Quelques souvenirs de course en Suisse et dans le pays de Baden
ïie savant et pieux Manzoni, quLse sert avec la même supériorité de la langue de Massillon et de t^elle du Dante, dît quelque part,^n parlant de notre patrie : a Belle France ! qu'on ne peut voir sans s'éprendre d'affection pour elle, qu'on ne peut quitter sans éprouver une douleur qui ressemble à celle de l'exil ! )»
Ce que Manzoni dit de la France, il faut surtout le dire de Paris, sorte de patrie commune aux infortunés aussi bien qu'aux heureux de tous les climats, comme de toutes les opinions. Une fois enraciné sur ce sol riaiit, on a mille peines à s'en arracher. J'ai connu un certain comte de Schlabendorf, homme d'esprit et de sens, bien qu'un peu trop ami de l'originalité extérieure, qui, au moment de la guerre d'Amérique, avait quitté Berlin pour passer quelques mois à Paris, au mi-
lieu du cercle de nos philosophes. Quarante ans après^ il y était encore , habitant la même rue, le même hôtel, le même appartement qu'il avait habités dès son arrivée , et n'ayant jamais pu se décider à retourner en Prusse où l'appelaient ses intérêts. L'existence en effet coule si variée et si facile à Paris qu'il faut un véritable effort pour se séparer de cette ville dont il est devenu assez à la mode de dire beaucoup de mal, mais qui n'eu augmente pas moins tous les jours en population, en richesses, en lumières, en attachement sérieux aux lois et à la liberté.
Il y avait plus de trois mois que les médecins m'avaient prescrit les bains de l'île d'Ischia, en vue de Baja , de !Naples et de Pouzzole, et chaque jour je remettais mou voyage au jour suivant. Il fallut enfin me décider à partir pour les eaux les plus voisines I et je songeai à Baden, qui est à la porte de Strasbourg , et dont je connaissais déjà la délicieuse situation.
Depuis notre révolution de 1789 et la loi des suspects, une loi des plus gênantes et des plus illibérales est venue entraver la liberté locomotive du citoyen français. Nous l'avons , au grand détriment delà gent voyageuse, transplantée avec nos douanes dans une bonne partie de l'Europe ; mais il faut avouer que, partout ailleurs qu'en France, en Autriche et en Prusse, on est loin de l'avoir conservée ou introduite dans sa pureté despotique. Le bon
(3) Allemand j qui n'a pas de vanité , ne peut s'iiabi*^ tuer à tourmenter inutilement, pour faire sentir sa supériorité accidentelle sur tout voyageur soumis à son contrôle. Aussi n'est-on que peu ou point harcelé dans les petits états d'Allemagne. Les États- Unis ont toujours su s'affranchir de ce prétendu perfectionnement de police , et de cette ironique protection qui ne protège que les fripons* La Suisse, à l'exception du prétentieux pédantisme de Genève, se montre fort tolérante; et si l'Angleterre s'est laissé imposer par lord Castelreagh l'humiliation du foreign bill, au moins a-t-elle su borner le ridicule des exigences en ne frappant que l'étranger; et le citoyen anglais a su conserver intacte sa liberté d'aller «t de rester : sa fierté ne se fût pas prêtée à un tel asservissement.
Nous sommes bien loin encore, en France, de comprendre le respect des libertés privées. Les gouvernemens sont trop aptes à regarder l'exercice indépendant de tout droit comme un empiétement sur leur autorité^ et il faut dire avec humilité que les gouvernés sont, à cet égard, non moins arriérés , s'ils ne le sont plus encore , que les gouvernans. La révolution de juillet elle-même, qui annonce un peuple si avancé en amour de la liberté, n'a pas fait faire un seul pas en avant à ces idées d'une nature si rétrograde. J'ai remarqué souvent , tant est grande notre. ignorance sur ces principes élémentaires! que, par une bizarre anomalie, les
entraves mises sur les passeports s'augmentaient de* toutes les entraves dont on voulait dégager les autres libertés , et qu il paraissait tout simple à des hommes, qui se croyaient fort avancés en science politique et en libéralité d'idées , de restreindre cett€ liberté privée en même temps qu'ils parlaient <l'étendre les libertés publiques. Admis depuis peu •d'années à la vie publique, nous avons encore quelques pas à faire pour mettre un peu d'harmonie dans notre système politique; mais si nous voulons marcher avec fermeté vers le but où tendent tous nos vœux, et ne pas nous en éloigner après l'avoir atteint , soyons bien convaincus que la li-^ berté n'a pas d'ennemi plus redoutable que l'ignorance, et que malgré nos hautes prétentions , c'est là malheureusement encore notre lèpre commune à tous. La corruption, la lâcheté, l'esprit de parti, le servilisme dont on fait tant de bruit, se laissent pénétrer promptement et sont bien moins fréquens qu'ils ne le paraissent au premier abord ^ et un peu de lumière les a bientôt mis eu fuite. Eclaironsnous donc, gouvernans et gouvernés, et nous pourrons fonder d'une manière plus sûre l'honneur public et la liberté. On comprend assez que nous sommes encore loin de ce but, quand nous plaçons la direction de la police légale entre les mains d'un homme complètement étranger, par ses études et ses habitudes , à la plus mince connaissance des lois.
(6) Bâtions qui sont en arrière de nous h beaucoup d'autres égards! Jusqu'à ce qu'arrive cette rénovation (i), si propre à remplir les diligences, à multiplier les chaises de poste*et à rendre les au-^ berges moins sales et plus confortables , il faut subir la loi et passer sous l'équerre , comme je le fis. Les vingt-quatre heures n'étaient pas encore complètement révolues que , grâce à mes protec^ Hons et à quelques francs de plus pour les garçons, des ministères y ambassades et légations, le fameux passeport était dans mon portefeuille et qu'il m'é-^ tait enfin permis d'aller où m'appelait ma santé. Muni de cet instrument d'identité (î^) , je me mis,
(i) Si on croit que parfois, danslesmoméDs de trouble,^ il peut être bon de pouvoir constater Tideotité d'un voyagei}jr> ne au£ritît-il pa9 d'un acte de naissance dûment visé par Fautorité locale et légalisé ensuite. Il y aui*ait du mpins là quelque motif justifiable. Cette pièce n'aurait jamais besoin d'être renouvelée , et un homme libre ne serait pas réduit à l'humiliation de demander la permiséion de se lâôuvoir.
(2) Un passeport n'est rien autre chose en effet qu'une attestation de la qualité des personnes^ attestation que chacun a le droit de requérir^ quand bon lui semble , del'aiitorité locale , mais qui ne confère nullement à celleci le droit de l^imposer quand on ne le trouve pas nécessaire y et bien moins encore le droit de le transformer en une permission de se transporter en tel ou tel lieu , bien que l'administration, qui tend tov^purs à empiéter sur les; droits privés , nous ait aujourd'hui habitués à cet acte servile.
(7)' en route et j'arrivai sans encombre à Strasbourg. Sur toute la route j'avais rencontré des gardes na*
^ toujours, eu le pkis de partisanis^ et compterait, le plus de défenseurs en cas de menace du dedans et du dehors. Elle s'est mise au-dessus de l'étroit; esprit de localité , en choisissant Benjamin Con* stant, puis Lafayette et Odilon-Barrol, pour se3 députés. Elle saurait de même, ilans des circonstances plus grayes , oublier plus complètement de mesquines idées de coterie pour se montrer toute française ; mais TAlsacien est homme de bon sens et plein de calme dans ses habitudes. Il ne se prête pas facilement à se laisser duper par les mots^ et «e se précipite pas, par peur dans les bras de tout pouvoir nouveau. Un peu fâché de l'espèce de surprise que Paris lui avait faite , non pas en desti* tuant, puisque l'Alsacien aussi s'était prononcé assez haut en faveur de ce point, m^iis en constituant sans Le consulter; et quelque peu piqué de voir qu'après avoir reconquis lui aussi sa souveraineté , i\ se trouvait ,, comme par un coup de ba*? guette, dépossédé du droit d'en exercer la première et la plus nécessaire prérogative, celle dç choisir et sa forme de gouvernement et son nou^ veau chef, il se consolait en pensant qu'on avait fait ce qu'il eût probablement fait lui-même , et il comptait avec sécurité sur la jouissance immédiate de tojutes les garanties qui devaient assurer et mettre à l'abri de toute attaque du pouvoir son bien-être à venir. Témoin de ce que ses voisins, ^.'Allemagne possèdent de prospérité réelle, té-
mdrche bien régulière , et une révolution ne se recommence pas avec la même facilité qu'où recommence une pièce dont on ne savait pas le& rôles.
qu'il fut question pour toute la France, réunie par les mêmes vœux, ni de constitution représentative, ni d'égalité. L^histoire de sa vieille indépendance municipale pourrait offrir quelques belles pages à nos annales nationales.
Dès l'année i3349 Strasbourg avait terminé sa révolution par une constitution forte et sage , indépendante à la fois du pouvoir impérial et du pouvoir ecclésiastique. « Strasbourg, écrivaient en 1 45!i les magistrats de la ville et les nobles d'Alsace au duc de Savoie , qui accuisait la ville d'un tort dont l'évêque était seul coupable, Strasbo^irg existe comme ville libre depuis un temps immémorial ; elle est dans l'usage de servir Tempereur au-delà des monts pour son couronnement, et rien de plus. A l'égard du temporel, elle n'est nullement soumise à l'évêque. C'est à la ville seule qu^il appartient de choisir ses magistrats et ses ofBciers, de régler la forme de son gouvernement , de faire des commandemens et des défenses, etc., etc. »
Jacques Sturm , un des députés de cette ville, que l'on refusait de recevoir en 1 62^9 à la diète de Spire, parce qvj'il avait, aussi bien que la grande majorité de ses commettans, adopté les opinions de Luther, disait à Ferdinand, lieutenant-général de Charles-Quint, son frère : « Si vous privez les députés de Strasbourg du droit de séance dans les diètes, Strasbourg ne contribuera plus aux dépenses de l'empire. » C'était ce même Jacques Sturm qui ,
( *3) Tannée suivante, lôSo, ayant été député par là même ville à la diète d'Augsbourg, répondit à l'empereur Charles-Quint , qui lui faisait des reproches très amers de ce que les magistrats avaient chassé les frères de Notre-Dame de leur couvent, sans leur assigner aucun autre local en indemnité : « Très digne empereur, aussi long-temps que ces moines n'ont voulu être que les frères de Notre- Dame, nous n'avons fait aucune difficulté de les tolérer; mais du moment où ils ont voulu être aussi les maris de nos dames y nous ne pouvions plus les souffrir au milieu de nous (i). »
Ce ton d'indépendance ferme sans manque de respect, qui caractérisait la conduite et le langage des villes impériales (2) a survécu dans Strasbourg
(1) Le vieux allemand est plus naïf: Allergoadigster Kayzer, so lange dièse Ordensleute Unserer lieben Frauen Brader geblieben sind , konnten wir sie wohl dulden. Als sie sich aber unterstanden auch, unserer lieben Frauen Jlfô/i/t«rzu werden^ wollten wir sie nicht unter uns leiden.
(s) A l'extinction de la maison de Souabe en i355 avec Conradin ( décapité en 1 a68 par ordre de Charles d'Anjou , son concurrent au trône de Naples et frère de saint Louis ) y un long interrègne ayant mis le désordre dans l'empire^ chacun en profita pour se créer des moyens de dominer ou de résister. La noblesse immédiate s'affranchit et les villes formèrent la ligue anséatique. Strasbourg fit, en 1 953^ un traité avec les villes de Cologne , Mayence , Worms, Spire , Bâle et toutes les villes sur le Rhin jusqu'au confluent de la Moselle , pour se garantir contre toute violence des seigneurs.
à la perte de sa souveraineté. Elle a su se défendre de l'enthousiasme à froid aussi bien que des haines irréfléchies y et dans différentes occasions ^ lorsque la plupart des corps politiques , judiciaires , militaires et littéraires, devenaient la risée de l'Europe , par la parade de leurs félicitations officielles, Strasbourg refusait de se poser sur ce ridicule théâtre et savait ne pas prostituer sa sympathie en l'afBchant au coin des rues. C'est qu'une longue confiance en sa propre force a nourri chez ses citoyens des sentimcns de justice et de dignité, c'est que cette vieille république du moyen-âge n'a jamais fait une complète abnégation des mœurs républicaines. Sa constitution de i334 avait fait descendre le gouvernement dans toutes les classes, sans jamais le livrer aux emportemens des masses , et les masses , d'ailleurs , y étaient , par leurs lumières, presque au niveau des classes opulentes. Les nobles furent dès ce moment astreints au paiement des contributions, et durent supporter leur part proportionnelle dans les charges publiques. Us n'eurent plus que le tiers des places dans le sénat; et le premier magistrat, owAmmeisterregenty devait toujours être pris parmi les plébéiens, répartis tous indistinctement, bourgeois ou hommes de métiers , entre vingt tribus.
Diverses révisions et améliorations furent faites dans cette charte, jusqu'à l'année 1482, époque de la dernière charte, ou Schwœr-brief. Le sénat
fut alors composé de trente sénateurs , dont dix nobles et vingt|)lébéiens9 un par chaque tribu. Il était renouvelé tous les ans par moitié , et on ne pouvait être réélu qu'après deux ans d'intervalle. L'Ammeister ne restait qu'une année en fonctions. Il était élu par le sénat , dont il devenait président aussitôt que la recomposition en était terminée ^ et ce ne pouvait jamais être qu'un plébéien. Cette organisation politique assura^ malgré les fréquentes tentatives d'empiétement de l'empereur, de l'évêque et des nobles , un long avenir de prospérité à cette ville importante.
La grande révolution de 1789 fit passer Strasbourg sous son niveau inflexible d'unité. Elle y a gagné la suppression des corporations , la liberté de l'industrie et les autres nombreux avantages so* ciaux que cette immense rénovation politique a apportés , non-seulement à la France , mais à plus d'un pays armé alors pour la combattre, et elle y a perdu la presque totalité de ses libertés municipales et provinciales. Elle espère maintenant, avec le reste de la Franôe, les recouvrer peu à peu plus complètement d'une chambre éclairée, nommée par des électeurs qui soient animés d'une juste couscience de leur force et de leurs devoirs, et elle cherche en attendant à augmenter de son côté le faisceau de lumières qui doit remonter des gouvernés aux gouvernans, pour que les gouvernans puissent coopérer à de meilleures lois et les faire
exécuter avec moins d'obstacles. Il faut avouer , à l'honneur de Strasbourg çt de l'Alsace, que les habilans de ce pays acquittent plus que leur part proportionnelle dans cet impôt de lumières dont chacun doit s'empresser d'apporter le tribut à sa patrie. Nulle part l'instruction primaire n'est plus encouragée , indépendamment de l'aétion toute récente mais très effective du ministère ; nulle part les hautes études ne sont mieux dirigées; nulle part enfin , à coté d'une classe pauvre, laborieuse , morale et habituée à apprécier les lois qui la régissent, ne se trouve une bourgeoisie plus active, plus vraiment libérale , moins routinière et moins intolérante , et une classe riche plus intelligente , plus éclairée, moins servile envers tout pouvoir, quel qu'il soit , et qui sache associer aussi généralement la passion d'un art d'agrément , tel que la musique , avec les habitudes les plus sérieuses.
Si ces nombreux avantages ne sont pas appréciés à leur juste valeur à Paris, c'est qu'une partie res* pectablede la population alsacienne, la partie pro* testante, s'est parfois imposé un léger ridicule, en ne se donnant pas assez de peine pour parler le français avec élégance, au lieu de s'attacher, comme à un souvenir glorieux , à un patois sans grâce et sans harmonie qu'elle appelle encore l'allemand, bien qu'il soit inintelligible pour toute l'Allemagne* Au reste la langue française a fait depuis peu d'an* nées de rapides progrès , et elle envahit peu à peu
(»7) tout le paya. Dans \A plupart de$ ëcoles primaires le français et l'allemand sont aujourd'hui enseignés concurremment. Il est à désirer cependant que le soin donné à une des langues ne fasse jamais con^ plètêment négliger l'autre; tandis que la langue française habitue à s'énoncer avec précision et clarté sur des sujets pratiques, et à éloigner dé sa phrasé comme de sa penisée tout ce qui est obscur ou trop vague, l'allemand reste comme une pointe ouverte sur la poésie et les discussions à jamais interminables et indéterminables de la philosophie spéculative. On peut se frayer une nouvelle voie à la célébrité sans abdiquer pour cela d'anciennes célébrités.
Institutions littéraires ^ philanthropiques , etc.
Strasbourg est, sous tous les rapports, un point trop important pour qu'un Français puisse se dispenser de s'y arrêter un peu. Cela est surtout nécessaire à qui veut connaître l'Allemagne littéraire, dont Strasbourg est comme Pavant-poste. Cette ville semble destinée^ non plus à séparer les deux pays, mais à rapprocher les deux peuples en leur apprenant à se mieux connaître et à s'estimer. C'est le point de départ nécessaire de tout voyage littéraire en Allemagne; car déjà la nuance française s'y unit à la nuance afîemande , et les deux langues y sont également naturalisées.
(*8) Le point de vue »ous lequel elle a le plus coi*serve de son ancienne physionomie allemande, c'est le zèle général pour l'instruction à tous les degrés* Aussi est-elle, de. toutes les villes de France, celle qui a donné de tout temps les plus amples enfiouragemens à l'instruction priiaaire, et en mên^ temps la seule, avec Paris, qui possède une véritable université à peu près complète. Les académies de Paris et de Strasbourg réunissent en effet seules les cinq facultés de théologie , droit, méde^ eine , sciences et lettres. Toulouse n'a que 4 facultés; Caen et Dijon, 3; Aix, Grenoble et Montpellier, a ; Lyon , Bordeaux, Rouen, Montaubaa, Poitiers, Reunes, Besançon et Bourges, i. Il n'y a en tout, en France, que 8 facultés de théologie, dont 6 catholiques et 2 protestantes; 9 facultés de droit , 7 facultés de sciences et 3 de médecine, avec 18 écoles secondaires de médecine, dispersées dans i5 villes; tandis que l'Allemagne, qui renferme à peu près le même nombre d'habitans, possède aa universités, avec i,o45 professeurs et 16,000 étudians; et ces université* ne sont pas comme nos académies des lambeaux épars et insignihans d'un seul grand tout, mais autant dévastes foyers de lumière, contenant chacun en soi tous les principes de force et de vie.
L'Académie de Strasbourg, émule des universités allemandes , possède 6 professeurs de théologie protestante, 7 professeurs et a suppléans de
( *9 ) la faculté de droit ^ 12 à i5 agrégés de la faculté de médecine I avec une école spéciale de pharma-^ eié; 7 professeurs pour la faculté dés sciences et 6 pour celle des lettres. Un musée d'histoire naturelle dont le cabinet Hermann , acheté 449OOO fr. par la ville 9 a formé le premier fond, offrait déjà une base convenable aux études. La liaison du professeur Du Vernoy avec le savant et excellent M. Cuviér, dont il a été le collaborateur pour les leçons d*anatomie comparée, a enrichi le cabinet d'échantillons vraiment précieux; et la ville, par une allocation annuelle dé 4yOOO fr. qu'elle fournit depuis î4 ^^^i donne de nouveaux moyens de lé compléter davantage. Le cdbinet de médecine est fréquemment visité aussi par les savans étrangers. Le jardin botanique , bien que peu étendu , facilité du moins les notions les plus indispensables de la science.
Au second degré dans l'échelle universitaire, se présentent plusieurs établissémens d'instruction que je mentionnerai ici. Ce sont d'abord , comme dans toutes nos grandes villes, un collège royal ^ avec i3 professeurs et 9 maîtres d'étude, et dans lequel on reçoit des élèves pensionnaires à domi« cile; un grand séminaire diocésain, avec 8 profes« sèurs et 1200 élèves, qui n'est ni mieux ni plus mal que les autres établissémens de ce genre, si médiocres dans toute la France ; et un petit séminaire, avec 10 professeurs et 200 élèves , sorte d'institu-
(ao) lion de servilisine et d'ignorance , qu'a sa toujours obstinément repousser rAllemagne catholique , et qu'il serait fort à désirer , dans l'intérêt même de l'avenir du clergé catholique , de voir égalelkieat repoussée de la France. Mais à coté de ces établissemens ^ communs à presque tous nos chefs-lieux de département, Strasbourg en possède deux qu'elle a conservés de ses anciennes liaisons avec l'Allemagne; ils méritent d'être étudiés par ceux qui courent chercher bien loin des notions qu'ils pourraient recueillir d'une manière beaucoup moins imparfaite ici : je veux parler du séminaire protestant^ qui a succédé à l'ancienne université^ et qui renferme 1 1 professeurs, dont un fait les fonctions de directeur, et loo élèves; et du Gymnase, ou collège d'externes mixtes de la confession d'Augsbourg, fondé au seizième siècle^ et possédant 4oo élèves et 1 4 professeurs, dont un fait les fonctions de supérieur. C'est ici surtout que l'on peut comparer, en les voyant opérer, les deux méthodes allemande et française pour les gymnases, la méthode d'organisation avec des externes et celle avec des pensionnaires. J'ai vu peu d'observateurs qui ne fussent après cela convaincus qu'à cet égard du moins nous avions beaucoup à apprendre des Allemands. M. Victor Cousin a publié de volumineux rapports qui me dispensent d'entrer dans les détails. L'instruction primaire a fait aussi des progrès bien satisfaisans pour ceux qui , comme moi , ne
peuvent contempler sans peine l'ignorance dans laquelle la perversité de la restauration et Fapathie commune y surtout dans le midi, nous ont si longtemps maintenus. Strasbourg a su marcher , malgré les langes dans ksquels la restauration nous garottait. Elle avait déjà, il y a quelques années, une trentaine d'écoles primaires , et de plus une école normale primaire pour i5o élèves et une école industrielle , créées par ies efforts de quelques bons citoyens persévérans. Tous ces établis- 6emens ont fait de rapides progrès depuis" i83o. En i832 il y avait déjà 53 écoles primaires, sans compter plusieurs autres pour les israélites. L'école normale primaire remonte aua4 octobre 1 8 1 o. Elle fut fondée pour i5o élèves, dont 55 a demibourse et 3o à troi$ quarts, payés par les communes du Bas-Rhin , au moyen d'un prélèvement proportionnel sur leurs revenus. On peut y entrer dès l'âge de quinze ans, et après trois ans d'études on passe l'examen de sortie, et on est employé comme instituteur primaire. Le conseil général du département, devenu maintenant plus libre dans son action, a donné un soin particulier à cette école, qui est en prospérité. L'école municipale industrielle coûte annuellement io,ooo fr. à la ville; elle est destinée à combler une lacune dans notre éducation uniArersitaire, qui sacrifie constamment les sciences utiles aux belles-lettres, sans jamais tenir compte, ni des dispositions des enfaus,
(22 ) ni des vœux des paréos. Bon gré maigre ^ il faut que chacun perde le nombre voulu d'années de sa jeunesse pour savoir quelques mots de grec et de latin y oubliés aussitôt qu'appris , parce qu'ils sont appris hors de propos et hors de saison. Quant aux sciences, que tout le monde peut comprendre , et dont tout le monde a besoin, on les range au nombre des connaissances spéciales réservées au petit nombre y comme si elles n'étaient pas devenues uue néce:>sité de tous les instaus ; tandis que le grec et le lalin ne sont qu'un ornement , dans certaines séries d'études et pour certains esprits. Il faudra de loqgues années encore pour démolir le système antique et y substituer une méthode plus rationnelle d'éducation. Il faut former des maîtres d'abord , pour avoh* plus tard des élèves. En attendant| l'établissement d'écoles industrielles dans les grandes villes, avec des professeurs de phimie pratique, de géométrie mécanique et de dessin, est un moyen de préparer un meilleur avenir. Les six professeurs de l'école industrielle de Straabourg ont déjà formé plus d'ui) citoyen utile. Les enfant y entrent à douze ans au moins et à quinze ans au plus , et le cours y est de deux ans. Nos anciennes écoles centrales, avant d'avoir été gâtées par l'esprit servile mais élégant de M. de Pontanes, étaient déjà sur cette ligne de perfecr tionnement, et il faut avouer que depuis deux ansf flps efforts réels, suivis de progrès marquans, ont
été faits par le chef de l'instr action publique pour seconder ce vœu si l'aisonnable des citoyens.
Le reste du département du Bas-Rhin a suivi Timpulsio)^ donnée à Tinstructiôn primaire par le chef-lieu. L'arrondissement de Strasbourg, qui 'contient 205,029 habitans ^ possédait déjà à la fin de i832 un total de 249 écoles, dont 160 catholiques, 8 1 protestantes, 4 l'éformées et 4 israélites*
L'arrondissement de Selestâdt , avec une population de 1 3 1,295 habitans^ contenait 108 écoles de garçons, fréquentées par 8,634 garçons, et 87 de filles, fréquentées par 7,897 filles : en tout 145 écoles primaires recevant i6,53i enfans, c'est-à-dire le huitième de la population.
L'arrondissement de Wissembourg, avec une population de 95,777 habitans, possédait 1 53 écoles^ dont 82 catholiques, 67 protestantes et 4 israélites, tenues pari5i instituteurs et 2 sœurs, et recevant i6,i5o élèves, ou le septième de la population.
L'arrondissement deSaverne, enfin, possédait 201 écoles primaires, avec une population de 108,112 habitans.
A cela il faut ajouter les 52 éidoles primaires de la ville de Strasbourg elle-même, pour ses 49?7i^ habitans , dont 249804 catholiques et autres , et 24^908 protestans et réformés.
Le département, dont la population totale est de 540,21 3 habitans^ dont 366,910 catholiques et
l73,3o3 prot esta ns, dont i6,Qop réformés, consacre apnueflement sur son budget 264,000 fr. , somme assez forte, mais qui pourrait cependant être beaucoup mieux répartie, aux sciences, lettres et arts, et au culte catholique. Cette dernière partie est, du reste, à elle seule plus considérable que toutes les autr^es réunies. J'ej^trais de ce budget toute la partie relative à l'objet dont je m'occupe, et je commence par les dépeases ocasionées par le culte catholique.
Supplément à levêque . . . io,oooN
Id. aux chanoines et vicaires généraux I7,5qo|
Id. au supérieur du grand >35,poo fr.
séminaire i,5oo|
Six professeurs pour le second séminaire . • 6,oooJ
Il y a pour le culte catholique dans ce département 7 cures de première classe, 35 de deuxième classe, 273 succursales et 85 vicariats.
Le gymnase protestant coûte au départenient la somme de 6,000 fr.
L'instruction primaire était comprise sur le budr get de i83o ppur une somme fort modique de 1,987 fr., de3t^née aussi aux achats de livres pour les communes pauvres. Mais cette somme a été augmentée depuis. Il y a en outre dans lesprisonçd'Hî^guenau une école élémentaire pour les détenus, dont les dépenses sont payées pur le département.
J^jBS autres allocations du même genre sur le budget départemental sont, d'après le budget de i83q que j^ai entre les mains :
Sociétés d'agriculture i ,aoo »
Id, des sciences et belles-lettres . . . 3oo » Cours d'accouchement. Professeurs, 1,000 »
/ûf. Dépensfes du cours 600 »
Recherches sur les antiquités . • . • 3oo »
AbounemeiitauK Annales de VAgrU
fcukure 3a4 »
Continuation d'abonnement auxC/a^-
^iques de Lemaire 61 a 80
Vingt e&emplaires du Cours normal
de M. Dupin . . . .^ 36o »
Assurément, dans la formation présente des con« çeils généraux, il s'en trouvera peu qui se laissent imposer aujourdi'hui , comme tous les conseils gé« méraux se sont laissé imposer sous la restauration par M. de Corbière , la souscription à un ouvrage aussi dispendieux, aussi médiocre et aussi inutile à la masse que le sont les Classiques de Lemaire. Mais le bon plaisir exerce parfois sa volonté pour Tunique satisfaction de l'exercer et pour obliger un aux dépens de tous.
Le budget de la ville est assez considérable. Je trouve pour l'année i833 un total de i,o57,43o fr. i4 cent, de recettes ordinaires et extraordinaires. Ce n'est pas le lieu d'examiner ici, si un octroi de 55o,ooo fr. , qui compose plus de la moitié de cette
recette y et dont le dixième, ou 40,^4^ f^* y ^^^ P^^' levé par le gouvernement, ne pourrait pas être de beaucoup réduit , dans les intérêts des habitans. Je m'estime encore heureux^ là oîi je trouve ce grand mal d'un impôt exagéré^ d'en retrouver une partie consacrée à des objets destinés à' porter de bons fruits dans l'avenir ; et aU premier rang de ces sacrifices utiles faits par la cité, on doit certainement placer les dépenses reUtives à l'amélioration intellectuelle des citoyens.
J'extrais du budget de la ville pour i833 toutes les dépenses ordinaires et extraordinaires relatives à l'instruction publique et aux beauxarts.
Bourses communales au collège • • 1 5,562 5a Collège. Distribution des prix . . . 3oo »
— Entretien des bâtimens et
de ceux de l'académie 3,ooo »
Institutions primaires 17,750 n
Prix aux élèves * . . . 90a »
Entretien de la bibliothèque. . . . 2,600 i> Traitement des bibliothécaires . . . 5,ooo i> Cabinet d'histoire naturelle .... 5,ooo >> Prix aux élèves du gymnase .... 3oo »
Ecole industrielle pour chimie, géométrie et dessin 10,000
Acquisition de la bibliothèque Hermann, faite à frais communs avec l'académie, par annuités 3,5oo f>
Concours à la dépense des écoles des pauvres et des salles d'asile 6,000 »
Acquisition des papillons de madame Franck, pour compléter les collections du musée d'histoire naturelle appartenant à 1,^ ville ,,..-. . 1,000 »
Formant en tout un total de • . . 68,9121 5o Deux autres institutions à Strasbourg 3ont digues d'être imitées par tout le reste de la France : ce sont les salles d'asile et écoles de petits enfans, iqui reçoivent plus de 2,5oo enfans pauvres. La dépense totale de toutes ces écoles n'est que de 1 8,000 fr. , dont la ville , comme on le voit par le budget , paie 6^000 : le reste est fourni par des quêtes et des souscriptions de bienfaisance/Chaque jBufant ne revient ainsi qu'à 7 fr. 20 cent, par an. La création de ces précieux établissémens , qui se sont depuis peu d'années rapidement répandus en Angleterre, d'où ils sont revenus en France, est due tout «itière à la bienfaisance d'un philanthrope alsacien.
La fondatrice, Louise Scheppler, humble et vertueuse alsacienne, a obtenu en 18129 un des grands prix Monthyon , pour une suite non interrompue d'actions de bienfaisance du même genre qui l'ont honorée toute sa vie. M. Cuvier s'est plu à nous retracer ce tableau si consolant, dans son rapport de 1829 à l'académie, à l'époque de
(a8) la distribution solennelle des prix Monthyon.
« Dans la partie la plus âpre de la chaîne des Vosges, dit cet excellent homme dont l'amitié pour moi sera toujours un des plus chers souvenirs ' de ma vie , un vallon presque séparé du monde nourrissait ohétîvement , il y a soixante ans , une population restée à demi-sauvage. Quatre-vingts familles y réparties dans cinq villages, en composaient k totalité. Leur misère et heur ig^nprance étaient également profondes; elles n'entendaient ni l'allemand , ni le français : un patois , inintelligible pour tout autre qu'elles, disait leur'seul langage; et, ce que n'auront pas de peine à croire les gens habitués à réfléchir, ni leur pauvreté, ni leur ignorance, n'avaient adouci leurs mœurs. Ces paysans se gouvernaient par le droit du plus fort, presque comme des seigneurs du moyen-âge. Des. haines héréditaires divisaient les familles , et plus, d'une fois il en était né des violences coupables.
« Un pieux pasteur, Jean-Frédéric Oberlin , devenu depuis si célèbre, entreprit de les civiliser; et pour cet effet, en habile connaisseur des hommes, il s'attaqua d'abord à leur misère. De ses propres, mains il leur donna l'exemple de tous tes travaux utiles. Armé lui-même d'une pioche, il les guida dans la construction d'une route; bêchant, labourant avec eux, il leur enseigna la culture de la pomme de terre; il leur fit connaître les bons légumes, les beaux fruits; il leur montra à greffer;
(29) ilieur donna de bonnes races *de bestiaux et de volailles. Leur agriculture une fois perfectionnée , il introduisit différentes industries pour occuper les bras superflus; il leur créa une caÎKse d'épargnes^ et les mit en rapport avec des maisons de commerce des villes voisines. Leur confiance croissant avec leur bien-être , des leçons d'un ordre plus élevé se mêlèrent par degrés à celles-là. Dès Torigine il s'était fait leur maître d'école , en attendant qu'il en eût formé pour le seconder. Une fois qu'ils aimèrent h lire, tout devint facile. Des ouvrages choisis venant à l'appui des discours et des exemples du pasteur, les sentimens religieux, et avec eux la bienveillance mutuelle, s'insinuèrent dans les cœurs. Les querelles, les délits, les procès même dispa < rurent, ou s'il naissait quelque contestation, d'un commun accord on venait prier Oberlin d'y mettre un terme. En un mot, lorsqu'il fut près de sa fin, cet homme vénérable put se dire que, dans ce canton autrefois pauvre et dépeuplé, il laissait trois cents familles réglées dans leurs mœurs, pieuses et éclairées dans leurs sentimens , jouissant d'une aisance remarquable, et pourvues de tous les moyens de la perpétuer.
« Une jeune paysanne de ces villages, Louise Scheppler , à peine âgée de quinze ans , fut si vivement frappée des vertus de cet homme de Dieu, que , bien qu'elle jouît d'un petit patrimoine , elle lui demanda d'entrer à son service et de prendre
part aux oÈîUvres de sa charité. Dès-lors, sans jamais accepter de salaire , elle ne le quitta plus. Devenue son aide , son messager , Tange de toutes ses cabanes y elle y porta sans cesse tous les genres de consolation. Dans aucune circonstance on n'a mieux vu à quel point le sentiment peut exalter Fintelligenco. Cette simple villageoise avait compris son maître et tout ce que ses pensées avaient de plus élevé ; souvent même elle Tétonnait par des idées heureuses auxquelles il n'avait pas songé , et qu'il s'empressait de faire entrer dans l'ensemble de ses opérations : c'est ainsi que, remarquant la difficulté que ces cultivateurs éprouvaient à se livrer à la fois à leurs travaux chan^pêtres et au soin dé veiller sur leurs petits enfans , elle imagina de rassembler ces enfans, dès te bas-âge, dans des salles spacieuses où , pendant que les parens vaquaient à leur ouvrage, des conductrices intelligentes les gardaient, les amusaient, et comAnençaient à leur montrer les lettres et à les exercer à de petits travaux. C'est de là qu'est venue, en Angleterre et en France, l'institution de ces salies d'asile où Ton reçoit et où l'on garde les enfans des ouvriers , si souvent abandonnés dans les villes au vice et aux accidens. L'honneur d'une idée qui a déjà tant fructifié, et qui bientôt sera adoptée partout, est entièrement dû à Louise Scheppler, à cette pauvre paysanne de Bellefosse ; elle y a consacré le peu qu'elle possédait, et de plus sa jeunesse et sa santé.
(30 Encore aujourd'hui , quoique avancée en âge, elle réunit autour d'elle sans rétribution une centaine d'enfans de trois à sept ans , et leur donne une instruction appropriée à leur âge. Les adultes, grâce à M. Oberlin , n'ont plus de besoins moraux; mais quelques-'Uns encore ^ dans la vieillesse et la maladie, éprouvent des besoins physiques 2 Louise Schepplér y pourvoit; des bouillons , des remèdes, elle trouve moyen de tout distribuer; leurs besoins pécuniaires même rïe sont pas oubliés : elle a fondé et elle administre un mont*de-piété d'une espèce toute particulière , et qui serait bien aussi une in-* vention admirable s'il était possible de le multiplier comme les salles d'asile ; car il est du petit nombre de ceux qui n'usurpent pas leur nom. On y prête sans intérêt et sans gage^ »
Les conductrices d'enfans et les salles d'asile instituées par Louise Scbeppler reçurent des instructions particulières d'Oberlin. On apprit aux enfans à parler sans patois, à tricoter, à chanter, à lire, à enluminer des gravures et des cartes de géographie , à connaître les fleurs. A mesure qu'ils grandissaient on ajoutait quelque chose de plus à leurs moyens de vivre. On leur apprenait le dessin pour faciliter larpentage , à peindre des fleurs , à connaître un peu de botanique , à s'exercer dans divers métiers, à dresser des cartes, à faire des chaises, etc.; et enfin, pour compléter ce cours d'éducation à leur portée , Oberlin fonda une bi-
( 3a ) bliothèqtie de cinq cents volumes^ et un petit Ca-^ binet de physique et d'histoire naturelle , pendant que Louise Scheppler consacrait les 5 ou 6,000 fr. que r Académie venait de lui donner pour prix dé vertU| à de nouveaux bienfaits en faveur des clauses pauvres et souffrantes. Raconter de pareils actes , c'est les louer. Quelle vertu élevëe peut soutenir le parallèle avec cette humble vertu?
Une seconde institution strasbourgeoise , qu'il me suffira d'indiqoer pour en faire concevoir toute l'utilité^ est la société pour contribuer à l'amélioration des jeunes détenus dans les prisons civiles , et pour les placer après leur mise en liberté. Cette société, fondée en iSn^, a déjà rendu à la société quelques-uns de ces pauvres enfans que le défaut d'éducation et de moyens honnêtes de subsister avait forcés de s'enrôler déjà parmi ses ennemis. Les hommes oublient trop facilement qu'ils doivent à tous les membres sans exception de la même société, instruction morale et éducation propre à assurer l'existence, et s'étonnent ensuite, après leur coupable négligence , d'apprendre que les tentations dont ils s'entourent ont agi aussi sur ces esprits non préparés. Au lieu de recourir si promptement à la force, qui punit un désordre dont ils sont la première cause , qu'ils essaient un peu de l'éducation morale, qui relève la dignité humaine. L'expérience est neuve encore et vaut la peine d'être tentée.
( -33 ,) hes lettres silteinandes fureat de boane keure cultivées à Strasbourg. Le recueil des troubadours allemands, appelés Minne-Singeri ou chantres d'ainour> fait dès le commencement du .«pator* ziéme siècle y par Roger Maness y chevalier de Zurich, et publié dans cette dernière ville d'après un manuscrit de la bibliothèque nationale de Paris , contient, entre autres pièces des troubadours alsaciens^ celles du comte Frédéi^ic de Linange (Leiningen ) ^ du sire de G4iers et du célèbre Godefroy de Strasbourg , auteurs de deux poèmes lyriques et d'un poème ou roman métrique de Tristan. Ce dernier ouvrage est un monument d'autant plus précieux pour notre propre littérature qu'il parait être, non pas une traduction, mais une imitation, la plus complète et presque la plus ancienne, du fameux roman de Tristan j dont l'original pro^ vençal (i) n'a jamais encore été retrouvé. Long-
(]) J'adopte tout-à-fait Topin ion de mon savant ami "M. Fauriel y qui a fait une étude si approfondie de tous tes monum^ns anciens^ et joint à une érudition étendue le lact le plus délicat. — Un roman de Tristan, en langue provençale y roman perdu aujoui*d'hui, existait vers ii3o.
— Le Tristan , en vers français , de Chrétien de Troyes, conservé en partie et qui forme aS^ooo vers , est de 1 1 90.
— Le Sir Tristan, d^ Thomas d'Ercildoune , en anglais^ roman fort abrégé , publié par sir Walter Scott , est de laSo. — Le Tristan, en vers allemands, de Godefroy de Strasbourg , imprimé plusieurs fois en Allemagne , est de 1260 à 1280.
(34) temps, sans doute, avant l'époque de Godefroy de Strasbourg , des chansons historiques plus nation nales avaient été consacrées à célébrer des héros et des traditions populaires, et avaient été transmises, souvent altérées , en passant de bouche en bouche, d'une génération à une autre. Tels sont les chants qui ont été ràissemhlés et coordonnés plus tard pour former le poème des^ibelungen et les divers morceaux de l'Helden Buch ; mais la puissance de }a fiction n'avait pas élevé ces simples compositions •u rang d'ouvrages d^art. Les Minne-Singer, ou troubadours allemands, ne parurent qu'à la fin du douzième siècle. Les liaisons assez fréquentes M* oore du royaume d'Arles avec l'Empire (t) avaient facilité la connaissance des troubadours prôven* çaux. De l'admiration on passa rapidement à rimi«tation. Nés avec la maison de Hohen-StaufTen, les Minne^inger se sont pour ainsi dire éteints avec elle. Les Hohen-StaufFen ont régné de 1 1 3^ à i a 54, et l'ère des Minne- Singer commence vers i i6o ou
(i) Depuis la mort dUenri V et i*extinctîon de la maison de Franconie en 1 1^5 , les moeads de la Bourgogne et du royaume d'Arles avec l'Empire s'étaient beaucoup re^ lâchés. La réunion des deux Bourgognes , cis-juraâe et irans-jurane^àr£mpii*een io33, sous Conrad le Saliqtie avait d^ja remplace la souveraineté immédiate par la suzeraineté, et favorisé Son démembrement en petites souverainetés. En déclarant Arles ville impériale, en 13149 Frédéric II ajouta à cette indépendance^ qui fut com plè te à l'extinction de la maison de Souabe.
château. De cette indépendance sans frein, de quelques hommes forts , à l'oppression des plus faibles y il n'y avait qu'un pas. Ce ne fut plus qu'à l'abri des murailles fortifiées des villes qu'il fut possible de goûter quelques heures de repos. La garantie commune que se donnèrent un bon nom* bre de villes , pour mieux résister aux vexations -des nobles , favorisa rapidement Fessor du commerce. Les richesses pénétrèrent dans toutes les •classes, déjà rapprochées par la nécessité de se défendre contre l'ennemi commun. Les métiers s'or- «ganisèrent en autant de corporations , qui cherchaient à se distinguer des nobles dissipés et déréglés , par la sévérité de leurs principes religieux et l'austérité de leurs mœurs. La réforme, opérée plus d'un siècle après par Luther, s'élaborait ainsi en silence. Pendant les longues soirées d'hiver, on lisait les livres saints et les légendes aliH*s fort répandues, et on récitait les chants des Minne-Singer, qui venaient de laisser après eux une grande réputation comme chantres de l'amour pur. Habitués aux réglemens et aux corporation3 , les bourgeois ne manquèrent pas de réglementer J'art des vers; et de même que la classe militaire avait fait de la clergie une sorte de chevalerie, les bourgeois firent de la poésie une nouvelle corporation des arts et métiers. Comme il y avait des maîtres drapiers^ des maîtres cofdonniers, des mai- Ires tailleurs, et des maîtres ouvriers en or, fer
avait donné le monopole de la satire. 11 dit dans un de ses poèmes (i) qu'il ^ obtenu de l'empereur Maximilien lui-même cette liberté de médire, et la principale cause peut-être de son animosité contre Luther ne fut pas tant la réforme religieuse, contre laquelle Murner s'était déclaré, que les sarcasmes de Luther contre le clergé catholique, sarcasmes, que Murner regardait comme lui appartenans en toute propriété et par privilège exclusif.
Le plus célèbre des trois satyriques strasbourgeois , et en même temps de tous les satyriques allemands , est Jean Fischart ^ connu aussi sous le nom de Mentzer. Chose vraiment étrange! son imitation du plus intraductible des écrivains, de Rabelais, est non moins chaude, non moins vive et non moins pittoresque peut-être que l'original. Ffôgel, qui a publié un traité complet, à l'allemande, en 8 volumes in-8**, sur la littérature comique, satyrique, macaronique, bouffone, burlesque et grotesque , sur les fous de cour et sur tout ce qui tient à la faculté de rire dans tous les siècles et dans tous les pays , a placé J. Fischart au
(i) My^ Fryheit sag in voran Die ich von unsern Keiscr han Erholet Maximilian y Per mir zu Worms y uff einen tag flrlaubt das }çh ûch schindten mag^ etc.
{Nmrmbesâhworunf).,
rang d'Aristophane et de Rabelais. Il est bien difficile de faire apprécier dans une autre langue le mérite d'un écrivain , qui se distingue surtout par la tournure piquante de son esprit , la hardiesse de son élocution et son bonheur particulier à créer de nouveaux mots et de nouvelles associations de roots,
La verve déréglée de ces derniers satyriques du moyen-âge n'avait pas long-temps encore à survivre aux orages de la réforme: La corporation des chan« tres-maîtreS) organisée à Strasbourg dès j490 (i), et daos laquelle entrèrent successivement plus de 800 membres, magistrats^ professeurs, ecclésiastiques, tout aussi bien que gens de métier, disparut elle-même presque aussitôtaprès la réunion de cette ville à la France^ dans l'année 1 68 j • La lîb^té religieuse et les chants protestant ne pouvaient loiig'temps se maintenir eu présence de l'intolérapce et de rittfaiUibilité i*eligie^se et politique dç Louis XIV; aussi les coups de son despotisme ne se firent-ils pas attendre long-temps après la réunion. La ca-» pitulation de 1681 avait garanti à cette ville, par la possession de laquelle cette partie de la France devenait fermée aux Allemands (a) , que : « S. M.
(j) Le registre original d'inscription des membres de la corporation des Meister-Sanger existe encore dans la bibliothèque publique de Strasbourg. C'est un volume in-4*> sur peau de vëUn , qui provient des Archives de la ville.
(2)* Louis XIV fit frapper en l'honneur de la conquête
(article 3 de la capitulation) laisserait le libre exercice de la religion réformée, comme il avait existé depuis 1624 9 avec toutes les églises et écoles possédées par ce culte , et ne permettrait à personne d'y faire des prétentions; que de plus (article 6 ) S. M. laisserait la magistrature municipale dans le même état , avec tous ses droits et libre élection des collèges, nommément : celui des treize, des quinze, des vingt-un, du grand et du petit sénat, des échevins, dés officiers de la ville et chancellerie, des couvens ecclésiastiques, de l'Université , avec tous ses docteurs, professeurs et étudians, en quelque qualité qu'ils fussent, du collège, des tributs et maîtrises, etc. , etc. ; » etcependant , peu d'années s'étaient écoulées que déjà Louis XrV avait fait restituer au culte catholique la cathédrale et plusieurs églises , avait multiplié les couvens et introduit les jésuites , cette milice religieuse créée pour croiser la lance contre la réforme, et qui essaya vainement la conversion de la ville. Dès le i^' août 1690 le ministre Louvois écrivait aux magistrats de Strasbourg, que : a L'intention du roi n était pas de permettre à ceux des^ habitans qui s'étaient séparés , de se remarier, déclarant que le magistrat qui permettrait ces ma-» riages serait mis en prison et tous ses biens saisis
de Strasbourg, une médaille avec cette inscription s
Clnusa Gaiiia.
Gottlieb Conrad Pfeflel, né à Colmar^en 1736, perdit complètement la vue à Page de ao ans, et mourut le i*^ mai 1809, dans sa ville natale. Aveugle comme Milton, il se distingua par une piété plus douce 9 qui se ressentait de la bienveillance de son caractère. PfefTel excelle surtout dans Fart de conter. Ses fables, qu'anime la morale la plus pure, lui ont donné un rang très élevé parmi les poètes allemands. Un Alsacien qui baUte depuis long-temps le département des Vosges,.
M. Paul Lebe, a consacré, me dit^on, ses loisirs à une traduction de son compatriote, en vers français. Â en jugei* par un petit nombre de fragmens insérés dans ta Rei^ue germanique , cette traduction se recommande par la correction et la facilité, mais il sera toujours presque impossible de reproduire dans une copie la grâce naïve de l'original. Je vais traduire en plate prose deux de ses petits morceaux , pour donner quelque idée de la pureté de sa morale et de la générosité de ses sentimens. Il faut tenir compté de tout le désavantage que lui donne une version de ce genre.
L'élixir.
Le derviche Aladdin gissait malade à Buchara; dqa son pied toucbait le seuil du tombeau. On appcik Avicennes;il arrive. «Tu prendras, lui dit-il après mûre considération, tu prendras diaque
SOB esprit, de son essence bienfaisante, dans tous les alimens de notre ame, et elle donne à la vie une saveur nouvelle et nous remplit d'une puissance vraiment divine.
La chapelle j près de Sempachi
Deux nobles allemands étaient un jour allés visiter le noble ossuaire déSempach.Un petit berger des Alpes leur servait de guide. Ils contemplaient avec une terreur secrète ces reliques des braves , tandis que le plaisir allumait toutes les gouttes du -sang du jeune berger. Tous deux lui dirent enfin. : <c Eh bien ! petit garçon ! si la puissante Allemagne venait à marcher maintenant contre vous y que feraient donc vos Suisses? — Ce qu'ils feraient , dit le jeune pâtre? Ils viendraient se coucher près de ceux-ci.» . '
Tant que la patrie aura des pères comme mon ami Gluts et des enfans semblables à ses fils| la Suisse n'a aucune crainte à concevoir.
Le frère du poète Pfefiel , après avoir été employé, sous M. de Vergennes, aux affaires étrangères , s'était retiré paisiblement à Deux-Ponts. M. de Talleyrand le fit revenir lors de son premier ministère, pour l'attacher conmie jurisconsulte à son ministère. Tout le monde connaît son Histoire d'Allemagne , à l'imitation de l'Histoire de France du président Hénault, mais aussi solide d'érudition
que celle d'Hénault est superficielle. Il a compose plusieurs ouvrages inédits jusqu'ici. Parmi les ou* vrages manuscrits il s'en trouve deux qui sont d'un véritable intérêt historique^ et sont restés entre les mains de son fils, homme habile et modeste, mort Tannée dernière, ministre de Bavière à Paris. Tous deux furent demandés au vieux Pfeffel par Napoléon, et révèlent à la fois la justesse d'appréciations historiques et l'ambition de vues politiques du nouveau Charlemagne. L'un , composé de six mémoires , est intitulé : Essai d'un rapprochement des causes de la grandeur de la France et de celles de la décadence de l'Allemagne. Ces mémoires, écrits par un homme de 80 ans, qui ne consultait que les puissans souvenirs de son érudition , sans recourir à des livres étudiés pour la circonstance, sont remplis des aperçus les plus jujstes sur l'organisation politique de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Voici dans quelle occasion Napoléon demanda l'autre.
Ce génie , le plus sublime des temps modernes , qui se trouvait trop à l'étroit dans les limites de la France et rêvait tour à tour la résurrection de l'empire d'Orient ou de l'empire d'Occident, selon la marche de ses victoires , et tantôt même rêvait la réunion des deux empires à la couronne de France, que son ardent patriotisme élevait au-dessus de toutes les autres, voulut un jour avoir des notions exactes sur l'étendue de l'empire de Charle-
magne, sur la Uaison des diverses parties qui le composaient et sur son administration générale et particulière. Tous les livres laits jusque-là n'offraient rien de satisfaisant à son esprit si pénétrant et si ami du vrai. Je ne sais comment il se fait que y sauf un bien petit nombre d'exceptions 9 les livres des historiens sont ceux qui font le moins connaître tout ce qu'il est essentiel de savoir sur le pays dont ils prétendent retracer l'histoire. Lois, administration, sciences , mœurs, vie sociale, tout en un mot y est sacrifié à la description de quelques batailles ou de quelques intrigues et fêtes de cour, dépouillées de leurs traits les plus yifs et les plus caractéristiques, sous prétexte que ces détails sont d'une nature trop humble pour un si haut sujet. Tous les incidens de batailles, d'intrigues et de {êtes de cour ont certainement bien leur influence sur la vie d'un pays, mais ne sont pas cette vie elle*même. Les historiens modernes ressemblent assez aux anatomistes des pays où l'anatomie de l'homme est regardée comme un crime. Au lieu de montrer à nu l'organe qui opère une fonction , ils décrivent fort éloquemment la fonction. Napoléon , qui ne s'en tenait jamais à la superficie des choses, mais allait intrépidement au fond de tout, songea h M^ de Pfeflfel pour les notions qui lui étaient nécessaires , et lui fit demander par M. de Talleyrand de s'occuper sans relard, de ce travail. M. de Pfeffel se mit aussitôt à l'œuvre avec toute
(47) la conscience d'un véritable savant, et après moins de temps que ne l'eut exigé àç tout autre homme un ouvrage aussi immense^ il remit au ministère des affaires étrangères un volume intéressant sur la matière indiquée. J'ai souvent engagé M. de Pfeffel fils, dont l'amitié me fui toujours si chère, à publier cet ouvrage, dont il possédait un exemplaire, revu depuis par son père. Il n'avait plus à craindre , comme le bon Pfeffel , de fournir une large base à une ambition propreà bouleverser le monde, car il n'existe plus, aujourd'hui, sur aucun trône , de prince qui se veuille et qu'on veuille croire un Charlemagne. M. de Pfefifel me promettait toujours de le comprendre dans la nouvelle édition qu'il projetait des œuvres de son père, mais la mort l'a frappé trop tôt pour lui et ses amis.
A côté des deux Pfeffel , quelques poètes modernes alsaciens, tel que l'auteur de la spirituelle comédie du Pfingslmontag, ont continué et continuent de temps à autre à soutenir la réputation poétique de l'Allemagne, tandis que M. Jung, bibliothécaire de la ville, auteur d'une histoire allemande de la réformation de Strasbourg, marche sur la trace des Rotteck et des Raumer.
M. Jung rend en même temps les plus grands services à l'utile établissement cx>nfié à ses soins ; et si les institutions philantropiques de Strasbourg prouvent combien les (Citoyens de celte vieille république savent le respect dû au malheur, l'intérêt
dû à la pauvreté^ les lumières dues à tous, ils peuvent citer aussi, avec «on moins de fierté, ce qu'un ancien appelait la Pharmacie de l'ame, en termes plus humbles , une bibliothèque aussi vaste que bien choisie. Elle se compose de trois fonds distincts : la bibliothèque de l'ancienne université protestante de 1 6a i , devenue depuis bibliothèque du séminaire protestant; celle qui fut léguée à la ville par le célèbre antiquaire Schœpflin , et celle qui provient des anciens dépôts des couvens.
La partie de cette bibliothèque, qui appartient au séminaire protestant et est encore en partie entretenue par ses fonds , contient a8,ooo volumes^ parmi lesquels il &ut comprendre 4)3oo ouvrages imprimés au quinzième siècle , et dont Oberlin a dressé un catalogue fort soigné pour servir à l'histoire de l'imprimerie, et 800 manuscrits, parmi lesquels plusieurs classiques qui ont servi à la correction des textes imprimés.
La partie qui provient du legs de Schœpflin, toute composée d'ouvrages de droit public, de géographie et d'histoire, ne contenait à sa mort que 11,000 volumes, et s'élève aujourd'hui, par suite de dons et achats successifs , à 22,000. Plus de 1 ,000 volumes sont uniquement relatifs à l'histoire et à l'organisation politique de l'Alsace , et sont la plupart manuscrits. On a réuni à cette bibliothèque plusieurs manuscrits tirés des archives de Strasbourg, et fort intéressans pour l'histoire
du treizième et du quatorzième siècle* La classification que l'on cherche à établir dans les archives de la préfecture permettra sans doute de renrichir de plusieurs autres ouvrages. On ne saurait trop regretter la négHgenoe avec laquelle sont tenues presque partout, j'en excepte t.outefois Dijon, nos archives départementales. A 1 époque de la révolution, on y a entassé indistinctement tous les papiers des anciennes intendances supprimées, des couvens et ordres militaires, des propriétés seigneuriales confisquées et des archevêchés. Cette masse de papiers est venue se grossir depuis de tous ceux des districts, des sous-préfectures, des communes , des registres de perception et des registres de l'état civil. Vingt mitiistres successifs ont bien , il est vrai, ordonné le classement de tout cela et chargé les secrétaires-généraux des préfectures de la surveillance de ce travail. Des conseils généraux ont même presque partout alloué des fonds pour cette destination , mais l'incertitude des attributions des secrétaires-généraux et les besoins journaliers des bureaux ont toujours mis obstacle à une bonne olassificatiou. Peu importait au préfet que Tordre régnât parmi les papiei*s anciens, du douzième siècle à Louis XVI et à 1800, s'il ne trouvait avant tout un meilleur ordre parmi les papiers dont il avait besoin pour son travail de tous les instans ; et il faut avouer que la raison était de son côté. L'un est curieux, l'aulre est utile. Mais
(6o) comme I grâce à notre paperassomanie, cette dci*iiière espèce de papiers va s amoncelant de manière à faire plier les hôtels de préfecture et forcer les préfets au déménagement ^ s'ils ne commencent pas par les déménager eux-mêmes, il s'ensuit que ce c[ui a été si souvent prescrit est encore à faire.
Lorsque, sous le ministère Martignac, je fu^ envoyé dans lès départemens pour m'assurer par mes yeux de ce qu'il y avait à faire dans l'intérêt des bibliothèques publiques et archives , et de tous les autres établissemens littéraires de France , en prenant d'abord une connaissance exacte du présent afin de faire mieux pour l'avenir, je fus véritablement étonné du désordre et du gaspillage que la restauration surtout avait laissé s'établir partout. Dans les bibliothèques, des ordres ministériels avaient, en contravention aux lois, autorisé la restitution des confiscations anciennes , et je laisse à penser avec quel ordre ont dû être faites ces restitutions. Dans telle ville , le bibliothécaire offrait de son propre mouvement un magnifique ma-» nuscrit à Madame la Dauphine, ou une antiquité non moins précieuse à M. le Dauphin. Ici le préfet empruntait les bronzes et objets précieux d'un ca« binet d'antiques pour orner son salon ^ et les illustres étrangers, ieU que MM. de Danus, de Blacas ^ de Duras , de Brancas, etc., recevaient des dons de médailles et autres curiosités aux dé-
pens du bon public , qu'on privait ainsi de ses propriétés sans l'en avertir. Dans d'autres villes , comme à Colmar, par exemple^ une bibliothèque précieuse, renfermant des manuscrits justement estimés y reste encore emballée dans des caisses ac** cumulées y sans qu'on songe au détriment imposé par là au public. Les archives sont dans un bien plus grand désordre encore , même dans les lieux ou existe une sorte d'ordre apparent. Ceux qui savent comment on a profité de la destitution du célèbre M. Daunou des archives de la couronne , si savamment classées par lui, pour vendre plus de lo^ooo livres de parchemins au poids, n'auront pas de peine à croire qu'on a mis moins de soins encore à conserver les monumens anciens dans un moment pourtant où on grimaçait le culte pour l'ancien. Je /connais une ville où toutes les archives ont été renfermées dans des barriques ,et expédiées loin delà pour être plus sûrement vendues, par la personne chargée de leur garde. Dijon seul , grâce à un archiviste éclairé , M. Boudot , possède des archives parfaitement en règle. Celles d'Avignon^ fort intéressantes et fort anciennes^ sont aussi fort bien tenues. Il en est de même de celles de Marseille et en bonne partie de celles de Valence en Dauphiné; mais partout ailleurs, du moins dans les ving-quatre départemens que j'ai inspectés, il y à nécessité urgente d'une réforme, si on veut être à temps de sauver ce qui reste.
M. de Martignac,dont l'action s'exerçait toujours avec intelligence, toutes les fois que le rétrogradé gouvernement d'alors lui permettait de l'exercer, conçut le projet d'une réforme prompte et efficace dans cette administration. Il me nomma inspecteurgénéral des archives de France et me pria de lui tracer promptement un plan d'organisation générale à présenter aux chambres. Je ne lui fis pas attendre ce travail. J'avais séparé les archives administratives des archives historiques. Ces dernières étaient le dépôt dans lequel venaient se verser les premières, à mesure que l'admimstration devenait de l'histoire et qu'une pièce devenait en quelque sorte prescrite. Mais je ne veux pas me laisser entraîner à écrire un nouveau mémoire sur ce sujet. Le mien ayant été complètement approuvé par M. de Martignac, dans ses dispositions générales et particulières , et l'avènement du ministère Polignac ayant ajourné bien loin de semblables intérêts, si méprisés par l'ignorant et grossier M. de Labourdonnaye, il sera facile, quand on voudra s'occuper ^Je cette réforme, de retrouver mon mémoire dans les cartons du ministère. Je ne le crois pas indigné d'attention , car j'ai vu , et j'ai écrit ce que j'ai vu. Mais je reprends le point dont je me suis trop long-temps éloigné.
Ija troisième partie de la bibliothèque de Strasbourg se compose des fonds des anciens dépots qui lui ont été attribués pendant la révolution. Les di-
Upîdatioas extra-légales de la restauration ont encore passé par là et ont beaucoup diminué cette richesse. Ge fond se compose cependant encore d'environ 80,000 volumes imprimés , 2,000 éditions du quinzième siècle et T|aoo manuscrits.
Toutes ces richesses sont confiées à un des hommes les plus éclairés de France , M. Jung, à la fois directeur du séminaire protestant et bibliothécaire. Le meilleur ordre est établi dans ces trois parties distinctes, et M. Jung met la plus grande complaisance à faire connaître à chacun , suivant ses études, ce que sa bibliothèque renferine de plus précieux, bien différent eii cela de deux bibliothécaires fort connus à Paris, dont l'un garde chez lui le catalogue des manuscrits de la bibliothèque, sans vouloir le communiquoi' à personne, et dont l'autre, aimable abbé, m'a déclaré sérieusement que la vraie valeur d'une bibliothèque était de posséder des ouvrages que personne ne sut qu'elle possédait y et que déflorer un manuscrit c'était lui enlever tout son prix. M. Jung aime à déflorer et à faire déflorer, feuilleter et copier ses manuscrits , et il a déjà rendu ainsi dHmportans services aux lettres allemandes. Les manuscrits aU lemands de cette bibliothèque sont surtout très précieux. On y trouve plusieurs poèmes carlovingiens et plusieurs romans de la Table-Ronde, un manuscrit de la paraphrase teutonique du Nou« veau-Testament, faite en vers rimes, au huitième
( 54 ) siècle, par Olfried de Wissembourg, et un bon nombre de recueils des Minne -Singer et des Meis^ ter-Sânger; mais il en est surtout trois qui sont pour la ville plus précieux que tous les autres. L'un est le recueil de toutes les constitutions qui ont successivement régi Strasbourg ; l'autre le registre authentique de tous le^ Meister-&nger ou poètes phona.sques inscrits dans cette corporation à Strasbourg, depuis son institution dans cette yille, en i49Qï JMscjua Fanuée 1697; le troisième est le manuscrit original de l'encyclopédie latine, composée par la célèbre Herra de de Landsberg, abbesse d'Hohenberg en 1167. Ce volume, intitulé Horius Deliciarum , est orné d'une grande quantité de miniatures explicatives. J'avais fait une description un peu .détaillée de cet ouvrage, en citant quelques-uns des morceaux qui m'avaient paru les plus intéressans pour la connaissance des mœurs de cette époque, et j'y avais joint quelques notes sur d'autres manuscrits de Strasbourg, mais je ne puis les retrouver parmi mes papiers. Le public, au reste, a peu à y perdre. Une collection de manuscrits aussi importante que celle de Strasbourg deniande un travail tout spécial, dans le genre de celui de M. de Cambise, et personne ne peut mieux le faire que le savant bibliothécaire actuel, M. Jung. En attendant la publication de ce travail , tout homme studieux est certain de trouver dans M. Jung complaisance inépuisable à dérouler
(56) langue allemande ^ qui s'est maintenue , presque sans aucune modification ^ dans le patois alsacien. Le second morceau est de même genre, et roulq presque sur les mêmes évënemens. Il a été imprimé à la même époque que le premier, mais sans être accompagné de gravures , et a été relié dan3 le même volume de la bibliothèque de Schœpflin. Il traite des cvénemens qui concernent Charles -le- Téméraire, de Tannée i465 à l'année 1476? et est aussi en langue allemande. Ce sont de ces vieux chants presque dénués de poésie, qui rappellent beaucoup ceux qui ont servi de texte aux poèmes de Charlemagne et de la Table Bonde. Le style allemand^ eu est clair, mais dépourvu de grâce et d'ornement. On en peut juger par les pre-r raiers vers :
Als man zalt .\iiij ç sehlzig ftiuff Jore^,
Zoch Heiizog Karle von Burgunde offenbore ^
Mit andren Fuisten^ inechticiich,
Uber den Kiinig von Franckenrich ,
Als ob sy me wolten mit Gewalt veilriben.
J'ai pris aussi copie de ce chant, qui a absQlument la même forme et le même mètre que le Vœu du Héron y poème de Tannée i338, sur la trahison de Robert d'Artois, qui ouvrit la France aux Anglais, exemple suivi par un trop grand nombre des princes de sa famille, alliés de l'étranger (Contre leurs concitoyens , et le Combat des Trçnte
( 58 ) ses serinons avec méthode, et les animer d'un pur sentiment moral. Son style est serré , simple , grave , facile , harmonieux et orné de belles pensées, bien que les allégories mystiques lui donnent parfois un peu d'obscurité. Le tombeau de Jean Xauler est une simple pierre funéraire sur laquelle est grossièrement tracé son portrait , mais cette pierre couvre la cendre d'un de ces hommes émi* nens qui ont marqué leur place sur la terre , en faisant faire un pas de plus à la civilisation de leurs semblables. Perfectionner la langue, instrument de la pensée , c'est faciliter et embellir les rapports leptre les hommes.
Dans l'année 1 824 9 ^u moment oit on venait de badigeonnera neuf les murs de cette église, un morceau de plâtre se détacha et laissa voir les couleurs vives d'une fresque. L'architecte fit enlever d'autres morceaux de plâtre et mit ainsi à , nu un .vaste tableau peint à fresque à sept pieds du sol. Il continua son investigation et découvrit une suite de fresques qui revêtaient les cotés de Téglise. Le coloris parfaitement conservé dan& quatre d'entre eux, laissa voir cette danse des morts que l'on retrouve dans tant de cloîtres de Dominicains, mais qui est ordinairement placée autour du cimetière. Tout le monde connaît aujourd'hui cette suite de tableaux, depuis la description qui a été faite de la danse des morts de Bâle , attribuée à Holbein. Cette ancienne peinture du cloître de
(60) naturelle, les draperies assez habilement distribuées , l'arrangement général assez bon^ et le dessin parfois assez correct. Le premier tabl'eau , qui représente un Dominicain annonçant du haut de la chaire lesort réservé à Vhumanité est le mieux groupé de tous. On n'a pu préserver que deux tableaux. Toute l'église était couverte de fresques représentant d'autres sujets tirés des légendes dominicaines ; mais elles étaient probablement beaucoup moins bien conservées ^ puisqu'on les a fait rehlanchir.
il a fallu des travaux considérables pour amener de semblables pierres à une telle hauteur. Il paraîtrait que lorsqu'à près la mort de César, Auguste voulut affermir son pouvoir dans les pays de nou* velle conquête y les Germains attirèrent surtout son attention , dans l'intérêt de la protection des Gaules. Drusus fut envoyé contre eux sur le Rhin , et y fonda plusieurs campemens devenus depuis des villes. On montre encore à Mayence les ruines du palais de Drusus; et une ville de l'Alsace dans la^» quelle on a (ait récemment des fouilles intéres^ santés porte encore son nom , Drtisheim, ou séjour de Drusus. A ceAte nvême époque, dit-on, fut bâtie une forteresse sur l'Hohenberg, pour de là surveiller tout le pays; d'autr^ assurant que ce ne fut que du temps de Domitieo , de Posthume, de Pro^ bus ou d'Adrien, que fut fondé ce château, aussi bien que tous ceux qui dominaient le cours du miin et du Danube. Quelle que soit la date de cette fondation , personne n'en peut contester l'origine romaine; car aucun peuple n'a laissé après lui de ces routes qui survivent aux ravages des siècles. Les Romains seuls ont r&ervé le grandiose aux monuinens d'utUité publique ; les peuples qui les ont pcécédés et qui leur ont succédé ont cherché à Je placer dans le& monumens d^art, les théâtre^, les temples, les bourses. Napoléon seul avait cornpiiis la 'vraie;. grandeur de Rome et de ses monumens et a cherché^ «on à l'imiter j mais à la repro-
duire, Hohenberg était certes bien choisi pour pouvoir de là surveiller tout le pays ; car du sommet on aperçoit trois cents villages et vingt villes , parmi lesquelles Strasbourg, Brisacb, Fribourg en Brisgau , Schelestadt, Offenburg et Haguenau , encadrées par la magnifique chaîne des montagnes de la Suisse et des Alpes. Un temple y fut consacré à la divinité du lieu, et ce temple fut, dans la suite des temps , consacré au christianisme par le célèbre saint Léger, évêque d'Âutun, qui «était d'une puissante famille germaine. I^ magnifique diasse des vastes forêts qui couvrent cette chaîne de montagnes y attira les souverains de France dits de la première race, et ils résidaient assez fré? quemment dans la belle saison sur cette montagne, embellie du nom rpmain d'Âltisona. Le pays est on effet magnifique et rappelle les plus belles vues de Suisse. Quelques ruines de vieux châteaux dispersées çà et là ajoutent encore à l'effet du paysage qu'anime le cours du magnifique Rhin, qui- lui sert de ceinture. Ici sont les ruines de Truttenhausen, ancien prieuré de prémontrés fondé en i i8i » pour le service de l'abbaye d'Hohenberg ou Saint-Odile, par la savante Herrade de Landsberg, abbesse d^Hohenberg , dont j'ai cité les œuvres , conservées en manuscrit dians la bibliothèque de Strasbourg. D'un autre coté, sur un rocher isolé, apparaissent en saillie les ruines élégantes du château de Landsberg , bâti probablement à la même époque par
quelqu'un de la famille d'Herrade; plus loin Hagelschloss^ dans THagelthal, autre ruine à laquelle se rattachent une multitude de traditions locales. Plusieurs des paysans m'ont assuré gravement que ces ruines n'étaient qu'apparentes et destinées à tromper les curieux j mais que si on parvenait à triompher des enchantemens qui font à chaque instant disparaître le chemin des yeux des curieux égarés sur des rochers, et qu'on put pénétrer jusque là y on serait étonné de le voir aussi bien conservé ^ entretenu et habité qu'il Tétait aux anciens jours. Un fermier m'a déclaré qu'il connaissait un habile chasseur qui, après s'être égaré pendant la nuit, était parvenu à Hagelschloss à travers mille dangers, et qu'en arrivant dans les cours il avait vu toutes les fenêtres illun^inées , tous^ les ^ppartemens remplis d'une foule de belles dames et de galans chevaliers dans le costume des anciens jours, et que pour ré* compenser l'habile chasseur, les chevaliers avaient daigné l'inviter à jouer aux quilles avec eux , et lui avaient fait cadeau, pour le récompenser, de la quille qu'il avait abattue du premier coup, qui se trouvait en or, et qui lui servit à réparer ses affaires assez délabrées par sa passion poui* la chasse , et à vivre dans l'aisance le reste de ses jours, sapsque ni lui ni personne ait jamais pu depuis retrouver au milieu des brouillards le chemin du château. Je me [gardai bien de contester des faits, qui m'étaient garantis avec tant de bonne
foi; je n'aurais pu obtenir d'au treà histoires. Aussi^ pour me récompenser, me raconta- t-on toute la légende de ces montagnes , et j'y pris un véritable iritérêt. Dans ces simples récits traditionnels on retrouvé parfois quelques révélations et explica-*tions historiques. Je désirerais qu'avant que tes progrès, fort heureusement imminens, de l'art de lire, eussent balayé tous les souveniris des superstitions et des traditions antiques , pour les remplacer par des connaissances plus fécondes pour la raison humaine^ on s'occupât de réunir dans chaque province ces histoires fabuleuses. J'ai feit réunir ainsi par plusieurs de mes amis de la Grèce quelques-uns de ces anciens contes ou Paramythia dont les nourrices grecques bercent leurs enfans, et j'ai été étonné de la ténacité avec laquelle les anciens dieux de la fable s'étaient implantés dans les légendes chrétiennes , et de la bonne harmonie qui existe encore entre Caron , devenu un saint , et de respectables caloyers des premiers siècles, devenus presque des dieux. Les Napolitains possèdent un recueil charmant de ce genre : // Cunto dei Cuntù On trouve en lé parcourant la trace de tous les peuples qui se sont succédé sur le sol de la grande Grèce: traditions helléniques, traditions gothiques, traditions sarrazines, normandes et frànques, toutes y sont associées et amies.
Entre les montagnes un peu plus éloignées, on aperçoit une des plus hautes montagnes des Vosges,
appelée encore Frankenberg ou Franiont, c'est-à* dire Franc-mont, mont des Francs. A peu près à la même distance d'Hohenberg, on distingue avec plaisir le Ban de la Rocbe, ce désert devenu un easis par les soins du pasteur Oberlin, et où le savant helléniste Schweighâuser assure et veut prouver par ses laborieuses recherches qu'était le véritable paradis terrestre. Le Ban de la Roche, dont j'ai déjà dit quelques mots, fait partie des contre- pentes et des ramifications occidentales de rembrancbenient du Haut-Champ, Hoch-feldy improprement appelé Champ du Feu , du nom patois Champ de Féj du mot allemand Fiehfeld, champ pour la pâture des bestiaux. Du Champ de Fé la vue embrasse un horizon immense et domine sur une grande partie de l'Alsace et du pays de Bade, et pénètre jusqu'aux glaciers de la Suisse. Le langage «st un ancien patois lorrain d'origine romane. Le philologue Obertin a écrit un volume sur ce patois, que son fils, le pasteur Obertin, a fait remplacer parle français à l'aide de ses huit écoles. Le Ban de la Roche doit son nom aux rochers voisins, d'où le nom de Stein^thal donné à la vallée , et de Schloss Stein, donné auehâteau qui la dominait. Les possesseurs du château de la Roche, appelés en allemand Zum Stein , étaient de ces Raub-ritter ou chevaliers brigands qui , après avoir épouvanté leurs contemporains par leurs excès, font encore dans les légendes la terreur de leurs descendans. Il fut possédé ea
(6?) dernier lieu par trois sœurs , pires que les anciens Raub-ritter, et âont les déprédations f(ireut telles^ qu'en 1399 '^^ chevaliers voisins se réunirent contre elles et les enchaînèrent. Leurs successeurs continuèrent, totitefois, le même métier et recrutèrent des partisans 9 jusqu'à ce qu'enfin, en 1669, la ville de Strasbourg, dont ils entravaient le commerce, se ligua avec son évêque et avec le duc de Lorraine pour détruire ce repaire : c'est aujourd'hui une métaii^ie. La seigneurie du Ban de la Roche fut érigée en comté en 1 762 , et donnée par le roi de France au marquis de Paulmy, Voyer d'Argenson, qui pourvut le bon Oberlin de sa cure. La population de ce malheureux pays , diminuée avant lui par les guerres du dix-septième siècle, le fut encore par la superstition. Plus de soixante-dix individus furent mis en jugement comme sorciers; on leur donna la quejstion; ils avouèrent tout ce qu'on voulut, et ils furent exécutés (i). Qu'on ne s'en étonne pas; la capitale de l'Alsace avait parfois éprouvé elle-même quelques-uns de ces accès de grossière superstition. Le nom de rue Brûlée est encore là pour attester les effroyables cruautés t^ommises sur
(1) Le pmce de Yeldenz^ pow* les désabuser^ cassa lui-même ^ pendant la nuit , la jambe d'un de ses chevaux. Le lendemain^ un prétendu sorcier fut accuse et convaincu. Mis à la question , il avoua et allait être exé-cuté lorsque le prince déclara le fait. Depuis ce temps f les jugemens et les sorciers diminuèrent.
(68) les Juifs j dont plus de neuf cents furent brûlés eo même temps dans la seule année i3497 tandis que leurs enfans leur étaient arrachés pour être convertis de force; et ces féroces préjugés ne sont pas, il faut le dire, encore tout à-fah éteints dans le cœur de personnes d'ailleurs respectables en AU sace. Les Strasbourgeois ont beaucoup à apprendre à cet égard de leurs compatriotes français^ moins avancés qu'eux sous d'autres points de vue. Les écoles primaires emporteront prochainement ce préjugé aussi rapidementque Staber et Oberlin ont détruit par l'instruction ceux du Ban àa la Rbche. Les lumières ont améliorç la morale; la morale a donné une direction plus soutenue au travail; le travail a amené l'aisance, et l'aisance a fait croître la population. Tout le Ban de la Roche ne comptait, en 1700, que 400 habitaus pauvres. D'après un recensement fait en i8j8 , la population de la seule paroisse de Waldbach était de 5,ooohabitans, tous vivant dans l'aisance, et elle a encore augmenté depuis.
Il est encore dans le même rayon, qui part d*Hohenberg, au milieu de ces vallées alpines, plus d'un lieu à citer par la beauté de sa situation , ou le pittoresque de ses ruinés ; mais' je laisse ce sujet à traiter à MM. Golbery et Schweighàuser, qui ont public un grand ouvrage in-folio sur les antiquités du Haut et du Bas-Rhin , et je continue mon pèlerinage à cette montagne qu'ont sanctifiée
(69) l^ndant bien des siècles les miracles opérés daus le couvent de Sainte-Odile. Il reste encore quelque peu du couvent, mais les miracles ont entièrement disparu.
Le couvent et la chapelle d'Hohenberg furent fondés par sainte Odile et portent son nom. La vie de cette sainte, si fameuse sur les bords du Rhin , a fourni matière à des volumes , et ce n'est pas une des moins miraculeuses de la légende. Elle était, dit-on , fille de cet Eticbon , troisième duc d'Alsace (i), auquel se vantent de remonter les familles d'Autriche , de Lorraine, de Bade, et toutes les plus nobles maisons souveraines de l'Allemagne.. Eticbon , que l'on retrouve dans \Jes chroniques sous les noms d'Adelrick , Edelrick, Ethelrick, At. tick, Ettich , Etticho, était arrière-petit-fils d'Ega, qui, vers 63o, exerça sous Ghlotv\rig II, fils de Daghbert P', les fonctions de mor-dom, juge du meurtre, grand juge ou maire du palais , selon la phraséologie reçue. A la mort d'Ega , son fils Erkowaldus, ou Archambaut, exerça les mêmes fonctions de maire du palais, cumulées avec le titre et les fonctions de duc de Neustrie. Linthericus ou Lendesse , fils d'Erkowaldus , exerça à son tour les mêmes fonctions de maire du palais , sous
(i) Le premier qui fut créé duc d'Alsace vers 65b , fiit , assure-t-on ^ un nommé Guado ; puis vint Bonifacius^ ^éé duc eïK 660 ; puis enfin Etichon , en 666,
(70 ) Hildrick 11^ roid'Austrasie, et sous Thiodrick son frère , et eut pour fils notre Ëdelrick ou Ettichon de son mariage avec Hultrude, fiUe de Siegmund ou Sigismond, roi des Burgundes ou de Bourgogne. Ettichon devint le beau-frère du roi Hildrick II, en épousant Berswinda^Bruswinda, ou Berchsinda^ ou Barcinde, nièce de Leodegarius, ou saint Léger j célèbre évêque d'Autun ^ et sœur de Bilcbilde ou Himerchilde , épouse de Hildrick IL On conçoit qu'avec une telle illustration héréditaire, une telle puissance personnelle et de telles alliances, Ettichon eut l'ambition de perpétuer sa grandeur par ses fils. Quel fut donc son désapointement , lorsqu'au lieu d'un successeur il lui naquit une fille , aveugle? Lies vieux contes flous ont appris ce que dans ce cas les hauts et puissans seigneurs faisaient de leurs enfans; ils les remettaient aux mains d'un serviteur fidèle chargé de les égorger, de les noyer ou de les donner à manger aux loups, et ce servi* teur fidèle ne manquait jamais de se laisser attendrir par les cris de la mère et de l'enfant et de les sauver tous deux : témoins OËdipe , Geneviève de Brabant et tant d'autres , sous toutes les latitudes; car la pauvre imagination humaine restreint ses créations dans un bien petit cercle , et le tissu avec lequel sont ourdies les fictions de l'Inde, de la Chine et de la Grèce, ressemble beaucoup à celui des fictions de la Gaule et de la Gernaanie. Il n'est qu€ le vrai qui soit variée fécond, inépuisable.
(7t ) Odile, qui était cette fille aveugle, fut donc confiée, suivant Fusage, à un serviteur fidèle, qui fut infidèle à sa mission et la remit entre les mains d'une sœur de la mère abbessQ du monastère de Palma , chez les Burgondes, c'est4-dire de Baume-les- Dames, près de Besançon, où on montre encore une fontaine miraculeuse qui porte le nom d^Odile. L'habitude était alors de ne baptiser tes enfans qu'après rinstruction religieuse : saintç Odile ne fut donc baptisée à Baume qu'à l'âgede quiozeans ; et par une faveur toute particulière d'en haut , en même temps que son esprit s'ouvrait aux connaissances religieuses, ses yeux s'ouvraient à la lumière. La vue lui fut rendue par l'immersion du baptême. Odile, depuis son éloignement du toit paternel, avait eu des frères; elle leur fit savoir qu'elle vivait. Sa beauté, le miracle opéré en elle, ses bonnes grâces les touchèrent, et ils parvinrent à préparer l'esprit de leur père à la recevoir favorablement. Aussitôt qu'elle fut arrivée chez le duc d'Alsace son père, celui-ci songea qu'elle pouvait favoriser l'extension de ses alliances politiques, et voulut lui Élire épouser un puissant duc allemand. Odile tint bon et prétendit rester vierge. Le père insista , et Odile fut obligée de fuir une seconde fois le toit de son père. Elle se sauva à pied par la route de Fribourg en Brisgau, déterminée à embrasser la vie religieuse. Des cavaliers furent envoyés à sa poursuite et allaient l'atteindre^ lorsqu'un rocher s'ou^
vrit miraculeusement devant elle pour la cacher. On voit encore ce rocher sauveur près de Fribourg; une fontaine jaillit depuis du sein du rocher pour attester le miracle, et cette fontaine' porte encore le nom de Sainte-Odile. Les lieux boisés sont fa* vorables à la conservation des superstitions antiques. C'est la secondfs fontaine qui doit miraculeusement son existence à sainte Odile : elle paraît avoir eu le don et le goût des fontaines , car elle répéta plusieurs fois dans la suite un n^iracle qui lui réussissait si bieti. Ëtichon , convaincu enfin de la sainteté de la vocation de sa fille , consentit à ce qu^elle se consacrât à la vie religieuse; mais il voulut faire les choses en grand. Il lui fit don de la maison de chasse qu'il possédait à Hohenberg et y fit bâtir un nlonastère dans lequel il ordonna à cent trente jeunes filles d'aller se renfermer avec Odile ^ qui en deviendrait abbesse. Les couvens n ^étaient souvent pas plus difficiles à peupler que cela : quand on n'avait ni jeunes hommes ni jeunes filles sous la main pour les remplir , on en achetait. Une quantité de n^iracles attestèrent la sainteté du lieu choisi par sainte Odile. Au ipoment où on bâtissait le monastère, les bœufs qui amenèrent les pierres tombèrent avec leur fardeau du haut d'un rocher qui avait quatre-vingts pieds de haut : cela ne fit que faciliter leur marche ; car ils avaient découvert ainsi une route beaucoup plus courte et un ]bien meilleur chemin que celui qu'on s'obstinait à
(73) Leur faire suivre. On montre encore le lieu de la chute ^ où on avait bâti une chapelle remplacée par Jupe bonne métairie , et la route trouvée qui est la voie romaine.
Odile vécut de longues années dans le monastère qu'elle rendit célèbre par ses miracles. A Tâge de Io3 ans, ays^nt rencontré dans une de ses promenades un pèlerin fatigué y et n'ayapt pas le ten^ps de remonter assez rapidement à son couvent pour en rapporter de l'eau , elle se rappela les merveille^ de sa jeunesse , et d'un coup de son bâton frappa un rocher, d'où elle fit jaillir uqe source limpidct. Cette foptain<3 est encore vénérés, et les villages voisins déclarent que l'eau en est souveraine pour les maladies d'yeux. I^a situation en est des plus délicieuses. Il y aurait de quoi remplir des volumes si on voulait raconter tous les miracles de sainte Pdile. Je n'en citerai qu'un. Des reliques précieuses lui furent envoyées de pays lointains, où était parvenue la bonne odeur de sa sainteté. Il y en avait toute une charge d0 chameau. L'intelligent chameau les appprta sans guide au couvent et ne voulut plus ensuite le quitter. On inontre encore la trace d'un de ses pieds sur le rocher, i^a clochette suspendue à son cou rendait les sons les plus harr monieux el; fpt préci^useqient conservée. On la fondit depuis pour la n^êler à la matière d'ujae plus grosse cloche , et elle lui communiqua' à la fois et sa suave harmonie et la, propriété d'écarter
(74) les orages. Un coup de tonnerre a depuis frappe le toit et mis la cloche en fusion. Sainte Odile mourut le i3 décembre 760, sous Pépin, père de Charlemagne.
Plus d'une abbesse fameuse se coiffa de la mitre de sainte Odile. La huitième après elle fut Relindis, qui réforma la règle de ce couvent et mourut en II 67, en transmettant la crosse à son écolière^ Herrade de Landsberg , auteur de YHortus deli^ ciarum, écrit de 11 80 à 11 85. L'empereur Frédéric Barberousse conféra aux abbesses de ce lieu le titre et le rang de princesses du saint Empire romain. L'empereur Charles IV le visita aussi en i354, fit ouvrir le tombeau de sainte Odile, et en enleva un bras qu'il emporta comme relique. De^ fréquens incendies ravagèrent ce couvent. Avant la guerre de trente ans, pendant laquelle les Français , les Suédois et les Allemands incendiaient à l'envi tous les pays qu'ils parcouraient, les châteaux et les couvens. avaient été en proie à une succession sans fin de dévastations militaires. Dès l'année 1 546 le cloître de Sainte-Odile avait été presque complètement brâlé. Après sa reconstruction il fut abandonné aux prémontrés. On y trouve cependant encore quelques curieux restes de l'ancien édifice. Sur un des murs du cloître on voit deux pierres grossières sur lesquelles sont sculptés deux sujets qui doivent se rapporter à l'époque de la première fondation, au huitième siècle. On.
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( 75 ) voit sur l'une Ettichon sur soo trône , donnant à sa fille, sainte Odile, une pierre pour bâtir son couvent; et sur l'autre saint Leodegarius, ou Léger, le célèbre et violent évêque d^Autun, oncle maternel de sainte Odile, consacrant le monument. Ija chapelle de Sainte-Odile est aussi un reste de l'ancien bâtiment ; on y montre, aux grands jours, un Ettichon et une sainte Odile revêtus de leurs habits d'atour ; ils ont la figure fraîche et vermeille : ce sont deux statues de bois peint. Le curé, qui est devenu propriétaife, par achat, de l'çibbaye et d;i terrain , parait se prêter avec répugnance à la vénération superstitieuse des pèlerins pour ces supercheries ; on sent déjà l'effet du contact avec le clergé bien plus éclairé de l'Allemagne.