LA JOIE DU PARALYTIQUE GÉNÉRAL
L'euphorie des paralytiques généraux est un fait bien connu. Il faut cependant distinguer : d'une part la Joie active du début et celle de la période d'état, d'autre part la joie passive de la période terminale, de la période grabataire. Nous retrouverons plus loin ces états de béatitude ; actuellement nous voulons seulement envisager la joie.
Au début d'une paralysie générale, le syndrome euphorie pose parfois des problèmes diagnostics qu'il n’est pas toujours aisé de trancher a priori.
À ce moment, les symptômes psychiques sont à peine esquissés : les signes physiques discrets n’apportent pas encore l'appui qu'ils fourniront plus tard. Ils n’orientent pas le diagnostic. On se trouve èn présence d'une sorte d'état hypomaniaque qui inaugure pour les malades qui nous occupent: leur entrée dans la paralysie générale.
Il s’agit le plus souvent d'un individu d'un certain âge. En général, un âge respectable. Et cet individu respecté avait jusqu'alors donné les preuves d'une vie calme, d’habitudes tranquilles et raisonnables. Depuis quelque temps, il change. Ce que ne manque pas de noter l'entourage ; sans s’en inquiéter tout d’abord. C’eut été un hypomaniaque, on ne se serait pas étonné ; on l’a toujours connu ainsi. Mais là, c’est un fait nouveau.
D'ailleurs, ce n’est pas un hypomaniaque pur,
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ce n'est pas une seule exaltation intellectuelle ; elle s'étend davantage. Et puis un observateur attentif ne manquera pas de noter des traces « d’affaiblissement », traces de démence commençante. Or, on ne trouve pas d’affaiblissement dans Fhypomanie.
Voilà donc un individu qui ne se montre plus coutumier. Il affiche plus de gaîté, plus d’aplomb. il ne s’est jamais si bien porté, et se dit « en pleine forme ». Il se dispensait autrefois, mais maintenant recherche les plaisirs de la table et ne redoute pas les excès de boisson : c’est un joyeux convive dont la facilité d'élocution met en verve l'assistance.
Il rajeunit ses allures, devient coquet, fait raser sa barbe changer la coupe de ses vêtements. I} étonne sa femme par ses prouesses génésiques, la scandalise parfois...
Eprouvant une « métamorphose heureuse et complète de sa personnalité » il part sur des bases nouvelles. Sa production devient plus active. Il modernise son intérieur, agrandil son commerce, traite des affaires nouvelles, se lance parfois dans la pohitiquex. (5):
L'entourage, maintenant, commence à .s’inquiéter. Sa femme à des soupçons, les héritiers des craintes. La confiance baisse ; l'alarme est donnée. C'est ainsi, que parfois, voulant sauvegarder son intérêt, l'entourage sert celui du malade en le faisant bénéficier d'un diagnostic précoce. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles on observe plus de P.G. au début chez Fhomme :; les femmes étant vues plus tardivement. Sans doute est-ce aussi une question de rôle social : Fanomalie se notant plus précocement chez l'homme dans l'exercice de ses fonctions.
(1) Les observations classiques rapportent le fait d'écrivains dannant à ce moment le meilleur de leur production. « Une sorte de chant du cygne qui prélude à la déchéance toute proche ».
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UN PARALY"
Pour peu que les proches n'aient pas montré une sollicitude aussi attentive, le sujet continue à déployer toute son activité. Jusqu'au jour où dépassant les limites de [à convenance sociale, ce sont les aulorités qui alors attireront l'attention sur lui. (Période médico-légale de la maladie). |
On l'a arrêté pour des actes anti-sociaux, des actes délictueux portant le plus souvent un cachet d’absurdité tel, que les autorités ne manquent pas de réclamer Favis d’un expert.
Cemalade, depuis quelque temps, avait pris l'ha- bitude de courir les filles. Un jour, il tente de violer la bonne ; ou bien « s’exhibe » sans malice sous l'œil du représentant de l'ordre, proclamant « qu'elles sont bien belles », et lui proposant une gageure.
Cet autre, comme le rapporte le fait classique, dérobe un objet à l’étalage et va trouver le commi: pour le, faire empaqueter.
Et il accomplit cela avec une bienheureuse inconscience, avec le sourire de la plus parfaite innocence.
On l'a arrêté. Il s'étonne quelque peu, questionne pour la forme, mais ne s'inquiète pas. Tout est bien, tout va bien. Discipie de Leibnitz, il accepte san réagir, heureux peut-être de l'aventure. Echoué l'asile, il trouve que c'est très bien ainsi, ravi de voir qu'on Fy attendait, remerciant de leur réception les infirmiers qui sont des gens bien aimables, content de leurs services, satisfait du médecin qui est un homme bien capable. Bref, il s'adapte sans heurts à la vie asilaire « tout étant pour le mieux dans le meilleur des asiles ». D'ailleurs la maladie évolue, il est déjà à ce moment en pleine période d'état. -
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A cette période d'état, la forme traditionnelle de la P.G. réalise une sorte d'état maniaque avec délire
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de grandeur. Mais c'est un état maniaque portant le cachet démentiel, s'accompagnant d'idées de grandeur vaniteuses, se traduisant par des idées de satisfaction puérile. Au plus haut degré, la grandiose absurdité du délire atteint les limites les plus fantastiques.
Cet état n’est le plus souvent que la suite logique de l'euphorie du début. Parfois cependant il succède à une phase de neurasthénie qui prélude à la maladie.
Superficiellement, la forme expansive de la ‘paralysie générale peut évoquer l'idée d’un état maniaque ; mais très superficiellement. Le seul point commun est cette sorte d’exallation, d’agitation heureuse, cet état de satisfaction et d’oplimisme, si différent cependant de celui du maniaque. Tout d'abord, l’exaltation du P.G. ne se fait pas remarquer par sa malignité. Nous ne voulons pas dire que le maniaque fut méchant ou vindicatif. Nous avons cependant noté le caractère malicieux de ses propos. On n’a pas toujours avec lui le dernier mot. Avec le P.G., point n’est besoin de se mettre en frais. Excessivement débonnaire, souriant, approbatif, la conversation avec lui est un véritable repos.
Il'entre dans le bureau ; tout de suite on le devine. Ce faciès épanoui dans une béate satisfaction, mais si peu mobile, si inexpressif, si atone, qu'on le dirait posé comme un masque, met immédiatement l'attention en éveil. Ce faciès déserté par l'intelligence est d’une flaccidité bien particulière. Pour lavoir quelques fois observé, on en garde une impression plus nette qu'accessible à la description. Mais, impression si cerlaine, qu'automatiquement à l'entrée du malade jaillit la question : « Content ? » et que vient aussitôt la réponse approbative : « Content ! » — « Riche ? » — « Riche ! » — « Des millions ? » — « Des millions ». —— « Dites
133, avenue Ledru-Rollin ». — « 133, avenue Redru- Lorrin ». À moins que la fantaisie ne lui prenne de se dresser et saluant militairement d'annoncer : « 46° régiment d'infanterie ! » — « C’est bon. Etendez les bras, écartez les doigts, tirez la langue |» Un coup de marteau sur les genoux, sur les talons. « Regardez mon doigt ; fermez les yeux, ouvrez les veux... Parfait... Poncetion lombaire et prise de sang ».
Un coup d'œil sur le certificat d’'internement nous apprend qu'il fut appréhendé place de la Concorde, requérant des passants leurs signatures sur un agenda qu'il baptisait pompeusement «Le Livre de la Paix Universelle », et distribuant des billets de «cent sous ». Quelques passants sans scrupules avaient déjà bénéficié de ses largesses, quand Fautorité vint mettre un terme à cette prodigalité.
La prodigalité est fréquente chez le P.G. Nous avons vu que l'entourage parfois s'en inquièle : à moins qu'il n'en profite. C'est alors souvent, comme le font remarquer Magnan et Sérieux, l'heure de la « curée » pour les proches, si le P.G. n'est pas surveillé et placé hors des atteintes de la captation.
Ce fait marque aussi les tendances philanthropes du P.G:: (Régis y applique ce terme exact :. délire d’altruisme). Le paralvtique général projette en effet son bonheur autour de lui, veut partager son bien et sa joie. Que tout le monde soit heureux, comme il l’est lui-même. Le plaisir de donner lui est une grande satisfaction... Une sorte de joie centrifuge.
Ce'‘matin à la visite, il vous offre une Rolls ; hier c'était une villa à Biarritz. Demain, il vous parlera de ses trésors, de ses éléphants blancs, et vous invite à prendre immédiatement livraison de deux de ces -mastodontes. Bien entendu, il les couvrira d'or et de pierreries. En remerciements de vos bons soins, ils vous fera donner la Légion d'honneur. Il écrira à M. Caillaux dont il est l’intime ; ils ont fait la
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œuerre ensemble. Et chaque jour, ee sont des présents toujours renouvelés. Ses richesses n'ont d'égale que son inépuisable générosité.
’as la moindre ironie chez lui. I offre tout d'un grand cœur, avec une entière bonhomie. C’est un êlre éminemment sympathique et reposant. À son entrée, les visages se détendent et sourient ; sa présence crée l'atmosphère.
La Paralysie générale nous offre done des tableaux tout différents de ceux observés précédemment. Les différences sont suffisamment nettes ; point n'est besoin de les affronter parallèlement pour les marquer davantage.
Notons en bref la caractéristique psychique essentielle : l'affaiblissement.
Affaiblissement dans les trois modalités de lindividu : intellectuelle, morale, physique.
L'atteinte de lintellect constitue le symptôme capilal. Elle se caractérise par une diminution de lattention et de la volonté, une amnésie du type progressif... Puis, parallèlement : diminution du sens moral et de, laffectivité.. et perte de lautocritique. Enfin, conséquence des troubles précédents : perlurbation dans les actes et l'activité.
Au total : troubles touchant toutes les sphères et qui aboutiront progressivement à une démence globale, à une dissolution de la personnalité mentale et morale. Tel est le fonds.
Là-dessus se greffent des troubles délirants divers de forme expansive ou dépressive.
Physiquement : des troubles moteurs, sensitifs; réflexes, oculaires, viscéraux, vaso-moteurs et trophiques.
Relenons : du point de vue viscéral, la tendance
congestive de tous les organes ; du point de vue sensitif, la diminution de la sensibilité dans tous «es modes ; dans le domaine des sens : un affaitilissement notable, surtout du goût et de lodorat.
Le sens critique est affaibli, le jugement délicieni les associations indigentes, l’idéation ralentie, la volonté amoïndrie : c'est une désagrégation. L'individu perd sa fortune, ne touche plus les intérêts de ses acquisitions, entame son capital. Bientôt, il ne lui restera rien. Il devient niais, enfantin, inconscient, négligé, malpropre. Il perd la notion de ce qui l'entoure et sombre dans l'idiotie. Les instincts se libèrent et cherchent leur satisfaction animale.
C'est là, le fonds de démence qui constitue lélément psychopathique constant et fondamental.
Les états délirants qui s'ajoutent ne sont qu’accessoires et gardent des caractères communs que leur donne le fonds de démence : « absurdes, mobiles, incohérents, contradictoires » (Falret). C’est Ià le cachet démentiel.
Quelle est Ia part de la démence ? Quelle est celle des idées délirantes, de cette sorte d'état maniaque surajouté de la forme psychosique expansive, dans la pathogénie de la joie du paralvtique général ?
La démence nous ramène à des considérations analogues à celles que nous pourrons admettre ultérieurement au chapitre de lidiotie. Cependant la démence n’est pas tout, puisque sur ce fonds se oreffera parfois une forme dépressive. Aussi peuton admettre la valeur pathogénique de l'état délirant accessoire, de l’état maniaque qui greffé sur la démence additionne ses effets aux siens pour aboutir à ce syndrome de satisfaction et d’optimisme, d'euphorie qui s'exprime en de multiples fantaisies
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délirantes où l’activité de l'imagination Joue certainement un rôle important.
Faut-il se tourner du côté organique pour trouver la clé ? « Tout le monde à remarqué l'émotion agréable, sthénique, qui résulte du fonctionnement musculaire, parce que sous l'influence du fonctionnement musculaire il y a en quelque sorte un état cénesthésique relié en partie à la vaso-dilatation résultant de l'exercice. Mais cette vaso-dilatation est quelquefois due à des causes pathologiques ».
« Supposons une affection générale qui s’accompagne d’une vaso-dilatation paralytique dans tous les viscères, dans tout l'organisme, comme la paralysie générale. Là, nous sommes frappés de la fréquence de cette euphorie. Nous trouvons là, dans un premier cas, une euphorie normale, dans le second, une euphorie pathologique, dans les deux une vasodilatation, légitime dans le premier cas, pathologique dans le second » (Laiïgnel-Lavastine).