‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 26 sur 48 · LA BÉATITUDE DE L’IDIOT · texte numérisé non relu

LA BÉATITUDE DE L’IDIOT

On peut commencer par lui ; c’est le cas simple.

Dès sa première jeunesse, il s'impose à l’observation. La famille justement alarmée ne se fait pas faute de traîner son inquiétude et le patient de consultations en consultations. Jusqu'au jour où l’évidence achève tout espoir. Quelques-unes ne se résolvent que difficilement à l’admettre ; la majorité cependant s'incline. Plusieurs solutions s'offrent alors à l'entourage. Un petit nombre subira le malade avec une patience et un stoïcisme dignes de tous les éloges. D’autres, plus ou moins maussades, traineront ce fardeau. La plupart cependant songe à l’éliminer. A l'inquiétude a fait place un autre souci.

On l’expédie alors, non sans déchirement, vers une colonie d’enfants arriérés, avec le vague espoir d’une rééducation possible qui apaisera la conscience.

Le jeune idiot d’ailleurs se soucie fort peu de tout cela. Tout au moins celui qui nous occupe. Cette séparation familiale l’indiffère. Il n'est point déchiré, n’éprouve aucun bouleversement intérieur. Sa conscience à lui est en paix. Il s'adapte à la vie asilaire « à la façon dont un caillou lâché de haut s’installe dans la chair d’une méduse ».

Les quartiers d’une colonie d'enfants arriérés cons tituent un vaste champ d'observation. C'est là que

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nous saisirons notre type. Là, où nous le trouvons au premier plan.

Ensuite, il quittera la colonie pour lasile. Mais ici il s’efface. On l'’oublie, on lignore, il fait partie du mobilier. On lé découvrira, relégué dans quelque coin, identique, mais plus voûté, plus velu. À part cela, il n’a point changé.

C'est lui que nous apercevons, là-bas, sur ce banc, inerte, indolent, avachi, replié sur lui-même, inoecupé, abandonné. Son voisin lui ressemble comme un frère. Celui-ci, cependant, semble très absorbé à mutiler des feuilles de marronnier qu'il dilacère en mille pièces. Il les entasse minutieusement au creux de sa paume, les malaxe, en fait une boule et la jette en poussant un léger gloussement. Aussitôt il se baisse, ramasse une nouvelle feuille et reprend consciencieusement le même travail. Cet autre, les mains sous les fesses, les jambes croisées, se balance rythmiquement au son d’un sourd grognement qu'il accompagne d'un curieux ogrincement de dents. Et ainsi, depuis plus d'une heure déjà... I ne paraît pas devoir se lasser.

Is ne communiquent pas entre eux : Chacun pour soi. Qu'auraient-ils d’ailleurs à se dire ? Parfois une ruade, quand l’un vient troubler la quiétude de l’autre.

L'un d'eux se traîne vers nous d’un pas pesant, massif, lourd, raclant la poussière, le regard attaché au sol et balançant la tête. Presque l'aspect d’un bovidé. I longe le mur, laissant dolemment traîner sa main sur le granit. Il ne paraît point pressé. Le voici, cependant, docile et apathique. Il ne gagne rien à être vu de près. Sale, négligé, inesthétique : il sent mauvais. Le vêtement sorillé de taches, dé-

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boutonné, débraillé, une chaussélte absente, ignorant l'usage des lacets, la chemise déchirée et passant sur le pantalon : c’est dans ce gracieux accoutrement qu'il se présente.

On le sollicite. Il offre maintenant son visage en pleine lumière : il est laid, hideux même. C’est un faciès bestial, au front sans rides, étroit, fuyant, au regard terne, vide, fixe, sans expression, sans compréhension. Les traits sont mous, délendus, inexpressifs. Si, l'expression d'une indéfinissable niaiserie, un visage sans Curiosité dont la partie inférieure se tend en un vague sourire figé, hébété, qui semble la traduction « d’un ahurissement heu- Teux ». ; |

Peut-on qualifier de sourire cette affreuse grimace, ce relâchement de la mâchoire inférieure, cette béance de l'orifice buccal découvrant des dents cariées, mal plantées, crénelées, et laissant s'échapper un filet de salive. C’est une physionomie molle, pauvre : exact reflet de la dégénérescence.

Des stigmates physiques viennent encore accuser cette laideur : oreilles décollées, nez écrasé, prognathisme, strabisme, grosse ou petite tête, asymétrie faciale... Un chef-d'œuvre de difformité.

Quelques fouches viennent parfaire le tableau un impétigo rebelle qui orne les orifices des cavités naturelles et ne tarde pas à prendre possession du cuir chevelu, un coryza tenace et intarissable.

Il y aurait déjà là matière à attrister le moins coquet des individus. Ce ne sera point pour l’idiot un vain sujet de préoccupation. Il est au-dessous de cela. |

On tente d'entrer en communication avec lui.

C’est long, difficile, pénible. Il faut en extraire les réponses une à une, varier ou multiplier les deman-

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des. insister, solliciter constamment l'attention. Bien souvent aussi, interpréter ce bredouillement informe qui s'échappe comme à regret entre deux filets de bave. Ce genre de conversation, dont il faut faire tous les frais, requiert en fait une cerlaine palience. Il répond par monos\llabes ; un vague grognement qu'il faut traduire par oui ou par non. Fréquemment aussi il fait écho à la question comme pour mieux se la poser à lui-même. Le résultat n'est pas meilleur pour cela. On désespère. On Iui souffle alors doucement la réponse. Il approuve.

Pendant ce temps, on a pu lire sur son visage la tension provoquée par cette gymnastique intellectuelle. Cette contraction des traits efface passagère ment le sourire béat. Il souffre à ce moment, 11 est malheureux, on limportune, on lennuie. Fa bientôt fait, après l'effort, de retrouver ce sourire dolent. Il savoure la détente.

Son petit camarade est plus bavard. I se fait moins prier pour raconter ses impressions. Il faut cependant qu'on l'interroge ; aucune spontanéité. Les réponses parviennent lentes, confuses, bredouillantes, hésitantes, débitées sur un ton monocorde, peu variées dans la forme.

On le soumet aux tests de Binet-Simon. On calcule ainsi avec exactitude le déficit de son niveau mental. Au cours de ces opérations on apprécie également la carence des différentes sphères de son psychisme. Ces tests ont permis aux auteurs de délerminer avec une admirable précision la psychologie de Pidiot.

Que ressort-il de cet entretien avec lidiot ? C’est que « tout va bien ». Tout va bien si la soupe esl bonne. Et il la trouve toujours à son goût si elle est abondante. [l n’a point le palais délicat. La quantité suffit à la satisfaction de son appétit généralement

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fort vaste. Il est glouton. Si on le voit parfois hâter le pas, c’est pour aller au réfectoire. Si l’on surprend une lueur dans son regard, c’est devant l'assiette. Ce n’est pas le moment de le taquiner, il deviendrait méchant.

Repu, il s’en va de sa démarche lourde et mala-

droite. Il s’isole et digère, béatement, les yeux miclos. Il semble n'avoir véritablement qu'un unique sujet de préoccupation : son tube digestif. Tout va bien tant qu'il digère bien et dort bien : vie végétative.

Vie sans incidents, sans espoirs, sans désirs. Aujourd’hui semblable à hier et à demain. Calme plat. L'idiot n’a pas de passé, pas d'avenir. Il végète dans le présent, indifférent, automatique : un corps sans cerveau.

Généralement doux, humble, bienveillant, honnête, serviable même dans la mesure de ses moyens, c'est l’innocent du village.

Il reste donc utilisable suivant ses capacités. C'est avant tout un rendement physique ; seule fin à faquelle on puisse vraiment prétendre. El encore.

Que peut-on espérer de cet être qui occupe ses journées entières à se balancer sur un banc, et qui suggérait un jour à l’un de nos maîtres cette boutade : « houille humaine ».

Voici donc un sujet lamentable et qui ne manque pas d’inspirer la pitié. On souffre d'y attarder sa pensée. Lui, cependant est heureux. C’est un bonheur calme, tranquille, passif, négatif. Il est heureux parce que inaccessible à la souffrance et à la douleur morale, heureux parce qu’insensible.

Peu réceptif, hermétique même, les sens émous-

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