‹ Quelques types de joie et de béatitude dans la pathologie mentaleChapitre 26 sur 51 · GG · texte numérisé non relu

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UN PARALYTIQU

Pour peu que les proches n'aient pas montré une soicitude aussi attentive, le sujet continue à déployer toute son activité. Jusqu'au jour où dépassant les limites de la convenance sociale, ce sont les autorités qui alors attireront l'attention sur lui. (Période médico-légale de la maladie).

On l'a arrêté pour des actes anti-sociaux, des actes délictueux portant le plus souvent un cachet d’absurdité tel, que les autorités ne manquent pas de réclämer l'avis d’un expert.

Ce malade, depuis quelque temps, avait pris l'habitude de courir les filles. Un jour, il tente de violer la bonne ; ou bien « s’exhibe » sans malice sous l'œil du représentant de l'ordre, proclamant « qu'elles sont bien belles », et lui proposant une gageure.

Cet autre, comme le rapporte le fait classique, dérobe un objet à l’étalage et va trouver le commis pour le faire empaqueter.

Et il accomplit cela avec une D ubeuteee inconscience, avec le sourire de la plus parfaite innocence.

On l'a arrêté. Il s'étonne quelque peu, questionne pour la forme, mais ne s'inquiète pas. Tout est bien, tout va bien. Disciple de Leibnitz, il accepte sans réagir, heureux peut-être de l'aventure. Echoué à l'asile, il trouve que c’est très bien ainsi, ravi de voir qu'on l'y attendait, remerciant de leur réception les infirmiers qui sont des gens bien aimables, content de leurs services, satisfait du médecin qui æst un homme bien capable. Bref, il s'adapte sans heurts à la vie asilaïre « tout étant pour le mieux dans le meilleur des asiles ». D'ailleurs la maladie évolue, il est déjà à ce moment en pleine période d'état.

À celte période d'état, la forme traditionnelle de la P.G. réalise une sorte d'état maniaque avec délire

de grandeur. Mais c'est un état maniaque portant le cachet démentiel, s'accompagnant d'idées de orandeur vaniteuses, se traduisant par des idées de satisfaction puérile. Au plus haut degré, la gran-

diose absurdité du délire atteint les limites les plus

fantastiques.

Cet état n’est le plus souvent que la suite logique de l'euphorie du début. Parfois cependant il :Succède à une phase de neurasthénie qui RRÉUUe à la maladie.

Superficiellement, la forme expansive de la para-

lysie générale peut évoquer l'idée d’un état mania-

que ; mais très superficiellement. Le seul point commun est cette sorte d’exaltation, d’agitation heureuse, cet état de satisfaction et d’optimisme, si différent cependant de celui du maniaque. Tout d'abord, l’exaltation du P.G. ne se fait pas remarquer par sa malignité. Nous ne voulons pas dire que le maniaque fut méchant ou vindicatif. Nous avons cependant noté le caractère malicieux de ses propos. On n’a pas toujours avec lui le dernier mot. Avec le P.G., point n'est besoin de se mettre en frais. Excessivement débonnaire, souriant, approbatif, Ja conversation avec lui est un véritable repos.

I entre dans le bureau ; tout de suite on le dévine. Ce faciès épanoui dans une béate satisfaction, mais si peu mobile, si inexpressif, si atone, qu'on le dirait posé comme un masque, met immédiatement l'attention en éveil. Ce faciès déserté par l'intelligence est d’une flaccidité bien particulière. Pour l'avoir quelques fois observé, on en garde une impression plus nette qu’accessible à la description. Mais, impression si certaine, qu ‘automatiquement

à l'entrée du malade jaillit la question : « Con-

tent ? » et que vient aussitôt la réponse approba-

tive :‘c« Contént 15 chicheds ee Riche t:»-=— « Des millions ? » == « Des millions ». — « Dites

133, avenue Ledru-Rollin ». — « 133, avenue Redru- Lorrin ». À moins que la fantaisie ne lui prenne de se dresser et saluant militairement d'annoncer : « 46° régiment d'infanterie ! » — « C’est bon. Etendez les bras, écartez les doigts, tirez la langue ! » Un coup de marteau sur les genoux, sur les talons. « Regardez mon doigt ; fermez les Yeux, ouvrez les yeux... Parfait... Ponction lombaire et prise de sang ».

Un coup d'œil sur le certificat d'internement nous apprend qu'il fut appréhendé place de la Concorde, requérant des passants leurs signatures sur un agenda qu'il baptisait pompeusement « Le Livre de la Paix Universelle », et distribuant des billets de « cent sous ». Quelques passants sans scrupules avaient déjà bénéficié de ses largesses, quand l'autorité vint mettre un terme à cette prodigalité.

La prodigalité est fréquente chez le P:G. Nous avons vu que l'entourage parfois s'en inquiète : à moins qu'il n'en profite. C’est alors souvent, comme le font remarquer Magnan et Sérieux, l'heure de la « curée » pour les proches, si le P.G. n'est pas surveillé et placé hors des atteintes de la captation.

Ce fait marque aussi les tendances philanthropes du P.G. (Régis y applique ce terme exact : délire d’altruisme). Le paralvtique général projette en effet son bonheur autour de lui, veut partager son bien et sa joie. Que tout le monde soit heureux, comme il l'est lui-même. Le plaisir de donner lui ést une orande satisfaction... Une sorte de joie centrifuge.

Ce matin à la visite, il vous offre une Rolls : hier c'était une villa à Biarritz. Demain, il vous parlera de ses trésors, de ses éléphants blancs, et vous invite à prendre immédiatement livraison de deux de ces mastodontes. Bien entendu, il les couvrira d’or ef de pierreries. ‘En remerciements de vos bons soins, ils vous fera donner la Légion d'honneur. Il écrira à M. Caillaux dont il est l’intime ; ils ont fait la

ere

guerre ensemble. Et chaque jour, ce sont des présents toujours renouvelés. Ses richesses n'ont d'égale que son inépuisable générosité.

Pas la moindre ironie chez lui. I offre tout d'un grand cœur, avec une entière bonhomie. C'est un être éminemment sympathique et reposant. À son entrée, les visages se détendent et sourient ; sa présence crée l'atmosphère.

La Paralysie générale nous offre donc des Lableaux tout différents de ceux observés précédemment. Les différences sont suffisamment nettes ; point n'est besoin de les affronter parallèlement pour les marquer davantage.

Notons en bref la caractéristique psychique essentielle : l’affaiblissement.

Affaiblissement dans les trois modalités de Findividu : intellectuelle, morale, physique.

L’atteinte de l’intellect constitue le symptôme capital. Elle se caractérise par une diminution de l'attention et de la volonté, une amnésie du type pro-

gressif... Puis, parallèlement : diminution du sens:

moral et de l’affectivité.… et perte de l’autocritique. Enfin, conséquence des troubles précédents : perturbation dans les actes et l’activité.

Au total : troubles touchant toutes les sphères et

qui aboutiront progressivement à une démence globale, à une dissolution de la personnalité mentale et morale. Tel est le fonds.

Là-dessus se greffent des troubles délirants divers de forme expansive où dépressive.

Physiquement : des troubles moteurs, sensitifs, réflexes, oculaires, viscéraux, vaso-moteurs et trophiques.

Relenons : du point de vue viscéral, la tendance

SRE

congestive de tous les organes ; du point de vue sensitif, la diminution de la sensibilité dans tous «es modes ; dans le domaine des sens : un affaillisse-

ment notable, surtout du goût et de l’odorat.

Le sens critique est affaibli, le jugement délicient. les associations indigentes, l’idéation ralentie, la volonté amoindrie : c'est. une désagrégation. L’individu perd sa fortune, ne touche plus les intérêts de ses acquisitions, entame son capital. Bientôt, il ne lui restera rien. Il devient niais, enfantin, inconsclient, négligé, malpropre. Il perd la notion de ce qui l'entoure et sombre dans l'idiotie. Les instincts se libèrent et cherchent leur satisfaction animale.

C'est là, le fonds de démence qui constitue l’élément psychopathique constant et fondamental.

Les états délirants qui s'ajoutent ne sont qu'accessoires et gardent des caractères communs que leur donne le fonds de démence : « absurdes, mobiles, incohérents, contradictoires » (Falret). C’est là le cachet démentiel.

Quelle est la part de la démence ? Quelle est celle

des idées délirantes, de cette sorte d’état maniaque surajouté de la forme psychosique expansive, dans

la pathogénie de la joie du paralvtique général ? La démence nous ramène à des considérations analogues à celles que nous pourrons admettre ultérieurement au chapitre de Fidiotie. Cependant la démence n'est pas tout, puisque sur ce fonds se greffera parfois une forme dépressive. Aussi peuton admettre la valeur pathogénique de l'état délirant accessoire, de l’état maniaque qui greffé sur la démence additionne ses effets aux siens pour aboutir à ce syndrome de satisfaction et d’optimisme, d’euphorie qui s'exprime en de multiples fantaisies

délirantes où l'activité de l'imagination joue certainement un rôle important.

Faut-il se tourner du côté organique pour trouver

la clé ? « Tout le monde a remarqué l'émotion agréa-

ble, sthénique, qui résulte du fonctionnement musculaire, parce que sous l'influence du fonctionnement musculaire il y a en quelque sorte un état cénesthésique relié en partie à la vaso-dilatation résultant de l'exercice. Mais cette vaso-dilatation est quelquefois due à des causes pathologiques ». |

« Supposons une affection générale qui s’accompagne d’une vaso-dilatation paralytique- dans tous les viscères, dans tout l'organisme, comme la para- Ivsie générale. Là, nous sommes frappés de la fréquence de cette euphorie. Nous trouvons là, dans un premier cas, une euphorie normale, dans le second, une euphorie pathologique, dans les deux une vasodilatation, légitime dans le premier cas, pathologique dans le second » (Laignel-Lavastine).

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