‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 29 sur 48 · BÉATITUDE ET DÉBILITÉ MENTALE · texte numérisé non relu

BÉATITUDE ET DÉBILITÉ MENTALE

Nous avons rencontré plus haut le débile vaniteux, gai, euphorique, pélulant et pérorant en liberté. Et ce n'est pas dans les murs de l'asile que nous avions puisé les sources de notre observation.

Ici encore, c'est au dehors que nous avons eu loccasion d'étudier le cas que nous voulons aborder.

C'est là un fait un peu particulier, où la débilité mentale semble prendre 1e pas sur la vanité pour aboutir à une béatitude pathologiqüe bien spéciale. Cas peu fréquents il est vrai, mais dont le paradoxe étonne et laisse planer des pensées interrogatives. Cependant, la première conviction qui spontanément s'impose, c'est que l'on a affaire à un débile. En poussant l’investigation, cette conviction s'affirme.

C'est véritablement un « cas », et tout d’abord un cas médical.

Voici les faits : il S'agit d’un modeste fonctionnaire, aux limites de la retraite. Consciencieux el ralenti, il se faisait oublier depuis plusieurs années déjà dans les modestes locaux d'une vaste administration. Il attirait peu les regards. Chacun savait pourtant qu'il était atteint d'une maladie de cœur ; on précisait même : affection mitrale. Sa réputation était solide et unanime , on le disait « peu frisé ». Deux faits qui lui valaient l'indulgent mépris de l'entourage. On murmurait :’« Pauvre type, ma bien brave homme... »

Périodiquement, il faisait ses crises, quittant provisoirement son fauteuil pour le lit d'hôpital. Son absence réveillait les commentaires. Les âmes s’attendrissaient ; on faisait des pronostics, mais chaque fois démentis. On apprenait un beau matin qu'il avait repris sa place et ses habitudes. Quelque peu dépité, l'entourage cessait alors de s'intéresser à lui. Certains même hot par douter de, sa maladie ; il était en bulite à leurs calomnies..

C'est tout ce que nous savions de fui jusqu'au moment où le hasard nous remit en sa présence.

Un petit homme grisonnant, chétif, souffreteux, au visage frippé, dodelinant de la tête, la bouche fendue en une sorte de rictus figé et édenté. Son accent trahit ses origines toulousaines. [| manifeste tout aussitôt sa joie de nous revoir. Et, à brüle-pourpoint : « Tel que vous me voyéz, Monsieur le Docteur, je viens de tirer quarante jours d' hôpital ! » Disant cela, 11 rit sous cape. Visiblement il est ravi et . jouit doublement de notre étonnement. Il n’y a pourtant pas là de quoi se réjouir. Puis il insiste, ne nous laissant rien ignorer de la gravité de son état : « Pensez donc... quand je suis parti à l'hôpital, on me croyait fichu. Il est vrai que je suis très touché ! » Confidentiellement et se touchant la poitrine : « C’est le cœur ! Eh oui... et il y a longtemps. C’est mitral 5» Etil rythme : « Ra-la-ta, ra-ta-ta ». L’onomatopée se termine en un rire prolongé et grasseyant.

Bien qu'un peu surpris et choqué, nous admirons sans réserve ce sang-froid. Lui continue : « Cette fois, ça a chauffé : 40° ! Bôn Dieu !.:Eà-bas. ils m'ont couvert de ventouses... Ah, les salauds !... Pai eu bien du mal... Oui, mais si vous aviez vu le lendemain. La fièvre était tombée à 37°..: ». Il mime la chute, laccompagnant du sifflement caractéristique d'une baudruche qui se dégonfle. Même rire prolongé et en sourdine.

Il poursuit avec un grand luxe de détails. L'entretien se: prolonge depuis plus d’une heure déjà. Au bout de quoi, nous savons qu’il a une pleurite adhésive, des arrêts intermittents du cœur et des varices extraordinaires qui l'obligent à porter des « cuissards » dont il se montre très fier. Rien ne nous est caché de ses antécédents pathologiques, de sa petite vie à l'hôpital, des maladies de ses voisins de lit, des traitements qu'ils subirent. Tout cela en citant des mots techniques plus où moins déformés, en mélangeant les symptômes des différentes maladies, pour aboutir à un récit des plus pittoresques.

Il s'extasie maintenant sur « les miracles de la Science moderne », couvre les médecins de fleurs, s'attendrit un moment en prononçant le nom du jeune interne qui passait, là-bas, la visite et lui nrodiguait des soins attentifs : « Un bon garçon, bien capable... Il a tout de suite compris ce que j'avais Tous les matins, il me disait un mot à la visite... Et des piqüres, va j'te pique let des ventouses, va j'ten colle !... Et puis, un garçon pas fier : il m'a touché la main quand je suis parti. » Tout er achevant <a phrase, il déboutonne sa chemise et offre sa poitrine velue. Il veut porter le coup de grâce et soumettre l'argument décisif. Par curiosité et pour être agreable, nous acquiescons volontiers. De fait, il est bien touché. Lui exulte, il se redresse, une ae brille dans ses yeux : le coup a porté. Et devançant notre pensée : « Bah, dit-il, je suis bien assez hon maintenant pour faire des vieux 0s.. ».

Tel est le paradoxe : un sujet gravement atteint, mais ravi de son sort. Un philosophe ? un héros ? un inconscient ? ou un sot ? Nous pencherions en faveur de cette dernière hypothèse.

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En lout cas, cet homme se laisse infliger avec un certain stoïcisme, sinon avec délices, mille tortures thérapeutiques. I se coimplait dans le milieu médical. Il est Ià dans son élément, comme poisson dans l'eau. C'est 1à, il le sent, qu'il prend toute son importance. Il représente un cas, et, un cas intéressant, déroutant. 11 en est fier. S'il ne peut briller autrement, ses infirmités, tout au moins, lui confèrent une sorte de prestige. Vanité ?...

Parfois, il se plaint, pour le principe. Mais au fond de lui, il est content d'intéresser et d'intriguer.

Est-il tout à fait convaincu de la gravité de son cas ? Sans doute pas. Il n’y croit qu'à demi. Quand il ne fait cependant que dire la vérité, n'a-t-il pas le vague sentiment de faire la part de l’exagération.…. C'est un méridional, et il aime à se raconter. En l'écoutant, nous pensions bien qu'il fallait déduire bo %. L'examen infirme celte réserve ; il faut reconnaître le pourcentage exact.

Sa conviction seule compile, d'ailleurs ; el il est difficile d’en préciser la juste valeur.

I ne déborde pas de joie, mais triomphe béatement ; heureux peut-être de se trouver encore là, d'avoir déjoué les pronostics, « de tenir le coup ». Et, nous comprendrions mieux.

Quoi qu'il en soit, le problème nous a retenu. Sans prétendre conclure, nous avons voulu le rapporter parce qu'il nous semblait susceptible d’être annexé à notre étude: Le seul parti que nous avons voulu prendre à été, pour satisfaire les exigences de lexposé, de le placer sous la rubrique : débilité. Aussi, parce que c'est notre conviction et avec l'espoir qu'elle soit exacte.

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