‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 12 sur 48 · CE EE · texte numérisé non relu

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thésie dont l'humeur est plus où moins le reflet. C’est dans ce sens remarque le D” Paul Voivenel que le mot « humeur » est bien significatif.

Or, si ces fonctions peuvent être modifiées par le temps, par la maladie, elles ne restent cependant modifiables qu'en raison de leur nature même. Là encore, le terrain est tout.

Une constitution psychique innée... Les empiristes, Stuart, Mill, Hume, Condillac la nient. Avant, rien : « Tabula rasa ». Sont-ce nos sens qui se trouvent à la base de tout ce qui est en nous ? Locke semble l'affirmer. Peut-on admettre la thèse du sensualisme : tendances naissant de la seule expérience des plaisirs et des douleurs, désir de jouir et peur de souffrir formant la pierre angulaire ; toutes les passions en découlant ?

Les théories nativistes s'opposent à ces affirmations. Puisque l'on ne peut manquer de reconnaître l'héritage physique, pourquoi se refuser la part psychique. L’atavisme n’est certainement pas un leurre « On est marqué en naissant ». Les diverses variétés de dispositions mentales ont été étudiées. On a tenté de dégager les principales constitutions psychiques et psychopathiques. A. Delmas et Marcel Boll font un remarquable exposé de la question dans leur ouvrage sur la personnalité.

Une hérédité mentale certaine vient donc se joindre au substratum organique et commander nos réactions. Si les expériences de la vie se chargent pour une bonne part de sélectionner les optimistes et les pessimistes, cette sélection ne s'opère cèpendant qu'en raison même des tendances innées.

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Ce « naturel » sera donc modifié par quantités de facteurs, notamment l'éducation. C'est ainsi que l’on a pu considérer l'éducation comme une seconde naissance imprimant de nouvelles tendances. Gependant l'éducation ne crée rien. « Elle reçoit des mains de la nature, une machine admirable dans sa composition et qui, selon qu'elle est maniée, produit la toile la plus grossière, ou un chef-d'œuvre des Gobelins. » (Bonnet).

I en est de même pour les habitudes ; car la fréquence des actes, si elle ne décide pas les tendances, n'en favorise pas moins le développement.

Education, habitudes, religion, niveau social, âge... autant d'éléments que l'on trouve à la base de. la personnalité acquise.

Entre ces éléments et ceux lézués par nos ascendants, ne faut-il pas encore placer les questions ethniques, les questions de race et de climat ? Faits classés : caractère expansif et joyeux du méridional : mentalité fruste de certains indigènes peu enclins au découragement ; tendance générale des orientaux, fatalistes par religion et placides par tempérament ; réactions expansives et presque €nfantines des noirs... Transplantés, ils subissent les modifications apportées par le milieu nouveau, mais le naturel refoulé sommeille toujours. Les réactions gardent plus ou moins leur marque d'origine. Un loup est toujours un loup.

« Heureux les simples d'esprit... ». Serait-ce que l'intelligence puisse être considérée comme un obstacle au bonheur ? Comme pour le plat d’Esope, on peut en lui appliquant les raisonnements les plus

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subtils, la considérer comme un obstacle ou comme une condition de ce bonheur. C’est erccre une queslion de point de vue.

En fait, il y a le plus souvent des opérations de l'intelligence à la base de ja joie.

Sans doute, il est des joies purement f5inctionnelles. Contentement de l'être qui voit ses fonctions naturelles s’'exécuter dans de bonnes conditions. Etat simple, état de béatitude correspondant aux conditions optima de nos digestions. Etat qui ne peut manquer d'évoquer l’image de cet individu quelque peu apoplectique, les yeux mi-clos, la bouche bée, achevant dans une sieste moelleuse une digestion abondante qu'un sel alcalin judicieusement absorbe a rendu plus aisée.

A côté, peuvent se ranger des joies percepiives, joies sensorielles et presque subconscientes. Le meunier habitué au tic-tac de son moulin n'est-il pas joyeux de l'entendre sans s’en douter, et ne souffret-il pas s’il s'arrête un instant ?.….

Et puis de simples joies de mouvement, joies d'activité musculaire : celles de Fathlète, celles du sportif. Mouvement qui donne aux idées plus de vivacité : tonus, impression de force et de certitude qui disposent à la bienveillance.

Les rapports de l’activité et de la joie ont été notés. À propos de l’activité professionnelle, le D° Paul Courbon a fait une communication sur « l’hypocondrie des retraités », montrant comment le désœuvrement a pu, en certains cas, hâter leur fin en devenant la source des maux les plus divers. Peut-être est-il doux de ne rien faire, mais qui ne connaît, pour

PAR AC l'avoir plus où moins éprouvé, le malaise provoque par une oisiveté trop longtemps prolongée ?

En fait, il n°y à pas un facteur unique susceptible de provoquer la joie. Il faut considérer une somme d'éléments plus où moins variables, de facteurs plus ‘ou moins prépondérants... C'est aussi une question d'heure, de moment.

Nous voulons cependant noter la fréquence avec laquelle on trouve le mono-idéisme derrière un grand nombre d'états de satisfaction. On le rencontre d’ailleurs avec une égale fréquence à la base des élals d'hypocondrie et de mélancolie.

Mille exemples pourraient être cités : l'artiste qui dans une chambre sordide achève le portrait de sa maitresse, qu'il habille en madone ; œuvre sans valeur, peut-être, mais il crée. Le prix de sa toile suffira à peine, sans doute, à assurer quelques jours de subsistance. Mais il repeindra ensuite cette même femme avec des oripeaux de courtisane et il aura encore la même joie, immense et toujours nouvelle.

Et le collectionneur, qu'il s'appelle Sylvestre Bonnard ou Dupont, n'est-il pas heureux ?... Devant l'objet de ses désirs, ses yeux sont fixes, ses jambes se dérobent, il tremble. Il acquiert l’objet pour deux ou {rois fois sa valeur. Qu'importe ! L'objet maintenant lui appartient ; il peut l'emporter chez lui, le choyer, le caresser. il le possède. Il pleure d’attendrissement : il a une très grande joie.

On ne peut manquer aussi d'évoquer la silhouette classique du vieux bibliophile, avec calotte et manchettes noires. On le rencontre dans les bibliothè-

ques à côté de la jeunesse studieuse. Il relit Stendhal, traduit Lucrèce, commente Plutarque... Peutêtre n'a-t-il jamais écrit et n'écrira-t-il jamais ? N'importe : il a la même somme de joie, la même extase profonde, qui console et qui « paye », selon ie mot cher à l’école pragmatique de William James.

Dans un autre ordre d'idées, les fantaisies de l'imagination concourent pour une large part à la joie, en facilitant l'évasion du réel et la construction d'un monde imaginaire où tout est beau et bon, où la fortune sourit, où les ennuis sont pulvérisés et le monde asservi. Joies du romanesque. Ce que dans les « Enfants terribles » Jean ‘Cocteau définit « Jouer le jeu ». Jeu que bien souvent favorise le demi-sommeil du matin, ou les longues randonnées champêtres. Comme le confesse Sabine, l'héroïne que fait vivre Jacques de Lacretelle dans « Les Hauts-Ponts » : « Je n'ai jamais été malheureuse ; lorsque je me sentais triste, j'allais me promener au jardin, seule, et là je me racontais des histoires ».

Les considérations qui précèdent sembleront peut-être assez loin du sujet. Elles s’y rattachent cependant. On pourrait penser qu'il était inutile de redire ici des faits déjà acceptés. En prenant contact avec des ouvrages qui d’un point de vue plus ou moins différent ont abordé cette question, on note des interprétations diverses, mais basées sur des éléments communs et généralement admis.

Nous avons voulu condenser ici les faits qui pouvaient sembler se rapporter à notre sujet, faits à par-

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tir desquels pourront être tentées ensuite des déductions pour les cas pathologiques. Sans doute à la faveur de l'introspection s'est glissé une certaine part d'interprétation.

Quoi qu'il en soil, on peut dégager ceci : de nombreux facteurs sont à envisager, un certain nombre de conditions semblent nécessaires, mais non indispensables. Rien de pathognomonique. Quelle part faut-il réserver à tel ou tel de ces facteurs ? C'est un point qui paraît défier toute loi, et rester avant tout une question d'espèce, sinon de cas particuliers.

Quelques mots enfin, sans vouloir les affronter de nouveau, sur les théories des intellectualistes et des physiologistes.

La thèse ingénieuse de Lange (théorie périphérique de l'émotion) et celle voisine de W, James ne paraissent pas devoir être admises dans leur sens intégral. Il est difficile d'admettre à l'émotion une seule base physique. Autrefois on disait : « Je rencontre un ours, j'ai peur, je tremble ». Depuis James, il faudrait dire: Je rencontre un ours, je tremble et c'est après avoir tremblé el pour avoir tremblé que j'ai peur ». « Prenez, ditsl- un air 16joui, donnez une expression vive à votre œil, tenezvous droit plutôt que courbé, parlez sur un mode majeur, faites des compliments enjoués, et il faudra que votre cœur soit vraiment de glace s'il n'arrive à fondre peu à peu... » C’est 1à une formule de Joie dont on aurait sans doute tort de ne pas user plus souvent. Elle a d'ailleurs sa valeur. Il est certain que le mouvement renforce le sentiment, si même parfois il ne le suscite.

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Le côté physiologique contribue manifestement à entretenir l'émotion et à lui fournir un aliment. L'intérèl n'est pas de savoir si c’est parce que l’on est en colère que l'on fait de grands gestes ou si ce sont précisément ceux-ci qui provoquent la colère. Il est suffisant de savoir que ce sentiment est incontestablement entretenu et accru par les gestes. C'est ainsi que le rire peut entretenir la joie.

Ribot admet un plan plus vaste. Pour lui, si l'émotion renferme des éléments d'ordre physique, « elle dépend aussi et plus encore des représentalions et surtout elle jaillit des tendances, elle se rattache à la partie affective de notre être. »

* Ces thèses semblent se contredire pour vouloir trop généraliser, Si un bon état digestif dispose à la gaité, il n'en est pas moins vrai qu'un sentiment agréable ouvre l'appétit et facilite la digestion.

Dans l'émotion, on est généralement d’accord pour admettre trois facteurs principaux : lFélément représentatif, l’ébranlement affectif, le retentissement organique.

Là où surgit la discussion, c'est pour attribuer un ordre aux facteurs. Lequel à droit de priorité ? Estce l'élément psychologique ? Est-ce l'élément physiologique ?

L'essentiel est de savoir que l’on devra tenir compte de ces deux ordres d'éléments, et que suivant les cas, c’est aux uns ou aux autres, qu'il faudra réserver plus spécialement son attention.

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