Le roi René de Sicile mourut en
de voulge à aller quérir du vin à la ville, du poisson, des épiceries et autres choses excessives. — Que monsieur le roi sait cela.
— Que nous entendons garder notre peuple des inconvénients, larcins et pilleries. — Que c'est notre volonté, par Notre-Dame.
— Qu'en outre il ne nous agrée pas qu'aucun ménétrier, barbier ou valet de guerre, soit velu comme prince, de velours, de drap de soie, et d'anneaux d'or. — Que ces vanités sont haineuses à Dieu. — Que nous nous contentons, nous qui sommes gentilhomme, d'un pourpoint de drap à seize sols l'aune de Paris. — Que messieurs les goujats peuvent bien se rabaisser jusque-là eux aussi. » La plupart des éléments de cette lettre peuvent être facilement retrouvés en divers endroits. P. Mathieu (547-548) dit que Louis XI eut de plus puissantes armées qu'aucun de ses prédécesseurs, mais que les gens de guerre étaient fort mal disciplinés. « Ceux de son temps vivoient fort licencieusement. Les plaintes que l'on fit incontinent après sa mort aux Estats de Blois furent fort véhémentes et affectionnées sur ce subjet, et fut dit particulièrement que les gensdarmes des ordonnances, les nobles de ban, les francs Archers, les Suisses avoient faict des maux infinis au peuple, que ï homme de guerre ne se contentant des biens qu'il trouvolt en la maison des laboureurs, les contraignoit à grands coups de baston ou de voulge à aller quérir du vin à la ville, du poisson, espiceries et autres choses excessives1. » Quelques lignes plus loin P. Mathieu parle de la somptuosité excessive des costumes et des inconvénients qui en résultaient. Il cite les plaintes des États de France à Tours, dans lesquelles « fut dit que chacun estoit vestu de veloux et de drap de soye, et n'y avoit menestrier, valet de chambre, barbier ny gens de guerre qui ne s'en parast, n'eut collier ou anneau d'or aux doigts comme les Princes, et ny avoit trahison ne mal qu'ils ne fissent pour continuer cette desreglee somptuosité d'habits. » Dans une Chronique reproduite au second volume deLenglet- Dufresnoy se trouve cette phrase (p. 189) : « Les valets mesmement, à l'imitation des maîtres, et les petites gens indifféremment portoient des pourpoints de soye ou de velours, choses trop vaines et sans doute haineuses à Dieu. » Peut-être est-ce de là que Victor Hugo a tiré ce mot : Toutes ces vanités sont haineuses à Dieu. Quant au pourpoint de drap à seize sols l'aune de Paris, ce
1. L'irritation de Louis XI n'est pas non plus une invention de Victor Hugo. P. Mathieu (p. 548) parle des efforts inutiles du roi pour mettre fin à ce désordre. 11 parle de l'édit de Creil, qui, en 1414, tendit à discipliner les gens d'armes. Louis XI voulait réprimer en particulier la dépense faite pour les vêtements et défendait de vendre aux gens de guerre « aucun drap de laine plus de trente-deux sols parisis l'aune ».
détail est probablement suggéré par une note marginale de P. Mathieu, note qui commente le passage relatif au désordre des draps de soie1.
Au moment où Louis XI termine la dictée de cette lettre, Coictier lui annonce qu'une émotion de populaire vient de se déclarer dans Paris, et menace le bailli du Palais 2. Louis XI est heureux de tout ce qui peut nuire à une autorité autre que la sienne. Aussi, malgré sa dissimulation habituelle, laisse-t-il apercevoir sa satisfaction. Mais la prudence reprend bien vite le dessus. « Ici il s'interrompit brusquement, se mordit la lèvre comme pour rattraper sa pensée à demi échappée, appuya tour-à-tour son œil perçant sur chacun des cinq personnages qui l'entouraient, et tout à coup, saisissant son chapeau à deux mains et le regardant en face, il lui dit : — Oh! je te brûlerais si tu savais ce qu'il y a dans ma têle! » C'était d'après P. Mathieu (p. 550-551) un des mots habituels de Louis XI : « Et considérant que le secret estoit l'ame et l'esprit de toutes sortes de desseins, il disoit quelquefois : Je bruslerois mon chapeau s'il sçavoit ce qui est en ma teste. »
Quand le roi, jugeant Gringoire inoffensif, se décide à lui rendre la liberté, Tristan l'Hermite, mécontent, voudrait au moins qu'on le relînt quelque temps en cage. « Compère, repartit Louis XI, crois-tu que ce soit pour de pareils oiseaux que nous faisons faire des cages de trois cent soixante-sept livres huit sous trois deniers? Lâchez-moi incontinent le paillard (Louis XI affectionnait ce mot, qui faisait avec Pasque Dieu le fond de sa jovialité), et mettez le hors avec une bourrade! » L'affection de Louis XI pour le mot paillard nous est attestée au tome II de Lenglet-Dufresnoy (p. 276). Nous y voyons comment Louis XI, charmé de la réponse spirituelle d'un jeune scribe, le prit aussitôt à son service. « Viens çà, dit le roy, tu es un gentil paillard (il usoit souvent de ce mot), tu es à moy, et le prit à son service. Car le bon prince aimoitfort les bons mots et les esprits subtils. »
Laissons de côté, pour le moment, les sollicitations qu'adressent au roi, avec un inégal succès, Coictier et Olivier le Daim. La réponse de Louis XI à son barbier se termine par ces mots : « L'orgueil vous perdra, mon compère. L'orgueil est toujours talonné de la ruine et de la honte. » D'après P. Mathieu (p. 550), le mot de Louis XI était un peu différent. « Quand orgueil che-
1. « Philippe le Bel fit une ordonnance pour le. règlement des habits selon la condition et différence des personnes. » Cette ordonnance « defiend aux gens de robbe longue et clercs qui ne sont pas en dignité de faire robbes pour leur corps de drap de plus de seize sols l'aune de Paris ».
2. Le bailli du Palais n'était autre que Coictier. Victor Hugo l'a oublié.
vauche devant, honte et dommage le suivent de bien près. » P. Mathieu ajoute en marge cette note, que Victor Hugo préfère au texte : « L'orgueil est tousjours talonné de la ruine et de la honte. »
Louis XI console « avec une bonhomie singulière » Olivier le Daim, jaloux de Goictier. « Va, mon pauvre barbier, cela se retrouvera. Que dirais-tu donc et que deviendrait ta charge, si j'étais un roi comme le roi Chilpéric, qui avait pour geste de tenir sa barbe dans sa main? » C'est du Breul qui, dans la description de Saint-Germain-des-Prés, parle du geste habituel de Chilpéric (p. 225). « En la mesme Eglise du costé de septentrion, on voit une autre tombe de pierre, sur laquelle une statue de roy est couchée avec ces mots gravez à l'entour en lettres anciennes. Rex Chilpericus hoc tegitur lapide. Belleforest, tome I, des Annales, livre I, chap. 23, suivant l'erreur de Nicolas Gilles, escrit qu'en mémoire du forfait il tient la main en sa gorge, comme signifiant qu'il mourut de mort violente. Mais il s'abuse. C'estoit son geste ordinaire de tenir sa barbe d'une main : Et l'ay -veu ainsi insculpé en son grand seel, que me monstra (il y a près de soixante ans) Philippe de Lantier, gênerai des monnoyes et grand Antiquaire. »
Louis XI, décidément de bonne humeur, plaisante avec Coppenole, dont Rym trouve la franchise un peu audacieuse. « Laissezle dire, monsieur Rym mon ami, dit le roi. J'aime ce franc-pailer. Mon père Charles septième disait que la vérité était malade. Je croyais, moi, qu'elle était morte et qu'elle n'avait point trouvé de confesseur. Maître Coppenole me détrompe. » Cette plaisanterie de Charles VII et de Louis XI est rapportée par P. Mathieu (p. 551). « Il se souvenoit d'avoir ouy dire au Roy Charles VII, son père, que la vérité estoit malade, et adjousloit, je croy que depuis elle est morte et qu'elle n'a point trouvé de confesseur *. »
Il s'en faut de beaucoup que Victor Hugo ait dessiné avec autant de soin la physionomie des personnages qui entourent Louis XL Chez Coictier et Olivier le Daim, ce qu'il a voulu indiquer surtout, c'est l'avidité insatiable, accompagnée chez le médecin d'une habileté rusée qui arrive toujours à son but, chez le barbier d'une vanité qui parfois dépasse la mesure. Mais si Victor Hugo montre cette avidité à l'œuvre, il montre surtout les résultats qu'elle a obtenus. On sait comment il s'y prend pour
1. Le roi, un peu plus loin, jure par la croix de Saint-Lô, et Victor Hugo dit : « Le serment était formidable. Louis XI n'avait juré que deux fois dans sa vie sur la croix de Saint-Lô. » Commynes (IV, vi) parle du respect particulier de Louis XL pour ce serment.
Goictier. Claude Frollo, avec une ironie que son interlocuteur ne comprend pas, félicite le médecin des « nombreux avantages temporels » qu'il a su « extraire, dans le cours de sa carrière si enviée de chaque maladie du roi » (I, 257). La charge de vice-président en la chambre des comptes, les revenus de la geôle et du bailliage du Palais, avec la rente de toutes les maisons, étaux, loges, échoppes de la clôture, le revenu de la châtellenie de Poissy, Triel, Saint-James et Saint-Germain-en-Laye, tout cela est mentionné dans les Comptes de la Prévôté \ Quant au reste, l'évêché de Pierre Versé, la seigneurie de Poligny, peut-être Victor Hugo en aurait-il pris tout simplement l'idée dans la Biographie Michaud, où il est question aussi du jeu de mots : à t abricotier%.
Dans la conversation qui s'est engagée enlre Claude Frollo, Coictier et le compère Tourangeau, l'archidiacre montre un grand mépris pour la médecine et l'astrologie (I, 263) : « C'est mener grand train Epidaurus et la Chaldée, répliqua le médecin en ricanant. — Ecoutez, messire Jacques. Ceci est dit de bonne foi. Je ne suis pas médecin du roi, et sa majesté ne m'a pas donné le jardin Dédalus pour y observer les constellations 3... » C'était seulement à titre viager que Coictier avait reçu ce don. Sauvai dit dans la description de l'Hôtel des Tournelles (II, 186j : « En 1467, Louis XI donna à Jaques Coictier, son Conseiller, Médecin, et Astrologue, tous les jardins plantés derrière cet Hôtel, avec la tour de Dedalus, qui en faisoit partie, pour en jouir son vivant. »
Pour Olivier le Daim, c'est Louis XI lui-même qui se charge d'énumérer les bienfaits dont il a comblé le barbier (II, 338). Nous trouvons presque tous les détails de cette liste dans les Comptes de la Prévôté, où sont mentionnés même les prédécesseurs d'Olivier dans ses différentes charges 4. Le don de la capitainerie de Loches et du gouvernement de Saint-Quentin est