‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 22 sur 48 · LA JOIE DU DÉMENT SÉNILE · texte numérisé non relu

LA JOIE DU DÉMENT SÉNILE

Elle est surtout nette dans une forme un peu spéciale : la forme presbyophrénique.

On sait que le mot « presbyophrénie » signifie psychopathie de la vieillesse. Imaginé par Kahlbaum pour l’opposer au terme hébéphrénie : psychopathie de l'adolescence.

Conservons ce terme. Non pour sa signification ; mais parce quil existe et correspond à une forme particulière de la démence sénile. Précisément celle qui nous intéresse, où le malade présente une humeur qui nous autorise à le placer dans le cadre de cette étude.

Les éléments de cette psychopathie sont très voisins de ceux de la démence sénile. Il est actuellement admis de la décrire comme une simple forme -clinique. Wernicke cependant l'avait isolé comme une entité morbide spéciale. Quelques particularités sembleraient justifier cette manière de voir. En premier lieu, ce fait : la maladie débute à un âge très avancé et frappe presque exclusivement les femmes.

« Les rides, l’aspect décharné, la blancheur des cheveux indiquent la vieillesse. Le regard à la fois éclatant et vide, le sourire équivoque, la coiffure prétentieuse... »

« Les presbyophréniques sont souvent d’ancien-

nes commieres, réputées pour le délié de leur: langage » (Courbon).

Ces quelques mots suffisent à préciser la silhouette de la malade.

Visage sillonné de rides, aspect décharné, épaules voûtées, chef branlant, démarche trottinante et affairée évoquent l’image classique de ces vieilles fées qui avaient autrefois coutume de se pencher, aux naissances, sur les berceaux rovaux des légendes. Mais certainement une bonne fée comme en témoignent l'aspect aimable, l'abord avenant et le sourire qui tend cette peau parcheminée.

Euphorique, loquace, active, turbulente même, elle s'étend avec un grand luxe de détails sur ses occupations de la veille et sur l'excellente soirée qu'elle à passé au théâtre. Elle est toute heureuse aussi d'avoir pu entendre le malin « la grand’messe dans la cathédrale de Monseigneur, où l'on fait de la si bonne musique. Et Monseigneur, tout magnifique dans sa robe de pourpre, a daigné se pencher vers elle et lui accorder la faveur d’une bénédiction spéciale. L'Empereur était présent avec son Eugénie. Etaient-ils gracieux tous les deux !... » Raconte-telle un rêve ? On pourrait le croire.

Elle vous reconnait bien pour vous avoir entrevu lors d’un récent diner, s'inquiète aimablement de la santé des enfants que vous n'avez pas même songé encore à procréer, vous invite à souper pour Île soir. Puis elle vous quitte en marmottant des exorcismes... Peut-être se raconte-t-elle des histoires ?...

Avec cette aimable fée, les notions de temps et d'espace n'existent plus. Nous étions il y à un instant en 1800 el quelques, nous sommes maintenant en 1900. Elle se meut dans le temps avec une rapidité prodigieuse, ignorante à jamais des lois de la relativité, vivant dans l'absolu, {ransposant le passé au présent, le projetant même dans l'avenir.

En formulant son invitation, elle était sincère, De bonne foi, elle se croit chez elle.

Est-elle désorientée ? Certes. Mais pas comme une confuse. Klle ne semble pas égarée, désemparée. On ne perçoit pas sur son faciès la tension, Feffort de recherche, ou laspect hagard qui trahit la confusion. Point de ces gestes lents, maladroits, incerlains qui révèlent une vie ralentie. Ici, c’est une aclivité évidemment diffuse, éparpillée ; mais-activité quand même. Elle vit. Et ceci, grâce à un phénomène de suppléance : la fabulation.

Ayant conservé un reste d’automatisme, un jugement relatif, un certain sentiment des convenances, la presbyophrénique garde quelque apparence. « Une sorte de vernis persiste à la surface de la démence », sans la masquer toutefois. Comme le remarque Guiraud : « Ces belles figures de vieillard au port majestueux sont des façades derrière lesquelles il ne reste rien ».

L'âge les avait déjà rayé de la vie sociale. Mais ils peuvent encore prétendre à la vie familiale. Prétendre n'est pas le terme exact, La presbyophrénique s'en soucie fort peu. Vivant en marge, elle évolue dans un monde un peu spécial : un mélange d’anciens souvenirs déformés, de rêveries, dé rêves irième. Eléments qui prennent pour elle un caractère d'actualité et suffisent à sa satisfaction

Aussi, elle ne souffre pas d'être à l'asile, puisque la magie du rêve lui permet de hanter les cathédrales, d'achever ses soirées au théâtre, de vivre au milieu de ses enfants, d'organiser des réceplions et des soupers. ù

Au foyer, cependant, on la tolère. Une enfant de plus... parfois insupportable d’ailleurs, avec quelques accès d'humeur ou de colère ; et exigeant aussi une surveillance constante. On s’habitue à son ra-

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dotage, on sourit à ses récits extravagants, on acquiesce…. l'entourage indulgent l’accepte.

Sa trop grande vieillesse se fait parfois enconibrante. On la pousse alors doucement vers l'asile. Quand ce n'est pas une nécessité, parce qu'elle est restée seule. Elle a vécu trop longtemps, plus longtemps que les autres !...

Résumons. Les symptômes cardinaux sont : Pamnésie de fixation, la fabulation.

Fabulation : Serait-ce une fabulation de suppléance comme on tend généralement à ladmettre? La malade étayve la façade avec les souvenirs, les rèêveries, comble ainsi le déficit et les lacunes de sa mémoire. Cherche-t-elle à faire illusion, à se maintenir ? C’est peu probable, « puisqu'elle fabule en dedans, seule, mentalement ». La mimique traduit d'ailleurs cette fabulation intérieure.

Quelle peut être aussi la part résiduelle des rêves ?

En tout cas, rien d'un délire d'imagination chez ces malades. Pas la moindre imagination créatrice Simplement un ramassis d'images plus où moins déformées, décousues, amplifiées, mêlées, et tirées du passé.

Signes accessoires

Conservation relative du jugement et des convenances, des notions d'éducation, de tenue et de morale. |

Troubles des perceptions : Affaiblies, mal situées, mêlées aux évocations ; d’où des erreurs dans le mécanisme d'identification et des illusions de faussereconnaissance.

La lésion : atrophie de l'élément noble et prolifé-

ration de la névroglie. En dehors de toute autre cause, artério-sclérose ou autre qui apporterait au tableau sa coloration particulière.

..« Inconscientes, ne se sentant pas diminuées », ces malades ne souffrent pas de leur état. Elles vivent dans le passé ; les deux pôles se touchent.

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