‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 36 sur 48 · — LEP PTS PERLE · texte numérisé non relu

— LEP PTS PERLE

NT

UNE, TOXICOMANE

An it

raud « la fantaisie imaginative aplanit les difficultés, refoule les chagrins, combine des événements heureux... », en même temps que « les douleurs physiques s’émoussent et s’estompent, qu'un état cénesthésique de calme organique, de légèreté, de facilité musculaire s'installe ».

I vit dans un rêve, ne gardant qu'une vague conscience de ce qui l'entoure, « mêlant la réalité ambiante à l'irréalité onirique »... « C'est un rêve à l’état de veille que poursuit le fumeur, les yeux grands ouverts » (Régis). Et parfois, s'\ mêlent des visions de couleur agréable.

À cela s'ajoute aussi la volupté rituelle. Celle des gestes et celle de l'atmosphère recréée pour nous, avec un grand Iuxe de détails, dans un nombre important d'ouvrages. Sans avoir jamais pénétré dans une fumerie, el sans pouvoir préciser les références de ces lectures, chacun reconstitue aisément la scène à l'appui d'images qui semblent inévitables. Comme les rites qu'elles s’attachent à décrire, Il faudrait beaucoup de souplesse pour rebattre ce sentier défoncé, sans gaucherie. Ou une grande conviction. Nous ne garderons dans le:champ de notre objectif que le faciès du toxicomane ; un visage flétri, ridé, émacié, sec, au teint hâve ; l'œil profond, noyé dans lexcavation d'orbites largement creusées ; et la marque de l’opium : des pupilles punetiformes. Au total, un faciès traduisant le mauvais élat général. En effet, organiquement, ces malades présentent toujours des troubles digestifs plus ou moins accentués, une nutrition défectueuse, un foie insuffisant, des reins fatigués, un cœur surmené, des poumons fragiles et facilement prédisposés à la tuberculose.

Pour accentuer les différences qui séparent cette béatitude toxique de celle des déments et des idiots, nous voulons extraire de Régis le passage suivant « Le sujet goûte un véritable plaisir, de lesprit, une

joie de l'intelligence consistant en un parfait bienêtre, loin des peines, loin des soucis, loin des douleurs. I perd peu à peu notion de son individualité organique, se laisse envahir par une sensation étrange d'immatérialité. Sa pensée se dégage de toute matière, de toute contingence, flotte doucement dans un éther lumineux et pur ou tout est tranquillité, calme et bonheur, un bonheur au repos, une béate indifférence ».

Nous concevrions mal idiots et P. G. goûtant plaisirs de l'esprit et joies de l'intelligence. Et nous ne les imaginons pas flottant doucement dans un-éther lumineux.

Pour ce qui est de la béatitude secondaire, c'est un peu différent. I s'agit là d’une détente qui succède à l'excitation, d’un amollissement de tout l'être, d’une dissolution de toutes les facultés dans les vapeurs du vin par exemple, ou les brouillards de l’alcool. Un doux anéantissement qui précède de peu les réactions de défense de l'organisme, ce qui est moins agréable. C’est encore là une question de doses et d'individus. Il y a les habitués, ceux qui « tiennent le coup » ; il v a les épisodiques, ceux qui ne savent pas absorber ou se laissent surprendre.

La question de tempérament n’est donc pas néglisgeable. Un même toxique aura des effets quelque peu dissemblables suivant les individus. Les uns seulement excités, les autres rapidement anéantis, d’autres enfin qui brûlant les étapes, tombent brusquement comme une masse, se débattant dans les affres de lintoxication, sans même avoir pris le temps d’en éprouver les joies.

Question toxique, on peut également envisager des nuances. Notre maître Courbon attirait un jour notre

to attention sur la différence d’attitude entre les buveurs de vin et les buveurs de bière. La remarque est exacte. Mais à l'effet du toxique s'ajoutent encore les réactions individuelles.

Sans vouloir insister, nous commenterions volontiers la chose à la manière d’une image de Hansi. ‘Quelque part sur la frontière, un pont enjambant le Rhin : le pont de Kehl, par exemple. Aux deux angles de l'image se font face, à gauche un café, à droite une brasserie. Dans ce café, des Français schématiques s'agitent œaïiment autour de crus d'origine, faisant valser de jolies filles, perdant la tête avec ésprit. De l’autre côté, des Teutons, non moins schématiques, hyperadipeux et avachis, le crâne rasé, la nuque boursouflée, le menton à soufflets s’étalant en une vaste collerette de graisse, les mains croisées sur l'abdomen, les doigts de même forme et de mèême teinte que les saucisses qui pendent à l’étal voisin, somnolent, le nez dans leurs chopes baveuses, insensibles aux charmes plantureux de leurs gracieuses compagnes. Là, de l'humour, de la pétulance, de la verve, du geste, le tout inscrit d’un trait sec et vif ; ici, de la laideur, de la torpeur, de l’immobilité, un ensemble caricatural figé en des contours mous et oras : des teintes plates et vives gardant l’unité.….

Page 1