‹ Quelques types de joie et de béatitude dans la pathologie mentaleChapitre 33 sur 51 · UN IDIOT · texte numérisé non relu

UN IDIOT

boutonné, débraillé, une chaussette absente, ignorant l'usage des lacets, la chemise déchirée et passant sur le pantalon : c'est dans ce gracieux accoutrement qu'il se présente.

On le sollicite. Il offre maintenant son visage en pleine lumière : il est laid, hideux même. C’est un faciès bestial, au front sans rides, étroit, fuyant, au regard terne, vide, fixe, sans expression, sans compréhension. Les traits sont mous, détendus, inexpressifs. Si, lexpression d’une indéfinissable niaiserie, un visage sans Curiosité dont la partie inférieure se tend en un vague sourire figé, hébété, qui semble la traduction « d’un ahurissement heureux ».

Peut-on qualifier de sourire cette affreuse grimace, ce relâchement de la mâchoire inférieure, cette béance de l'orifice buccal découvrant des dents cariées, mal plantées, crénelées, et laissant s’échapper un filet de salive. C’est une physionomie molle, pauvre : exact reflet de la dégénérescence.

Des stigmates physiques viennent encore accuser cette laideur : oreilles décollées, nez écrasé, prognathisme, strabisme, grosse ou petite tête, asymétrie faciale... Un chef-d'œuvre de difformité.

Quelques touches viennent parfaire le tableau un impétigo rebelle qui orne les orifices des cavités naturelles et ne tarde pas à prendre possession du cuir chevelu, un coryza tenace et intarissable.

I y aurait déjà là matière à attrister le moins coquet des individus. Ce né sera point pour l’idiot un vain sujet de préoccupation. Il est au-dessous de cela.

On tente d'entrer en communication avec lui.

C'est long, difficilé, pénible. I faut en extraire les qe une à une, varier ou multiplier les deman-

des, insister, solliciter constamment l'attention. Bien souvent aussi, interpréter ce bredouillement informe qui s'échappe comme à regret entre deux filets de bave. Ce genre de conversation, dont il faut faire tous les frais, requiert en fait une certaine patience. Il répond par monosyllabes.; un vague groonement qu'il faut traduire par oui où par non. Fréquemment aussi il fait écho à la question comme pour mieux se la poser à lui-même. Le résultat n'est pas meilleur pour cela. On désespère. On lui souffle alors doucement la réponse. Il approuve.

Pendant ce temps, on a pu lire sur son visage la tension provoquée par cette gymnastique intellectuelle: Cette contraction des traits efface passagèrement le sourire béat. Il souffre à ce moment, il est malheureux, on limportune, on l'ennuie. Ia bientôt fait, après l'effort, de retrouver ce sourire dclent. Il savoure la détente.

Son petit camarade est plus bavard. Il se fait moins prier pour raconter ses impressions. I faut cependant qu'on l'interroge ; aucune spontanéité. Les réponses parviennent lentes, confuses, bredouillantes, hésitantes, débitées sur un ton monocorde, peu variées dans la forme.

On le soumet aux tests de Binet-Simion. On calcule ainsi avec exactitude le déficit de son niveau mental. Au cours de ces opérations on apprécie également la carence des différentes sphères de son psychisme. Ces tests ont permis aux auteurs de dé-

terminer avec une admirable précision la psychologie de l'idiot.

Que ressort-il de cet-entretien avec l'idiot ? C’est que « tout va bien ». Tout va bien si la soupe est bonne. Et il la trouve toujours à son goût si elle est abondante. I] n’a point le palais délicat. La quantité suffit à la satisfaction de son appétit généralement

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