INTRODUCTION
Une première visite dans les « quartiers » d’un asile d’aliénés est toujours pénible. Avant d'y pénétrer l’esprit du visiteur est prévenu de tout ce qu'il va y voir. La visite effectuée, il s’est fortifié dans cette impression. On savait que l'on ne verrait que faciès orimaçants et anxieux, bouches déformées par la douleur, yeux exorbités par l’angoisse, regards baignés de larmes. On savait que l’on n’entendrait que hurlements, gémissements, supplications. Et c'est cela que souvent l’on a vu et entendu. C’est aussi ce qui se redira, Ce qui s’écrira.
Ainsi se perpétue, dans l'esprit d’une majorité, la légende : l'Enfer de l’Asile.
Nous ne voulons pas nier qu'au premier contact, certaines de ces manifestations pénibles ne retiennent tout d’abord l'attention et ne frappent l'imagination. L'impression pénible s’atténue cependant peu à peu par des contacts plus fréquents avec les aliénés. Accoutumance ? Peut-être. Mais aussiel’on voit mieux. Au cours de visites quotidiennes, on découvre ceux, qui, rompant avec la tradition, ne veulent ni gémir, ni hurler. Et à un examen plus attentif, on demeure même frappé de ce que leurs manifestations et leurs propos puissent traduire la gaîté et la satisfaction.
Pleurs, douleurs, tristesse, ce n'est donc pas là le seul lot des quartiers d’Asile. |
Il est indéniable que ce n'est pas sans un certain
effort que l'on peut'arriver à assimiler au mot folie des idées de joie, de gaîté, de satisfaction, d'euphorie. Spontanément, on en ferait plutôt le synonyme de misère. Et ceux qui souffrent forment peut-être une majorité. | |
C'est sans doute ce qui légitime cette abondante littérature qui s'attendrit sur le sort de ces malheureux aliénés, sur leur déchéance. Déchus du point de vue social et du point de vue de l'être, certes. Nous les plaignons, nous les « voyons » malheureux. Mais eux, comment se voient-ils ? Simple question de point de vue.
Si, maintenant, on dresse le bilan des ouvrages sur les aliénés, on relève que les syndromes anxieux et mélancoliques, que les phobies, les hallucinations, en sont les motifs principaux et habituels. Thèmes majeurs qui, ont quelque peu éclipsé les judicieuses observations faites sur la joie et l’euphorie.
Le sujet n’est pas neuf. Une des plus anciennes classifications distinguait déjà, parmi les psychopathes, les gais et les tristes. On a beaucoup écrit sur ces derniers ; peut-être au détriment des premiers, objéts de moins de travaux d'ensemble. Cependant le syjet a été traité minutieusement. Mais toutes ces observations restent plus ou moins éparses, enfouies dans de nombreux et volumineux traités. 11 nous a paru intéressant de les en extraire, de les mettre en valeur, de les juxtaposer et de les étudier par comparaison : travail de mosaïque. Prenant les éléments dans la littérature psychiatrique, notre seul objectif reste le dessin de la composition. :
Nous voulons simplement envisager sous un angle un peu particulier, des-faits déjà bien étudiés.
Done, il y a de la joie chez les psychopathes. Comment aborder cette étude ? Voir les effets et les causes. Remonter de ceux-là à celles-ci.
Les effets sont du domaine de la clinique : domaine positif. L'observation y a noté quelques types différents de joie, objectivé et décrit les réactions, décélé les caractères différentiels, ébauché une classification : sillage à suivre, qui ne permet pas de s'égarer. Il est intéressant, cependant, de bien préciser ces différents types : étude de l'euphorie-symp- (ôme dans le diagnostic des maladies mentales.
On ne saurait pourtant entreprendre cette étude sans en aborder le pourquoi. C'est là un des aspects les plus troublants et les plus séduisants du problème. La pathogénie de ces états de gaité et de satis-
faction est explicable dans une certaine mesure: IE
faut sans aucun doute tenir compte d’un très grand nombre de facteurs, et aussi de leur « dosage » suivant les cas.’ Le grand nombre de ces facteurs peut
justifier celui, non moins grand, des hypothèses qui
ont été proposées. Mais dans ce domaine d’hypothèses, le terrain est plus où moins vague, et l'on court grands risques de se perdre pour avoir voulu l’'explorer.
En définitive, bien que la prudence nous conseille de borner notre sujet aux faits cliniques, nous tenterons cependant une étude de la joie pathologique, du double point de vue clinique et pathogénique.