‹ Quelques types de joie et de béatitude dans la pathologie mentaleChapitre 27 sur 51 · LA JOIE DU DÉMENT SÉNILE · texte numérisé non relu

LA JOIE DU DÉMENT SÉNILE

Elle est surtout nette dans une forme un peu spéciale : la forme presbyophrénique.

On sait que le mot « presbyophrénie » signifie psychopathie de la vieillesse. Imaginé par Kahlbaum pour lopposer au terme hébéphrénie : psychopathie de l'adolescence.

Conservons ce terme. Non pour sa signification ; mais parce qu'il existe et correspond à une forme particulière de la démence sénile. Précisément celle qui nous intéresse, où le malade présente une humeur qui nous autorise à Le placer dans le cadre de celte étude.

Les éléments de cette psychopathie sont très voi- - sins de ceux de la démence sénile. Il est actuellement admis de la décrire comme une simple forme clinique. Wernicke cependant Favait isolé comme une entité morbide spéciale. Quelques particularités sembléraient justifier cette manière de voir. En premier lieu, ce fait : la maladie débute à un âge très avancé et frappe presque exclusivement les femmes.

« Les rides, Faspect décharné, la blancheur der cheveux indiquent la vieillesse. Le regard à la fois éclatant et vide, le sourire équivoque, la coiffure prétentieuse... »

« Les presbyophréniques sont souvent d'ancien-

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nes commères, réputées pour le délié de leur langage » (Courbon). Ge

Ces quelques mots suffisent à préciser la silhouette de la malade.

Visage sillonné de rides, aspect décharné, épaules voûtées, chef branlant, démarche trottinante et affairée évoquent l’image classique de ces vieilles fées qui avaient autrefois coutume de se pencher, aux naissances, sur les berceaux royaux des légendes. Mais certainement une bonne fée comme en témoignent l'aspect aimable, l'abord avenant et le sourire qui tend celte peau parcheminée. ié

Euphorique, loquace, active, turbulente même, elle s'étend avec un grand luxe de détails sur ses occupations de la veille et sur lexcellente soirée qu'elle à passé au théâtre. Elle est toute heureuse aussi d’avoir pu entendre le matin « la grand'messe dans la cathédrale de Monseigneur, où l’on fait de la si bonne musique. Et Monseigneur, tout magnifique dans sa robe de pourpre, à daigné se pencher vers elle et lui accorder la faveur d’une bénédiction spéciale. L'Empereur était présent avec son Eugénie. Etaient-ils gracieux tous les deux !... » Raconte-telle un rêve ? On pourrait le croire.

Elle vous reconnaît bien pour vous avoir entrevu lors d’un récent diner, s'inquiète aimablement de la santé des enfants que vous n'avez pas même songé encore à procréer, vous invite à souper pour le soir. Puis elle vous quitte en marmottant des exorcismes... Peut-être se raconte-t-elle des histoires ?..

Avec cette aimable fée, les notions de temps el d'espace n'existent plus. Nous étions il y a un instant en 1800 et quelques, nous sommes maintenant en 1900. Elle se meut dans le temps avec une rapidité prodigieuse, ignorante à jamais des lois de la relativité, vivant dans l'absolu, transposant le passé au présent, le projetant même dans l'avenir.

En formulant son invitation, elle était sincère. De bonne foi, elle se croit chez elle.

Est-elle désorientée ? Certes. Mais pas comme une confuse. Elle ne semble pas égarée, désemparée. On ne perçoit pas sur son faciès la tension, l'effort de recherche, ou l'aspect hagard qui trahit la confusion. Point de ces gestes lents, maladroits, incertains qui révèlent une vie ralentie. Ici, c’est une activité évidemment diffuse, éparpillée ; mais activité quand même. Elle vit. Et ceci, grâce à un phénomène de suppléance : la fabulation.

Ayant conservé un reste d’automatisme, un jugement relatif, un certain sentiment des convenan-

la presbyophrénique garde quelque apparence.

« Une sorte de vernis persiste à la surface de la démence », sans la masquer toutefois. Comme le remarque Guiraud : « Ces belles figures de vieillard au port majestueux sont des façades derrière lesquelles il ne reste rien ».

L'âge les avait déjà rayé de la vie sociale. Mais ils peuvent encore prétendre à la vie familiale. Prétendre n'est pas le terme exact. La presbyophrénique sen soucie fort peu. Viants en marge, elle évolue dans un monde un peu spécial : un mélange d’anciens souvenirs déformés, de rêveries, dé rêves mèême. Eléments qui prennent pour elle un caractère d'actualité et suffisent à sa satisfaction

Aussi, elle ne souffre pas d'être à l'asile, puisque la magie du rêve lui permet de hanter les cathédrales, d'achever ses soirées au théâtre, de vivre au milieu de ses enfants, d'organiser des récepl'ons et des soupers.

Au foyer, cependant, on la tolère. Une enfant de plus... parfois insupportable d'ailleurs, avec quelques accès d'humeur ou de colère ; et exigeant aussi une surveillance constante. On habitée à son ra-

dotage, on sourit à ses récits extravagantis, on acquiesce.. l'entourage indulgent l'accepte.

Sa trop grande vieillesse se fait parfois enconibrante. On la pousse alors doucement vers l'asile. Quand ce n’est pas une nécessité, parce qu'elle est restée seule. Elle a vécu trop longtemps, plus longtemps que les autres !...

Résumons. Les symptômes cardinaux sont : Pam: nésie de fixation, la fabulation.

Fabulation : Serait-ce une fabulation de suppléance comme on tend généralement à l'admettre? La malade étaye la façade avec les souvenirs, les rêveries, Comble ainsi le déficit et les lacunes de sa mémoire. Cherche-t-elle à faire illusion, à se maintenir ? C'est peu probable, « puisqu'elle fabule en dedans, seule, mentalement ». La mimique traduit d'ailleurs cette fabulation intérieure.

Quelle peut être aussi la part résiduelle des rêves ?

En-tout cas, rien d'un délire d'imagination chez ces malades. Pas la moindre imagination créatrice Simplement un ramassis d'images plus ou moins déformées, décousues, amplifiées, mêlées, et tirées du passé.

Signes accessoires

Conservation relative du jugement et des convenances, des notions d'éducation, de tenue et de morale.

Troubles des perceptions : Affaiblies, mal situées, mêlées aux évocations ; d’où des erreurs dans le mécanisme d'identification et des illusions de faussereconnaissance.

La lésion : atrophie de l'élément noble et prolifé:

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