‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 17 sur 48 · LA JOIE DE L'HY POMANIAQUE · texte numérisé non relu

LA JOIE DE L'HY POMANIAQUE

Les uns veulent considérer Fhyÿpomanie comme le premier degré de la manie. Les autres Jui concèdent une existence propre. Les caractères différenliels séparant ces conceptions l'une de Fautre sont sinon évidents du moins suffisamment nets pour que l'on puisse adopter la seconde manière de voir. Nombre d'hypomaniaques n'ont jamais évolué vers la manie el Ta plupartdes individus qui font de Ia manie v entrent sans jamais franchir le seuil de lhypomanie. Souvent même, au contraire, ils abordent . par une courte phase de dépression mélancolique.

De plus, la manie chronique n'a rien de commun avec lhypomanie.

Enfin, le convalescent de manie aiguë fait le plus souvent un retour rapide à la norme, soit d'emblée, soit après une légère période de dépression réactionnelle. Les séquelles temporaires que lon observe parfois ne ressemble pas davantage à l'hypomanie. C'est là de la simple manie résiduelle, de la manie qui se freine, non cet état d'exaltation aractéristique de l'hypomanie.

Si le maniaque est en effet un agité, un excité (excitation s'étendant à toutes les sphères), lhypomaniaque est avant tout un exalté (état d'exaltation à prédominance intellectuelle). Ge n'est pas une manie atténuée. Si cette dernière contribue sans doute à alimenter les quartiers d'asile, ce n'est pas surtout là qu'il faut rechercher l'hypomanie pour l’observer.

Donc, deux affections bien différentes. Les liens de parenté qui paraissent cependant les unir ne sont pas contestables. Mais le dosage des différents éléments autorise à dégager l'entité : hypomanie.

La physionomie souriante, expressive, l'œil éveillé, le teint vermeil, la tête rejetée en arrière, le geste large, l'hypomaniaque s'exprime avec éclat et volubilité. Attentif et distrait tout à la fois, il s'intéresse à toute chose, donne un avis, expose un projet, fait une promesse aussitôt oubliée, et entreprend simultanément plusieurs tâches tout en soutenant Ta conversation. Il se déplace avec vivacité ; sa démarche est légèrement sautillante, ses gestes sont secs, rapides, non désordonnés, adroits même. Il se frotte souvent les mains dans un mouvement évident de satisfaction, et le plus souvent ses lèvres fredonnent machinalement quelque refrain, tandis que dans son cerveau s'affrontent les pensées les plus audacieuses.

Car, c’est avant tout « un brasseur d'idées ». Il en à à propos de tout. Sur le moindre sujet, il émet les propositions les plus subtiles ou les plus follement audacieuses. Souvent aussi, quelques pailles. Il présente dans le même instant les aspects les plus divers de son individualité. I se livre sans réserve. Aïmable, sociable, sa personnalité est fort attachante et ne manque pas de surprendre quelque peu. On le voit passer sans heurts du génial à lincongru, du sublime au grotesque. On le taxe volontiers d'originalité ; tant pour la distinction particulière de son appareil vestimentaire que pour l'audace et la verdéur de ses propos. Il est spontané, france. Ce n’est pas tant chez lui une qualité ;.c’est plutôt que, nous faisant presque assister au mécanisme de son idéation, il dévoile ainsi ses plus intimes pensées. D'où cet aspect volu-

bile. Des sailliés et même de l'élégance dans ses propos. Des répliques souvent teintées d'humour et d'ironie. Il est étourdissant de verve et parfois difficile à suivre.

Quel que soit son âge, il est resté jeune, tonique, s'amusant parfois à des enfantillages auxquels ne daignerait pas s’atlarder l'individu trop conscient de sa dignité. En tout cas, il y puise largement sa joie. Une joie spontanée ne s'embarrassant guère des convenances. Îl est nature.

Parfois, on le voit sombrer dans de légères crises de dépression réactionnelle, mais toutes passagères. Lui aussi est cyclothymique ; mais plus souvent content que triste. |

En résumé : une grande activité intellectuelle ; cependant toute spéculative. Ses efforts sont trop brefs ét manquent de persévérance. Il est dispersé. Il n'est pas dit que le travail devienne pour lui un effort. L'effort lennuie et l'ennui le fatigue. I ne veut connaître ni l'effort ni l'ennui. Il redoute l'un et l'autre. I fuit. Mille voies d’ailleurs s'offrent à lui pour s'échapper. I n’est pas embarrassé pour s'intéresser et se distraire. Et si on le voit s’attarder, c’est qu'il n'a pas encore épuisé le plaisir. Certes, c'est plus un penseur qu'un réalisateur. Sans doute estce là la rançon de l'excès de ses biens. Epars, diffus, il peut de ce fait donner une impression d'instabilité, mais non de déséquilibre comme le maniaque.

Tel qu'il se présente, on pourrait le prendre à priori pour un proche parent du maniaque. L'analyse de son psychisme y retrouve d’ailleurs des éléments semblables dans lesquels nous sommes d’accord pour ne reconnaître bien souvent qu'une différence de degrés.

PME ON ES

Mais une première différence : Févolution. L'hypomanie nous semble plus un élal constitutionnel qu'une maladie. Et l'observalion ne parait pas démontrer que les crises maniaques se greffent plus volontiers sur le terrain de l'hypomanie. De plus, un individu qui fait des crises périodiques de manie redevient le plus souvent normal entre ses crises. Conscient même des troubles qui l'ont agité, déplorant parfois, alors qu'il a retrouvé son équilibre, de ne plus disposer des ressources qu'il lui semblait avoir à sa disposilion. Mais l'hypomanie ne procède pas par crises. Elle constitue plutôt un élat. Sans doute avec des poussées d'exaltation, mais sur un fonds constant.

Autre nuance : lhypomaniaque parait plus un exalté qu'un instable et nous voulons surtout voir dans l’exaltation de ses facultés Ta source principale de sa joie. Nous réserverions peut-être une plus large part à l'instabilité chez le maniaque.

Du point de vue organique, séparation {otale. L'hypomaniaque est en bonne santé. Là encore s'imprime la marque de Pexaltation : pouls plus rapide, tension légèrement augmentée, circulation vive, respirations plus fréquentes, échanges augmentés.…. uneé.-bonne cénesthésie.

Et la même question se pose : est-ce là le départ de lexaltation intellectuelle où la conséquence de celle-ci ?

Quoi qu'il en soit, l'hypomaniaque est euphorique dans le sens propre du terme : « bien se porter ».

Il est l'image même du plaisir, de « la joie de vivre ». À son propos, nous voudrions adopter en manière de conclusion les mots que Ribot applique au “plaisir : « une augmentation, un accroissement, un rehaussement de l’état, de santé physique et mentale ; plus simplement une forme supérieure de Ja vie normale ».

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