LA BÉATITUDE DU PARALYTIQUE GÉNÉRAL
C'est le même, quelques mois plus tard.
Amoindri, tassé, il ne quitte plus guère le voisinage de son lit. Bientôt, il ne songe même plus à se lever. On le lrouve là, immobile, cloué, sagement bordé, laissant émerger un faciès pâle, flaccide, atone, amorphe, aux rides effacées, au regard absent. = Mais, un sourire figé, pétrifié, un sourire pour photographe, qui semble attardé 1à comme par mégarde, ou par oubli, qui ne s'adresse à rien.
Quelle expression ? Prêtons-lui encore celle de « l’ahurissement heureux ». Ce n'est pas tout à fait celle de lidiot, cependant. Celui-ci était béat, positivement, dans le présent : béalitude digestive. Quant au P. G., c'est en dehors du temps et de l’espace dans l'infini.
Par instants, le regard s'attache. Le sourire s'accentue, une contraction anime passagèrement le visage : il va sortir de son silence apathique. C’est une voix faible, cassée, tremblante, lointaine, un marmonnement empäâté, bredouillant, embarrassé, incompréhensible, d'où émergent les mots : or, diamants ; vestiges du délire.
Parfois, il sort nettement de sa réserve. Il exhibe des bras squelettiques, vantant la puissance de ses muscles, assurant qu'il porte dix tonnes d’or à bout de bras. Il balance sa lêle amaigrie, éructe péniblement quelques phrases. Que dit-il ? Que ses yeux sont les plus beaux du monde. Et il possède cent
mille harems. Il se vante également de boire des milliards et des milliards de tonnes d’eau de mer, avec les poissons. Rien ne le rebute. [l'est d’ailleurs le Dieu des eaux. Et bien d’autres choses encore, absurdes, paradoxales, incohérentes. Comme Île note Falret : « Le malade, rêveur, béat, plutôt que réellement ambitieux, saute d’une idée à l'autre. Rien n est mobile, changeant, fugace, contradictoire, absurde comme les idées de grandeur d’un P. G. »
Il vit dans une béate satisfaction sans certitude quant au chiffre de ses richesses, mais il est riche, sans conviction quant à la valeur de son omnipotence, mais il est tout puissant. ,
« Aucune objection, aucun démenti, aucune impossibilité ne l'étonnent. Le malade se contredit à chaque instant, et non seulement v ajoute du sien, mais y joint {tout ce qu'on lui suggère. » (Régis).
Paradoxe curieux que la contradiction de ses propos et de son attitude. « Contraste frappant, dit Mignard, entre le bonheur el la ruine du corps et de l'esprit ».
Voici donc un être squeleltique, srabataite, confiné au lit : une épave. Incapable de satisfaire ses besoins naturels, malpropre et souillé, il macère dans les matières et dans l’urine que laissent échapper ses sphincters incontinents. Il est gâteux, mais empereur ; gonflé d'œdèmes, mais millionnaire ; cachectique, mais aimé des femmes. [1 vit dans l’immondice et se dit dans l’opulence : il est chétif, mais se sent des muscles d'acier.
Bientôt, c'est le tableau de la déchéance la plus profonde et la plus lamentable. Les troubles tropaiques apparaissent : escarres talonnières et sacrées, jointes aux escarres de décubitus ; portes ouvertes à toutes les infections. Il deviendrait la proie des mouches, n'était la sollicitude attentive des infirmiers
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