des tigres. Le grand va aux couronnes. Du temps des païens de Jupiter, quand le peuple offrait aux églises cent bœufs et cent brebis, les empereurs donnaient cent lions et cent aigles. » Cette antithèse est de P. Mathieu (p. 494) : « Quand les peuples vouent des Hécatombes de cent bœufs et de cent brebis, les Empereurs offrent cent Aigles et cent Lyons. »
Quand Olivier, dans la lecture du mémoire, arrive à la cage de fer, Louis XI veut examiner le travail, et montrer la cage aux ambassadeurs flamands. On se rend donc dans la salle où elle se trouve. La description de la cage, l'indication des matériaux dont elle se compose, du travail exécuté pour la construction, le tout, avec la mention des prix, est emprunté textuellement aux Comptes
de 1476 '. Cette lecture est entrecoupée par les supplications du prisonnier, qui laissent le roi parfaitement insensible 2. Louis XI fait même une observation qui montre son indifférence et son calme. « Olivier, dit le roi en hochant la tête, je remarque qu'on me compte le muid de plâtre à vingt sols, qui n'en vaut que douze. Vous referez ce mémoire. » Pour donner à cette phrase son tour archaïque, Victor Hugo a utilisé une phrase de Sauvai, à la fin du mémoire relatif à la cage de fer. « Ainsi monte la dépense, tant de la chambre que de la Cage, à la somme de trois cens soixante-
1. P. 42S. Dans la description de la cage de fer, il n'est pas question de maçonnerie, et Victor Hugo, quand il parle de maçonnerie, de fenêtres, de vitres, a peut-être, dans la rapidité de son travail, confondu certaines indications relatives à la salle avec celles qui concernent la cage. — De plus il emploie à contre-sens cette expression : les fillettes du roi, qui ne désignait nullement les cages de fer. Il a sans cloute lu trop vite ce passage de P. Mathieu (497-498) : « Quand Commincs eut voulu pourtraire un Prince cruel, il n'eut employé que les couleurs dont il faict les descriptions de ces rigoureuses prisons, ces cages de. fer, et ses fillettes. Il dit qu'elles estoient de bois couvertes de pattes de fer, qu'il avoit fait faire à des Allemans des fers tres-pesans et terribles pour mettre au pied, et y estoit un anneau pour mettre un pied, fort malaisé à ouvrir comme un carquant, la chaîne grosse et pesante, et une grosse boulle de fer au bout, beaucoup plus pesante que n'estoit de raison, et les appeloit on les fillettes du Roy. »
2. Le prisonnier dit : « Faites grâce, sire! n'est-ce donc pas assez qu'on ait donné tous mes biens à mes juges, ma vaisselle à monsieur de Torcy, ma librairie à maître Pierre Doriolle, ma tapisserie au gouverneur du Roussillon? » Victor Hugo a trouvé cette indication dans la Chronique scandaleuse, mais il s'agit de l'évêque d'Angers et non de celui de Verdun. Il y a d'ailleurs d'autres inexactitudes de moindre importance. « Et en après le Roy donna et distribua des biens dudit Cardinal à son plaisir, c'est assavoir la vaisselle d'argent fut vendue et l'argent baillé au Trésorier des guerres, pour les affaires du Roy, la tapisserie fut baillée audit Gouverneur de Roussillon, et la Librairie audit maistre Pierre Doriolle ... » Lenglet- Dufresnoy, II, 81 (B. de Mandrot, I, 229).
Un peu plus loin : « Grâce, sire! Soyez miséricordieux. La clémence est une belle vertu royale qui rompt les courantes de la colère. Croit-elle, votre majesté, que ce soit à l'heure de la mort un grand contentement pour un roi de n'avoir laissé aucune offense impunie?... Et j'ai au pied une bien lourde chaîne, et une grosse boulle de fer au bout, beaucoup plus pesante qu'il n'est de raison. » Pierre Mathieu dit en parlant de la clémence (p. 497) : « Cette grande et royale vertu qui par- . donne aux affligés, relevé les abbatus, rompt les courantes de la colère, luy estoit incognuë. Jamais Prince ne trouva pourtant plus d'occasion de s'en faire honneur, mais ceste trompeuse maxime que la Justice du Prince peut tousjours et en tout cas esquiver, gauchir et coudre à la peau du renard celle de Lyon, remplit son règne de tragiques exemples de sévérité, et luy donna en mourant ce contentement de n'avoir laissé aucune oflence impunie. » Quant à ia boule de fer, nous venons de la voir mentionnée dans les mêmes termes parCommynes.
L'évêque s'aperçoit avec désespoir que le roi s'en va sans paraître l'avoir entendu. « La porte se referma. Il ne vit plus rien, et n'entendit plus que la voix rauque du guichetier, qui lui chantait aux oreilles la chanson :
Maître Jean Balue A perdu la vue De ses évêchés, Monsieur de Verdun N'en a plus pas un, Tous sont dépêchés. »
Cette chanson est citée en note dans l'édition de Commynes de Lenglet-Dufresnoy (I, 132). Elle se trouve aussi dans l'ouvrage de Tristan L'Hermite de Soliers. (Lenglet-Dufresnoy, II, 231.)
sept livres huit sols trois deniers parisis, qui étoit une somme considérable alors, puisque le muid de piastre n'est compté qu'à vingt sols parisis, qui aujourd'hui vaut sept livres tournois. »
« Le roi remontait en silence à son retrait... Tout à coup sa majesté se tourna vers le gouverneur de la Bastille. — A propos, dit-elle, n'y avait-il pas quelqu'un dans cette cage? — Pardieu, sire, répondit le gouverneur, stupéfait de la question. — Et qui donc? — Monsieur l'évêque de Verdun.. — Ah! dit-il avec l'air naïf d'y songer pour la première fois, Guillaume de Harancourt \ l'ami de monsieur le cardinal Balue : un bon diable d'évêque! » Cette expression familière, un bon diable d'évêque! Victor Hugo ne l'a pas forgée. Lenglet-Dufresnoy (II, 279) cite une lettre de Louis XI dans laquelle l'expression s'applique à l'évêque d'Evreux, qui était alors Balue. Le roi prie M. de Bressuire de prendre les intérêts de Balue relativement à l'abbaye de Bourgueil dont Balue vient d'être pourvu, mais dont il n'a pas encore la jouissance. « Je vous prie de tenir la main que le tout soit rendu, car il est bon diable d'Evesque pour à cette heure, je ne sçay ce qu'il sera à l'avenir. »
Louis XI prend connaissance des dépêches qu'on a apportées en son absence et dicte à Olivier le Daim les réponses. « Le roi parlait si bas, que les Flamands n'entendaient rien de sa dictée, si ce n'est çà et là quelques lambeaux isolés et peu intelligibles, comme : — ... Maintenir les lieux fertiles par le commerce, et les stériles par les manufactures... — Faire voir aux seigneurs anglais nos quatre bombardes, la Londres, la Brabant, la Bourg-en-Bresse, la Saint- Omer... — L'artillerie est cause que la guerre se fait maintenant plus judicieusement... — A M. de Bressuire, notre ami... — Les armées ne s'entretiennent sans les tributs... — etc. » Tous ces lambeaux de phrases se trouvent dans les textes auxquels Victor Hugo a l'habitude de faire des emprunts. Le premier, maxime chez lui bien connue, se trouve chez P. Mathieu, dans l'éloge qu'il fait de l'œuvre de Henri IV et de Sully 2. Les quatre bombardes dont parle Louis XI sont mentionnées dans la Chronique scandaleuse 3. La phrase sur l'artillerie est une remarque que P. Mathieu met en
1. Le nom est Haraucourt. Mais dans la description de la cage de fer {Comptes de la Prévôté), le nom du prisonnier est écrit Harancourt.
2. P. 497. « ... il a mis sa practique le premier en ceste grande maxime de la science politique, Maintenir les lieux fertiles par le commerce, les stériles par les manufactures. »
3. L'auteur dit qu'en 1475 on conduisit à Pont-Sainte-Maxence une grande quantité d'artillerie... « entre lesquelles y avoit cinq bombardes, dont les quatre avoient nom : c'est assavoir l'une Londres, l'autre Bradant, la tierce Bourg en Bresse, et la
•quarte sainct Orner. » Lenglet-Dufresnoy, II, 115. (B. de Mandrot, I, 329.)
marge de son texte l. En tête de la lettre que je viens de citer se trouvent ces mots : A M. de Bressuire, mon ami. Enfin cette phrase : Les armées ne s'entretiennent sans les tributs, est encore une note marginale de P. Mathieu, destinée, cette fois, à résumer un développement 2.
« Une fois il haussa la voix. « Pasque Dieu! monsieur le roi de Sicile scelle ses lettres sur cire jaune, comme un roi de France. Nous avons peut-être tort de le lui permettre. Mon beau cousin de Bourgogne ne donnait pas d'armoiries à champ de gueules. » C'est Pierre Mathieu qui fournit à Victor Hugo ces deux détails. P. 486 : « L'un des préceptes de la Majesté porte que les marques de souveraineté ne soient communiquées. Il permit toutesfois au Prince d'Orange de se dire Prince far la grâce de Dieu, et au Roy René de Sicile de seeller en cire jaulne l'an 1469 3, ce qui n'appartient qu'aux Roys de France, les autres princes de la Ghrestienté seellent en cire de diverses couleurs... » Deux pages plus loin, P. Mathieu expose en quoi consiste le rôle des rois d'armes : « Ils tenoient registres des devises et couleurs des maisons souveraines, comme du blanc pour France, du noir pour Angleterre, du rouge pour Bourgogne, du bleu pour Savoye, du jaulne pour Lorraine, du vert pour Anjou. Le Roy d'armes en la maison des Ducs de Bourgogne prenoit garde qu'aux anoblissements on ne donna le rouge pour le champ des armoiries, parce que c'estoit la couleur réservée pour le Prince. »
« Une autre fois : Oh! oh! dit-il, le gros message! Que nous réclame notre frère l'empereur? — Et parcourant des yeux la missive en coupant sa lecture d'interjections : — Certes ! les Allemagnes sont si grandes et puissantes qu'il est à peine croyable. » P. Mathieu (p. 588) cite cette phrase de Commynes : « Les Allemagnes sont si grandes et puissantes qu'il est presque incroyable. »
« Une dernière dépêche fit froncer le sourcil à Louis XI. — Qu'est cela? s'écria-t-il. Des plaintes et quérimonies contre nos garnisons de Picardie! Olivier, écrivez en diligence à M. le maréchal de Rouault. — Que les disciplines se relâchent. — Que les gendarmes des ordonnances, les nobles de ban, les francs archers, les suisses, font des maux infinis aux manants. — Que l'homme de guerre, ne se contentant pas des biens qu'il trouve en la maison des laboureurs, les contraint à grands coups de bâton ou
1. P. 361. P. Mathieu expose dans ce passage combien l'usage du canon a changé les conditions de la guerre.
2. P. 360. P. Mathieu parle de la façon dont Louis XI a organisé les armées et des lourds impôts qu'il a établis pour subvenir à ces dépenses.