EMILE DUCLAUX
J'eus, durant ces derniers temps si terribles et si funestes à la vertu, tam sœva et infesta virtutibus tempora^ pour parler comme Tacite au début de la Vie d'Agricola, l'honneur de rencontrer M. Emile Duclaux. A le voir, l'œil un peu vague et très doux, les cheveux coupés ras et la barbe presque hirsute, à la manière des antiques stoïciens, on eût dit d'un philosophe rêveur et résigné. L'expression de ses traits trahit en effet une nature solitaire et généreuse.
Plusieurs fois depuis lors, je le visitai dans son appartement de la rue de Fleurus, au fond de ce vieil et tranquille quartier qu'égayent seulement les cloches des couvents et des écoles et oii il travaille dans le recueillement. Il me reçut dans son cabinet d'études, où monte, avec les gazouillements des enfants en récréation^ dans les collèges avoisinants, le murmure des
oiseaux blottis dans les dernières feuilles jaunies que les vents glacés d'hiver n'ont point encore balayées. Et, assis au coin du foyer, tisonnant lentement les derniers rubis qui brillent dans la cendre, M. Emile Duclaux me parle avec une certaine timidité qui n'est qu'un charme de plus.
Ce n'est point assez cependant de rendre, à ce savant plein de probité, les respects auxquels il a droit. Je voudrais, si j'en avais l'art, esquisser son image. Gomme la tête de Danton, « elle en vaut la peine ».
M. Duclaux est Auvergnat, comme l'était Biaise Pascal.
Il est né à Aurillac, au milieu d'une nature sauvage et grandiose, bordée à l'horizon de monts abruptes et volcaniques, où se montre bien parfois quelque riant vallon encadrant un joyeux paysage, mais dont l'aspect général est triste et désolé. Grégoire de Tours, dans sa Gloria Martyrum et Prosper Mérimée dans ses
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Notes d'un voyage en Auvergne et en Limousin^ nous en ont laissé de saisissantes peintures. Et, sur le caractère à la fois persévérant et mélancolique du directeur de l'Institut Pasteur, il n'est point malaisé de retrouver l'influence des premiers ans passés dans son pays. - .
M. Emile Duclaux n'est d'ailleurs pas le seul savant que l'antique ville fondée par Antonin Marc-Aurèle revendique pour son enfant. Elle donna le jour à l'illustre Gerbert, plus connu sous le nom du pape Sylvestre II, et dont les connaissances en mathématiques et en physique, trop avancées pour son temps, le firent accuser, par le peuple, de magie et de sorcellerie. C'est à lui que nous devons l'introduction en Europe des chiffres arabes qu'il avait rapportés de ses voyages en Espagne, et aussi la première horloge dont le mouvement ait été réglé par un balancier. Aurillac vit encore naître Quinquarborius, professeur de.langues hébraïque et chaldaïque à l'Université de Paris, Jacobi, auteur de la Pratica aurea^ et Piganiol de la Force, qui a laissé une excellente description de la France.
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Je ne crois pas que M. Emile Duclaux ail, comme Tillnstre fils du président à la Cour des Aides de Glcrmont, à l'âge de dix ans, retrouvé la géométrie jusqu'à la trente-deuxième proposition d'Euclide; mais je suis certain qu'il montra de très bonne heure un goût très vif pour l«'s sciences.
A dix-neuf ans, il entrait à l'Ecole normale supérieure dont il sortait, trois ans plus lard, agrégé des sciences. Peu après, il soutenait brillamment sa thèse de doctorat : Études relatives à r absorption de Vammoniaque et à la production diacides gras i^olatils pendant la fermentation alcooliçife. Puis il enseigna hi chimie à la Faculté des sciences de Gk'rmond-Forrand, à celle de Lyon, jusqu'au moment où il fut nommé maître de conférences à la Sorbonne et professeur à l'Institut agronomique. C'est à Paris qu'il connut Pasteur, le maître pour qui il garde toujours allumée nu fond de son cœur la lampe de l'adoration perpétuelle.
H n'est point à ce propos inutile de remarquer (|ue les deux hommes qui ont fait avancer d'un grand pas hi médecine contemporaine.
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Louis Pasteur et Emile Duclaux, n'étaient pas des me'decins, mais deux professeurs de TUniversité de France. Elle s'en peut enorgueillir à bon droit.
Ce n'est point ici le lieu d'exposer dans le détail rœiivre de M. Emile Duclaux, ni de développer ses arguments contre le vitalisme et la génération spontanée. Cela est trop en dehors de mes connaissances. Comme le vieil aveugle Tirésias, je risquerais, livré à moi-môme, de trébucher à chaque pas sur ce terrain. Je me bornerai donc à démêler brièvement, et par l'exemple de M. Duclaux, quelques traits principaux du véritable esprit scientifique.
11 y faut d'abord la foi. C'est elle qui engendre l'audace, recule aux yeux du savant les limites de la science et lui fait surtout aborder et aimer ces problèmes que ses prédécesseurs ont indiqués en renonçant à les résoudre. Il y faut encore l'imagination qui, seule, dans tous
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les ordres de la pensée el de l'aclivité humairios fait les grands hommes. La Fontaine l'a pu nommer «la folle du lop;is» et Malohrancho «une mailn^sse d'erreur»; elle n'en demeure pas moins aussi nécessaire au savant qu'à l'artiste. Elle lui inspire des hypothèses et lui dévoile des combinaisons de rapports et d'idées, comme au poète de formes et de sentiments. Elle lui procure aussi les mômes joies, lorsqu'il arrive à réaliser les visions fuyantes qui passent dans son esprit. Enfin, il y faut la patience et l'obstination. Si l'on demandait à M. Duclaux comment il a fait ses découvertes, il répondrait peut-être comme Newton : « En y pensant toujours. » Le savant aime les grands horizons et doit marcher, malgré les fatigues et le découragement, vers ce sommet qu'il aperçoit au loin dans la brume et qu'il faut conquérir pour dominer la terre inconnue et promise. La longue série des tentatives avortées ne le doit point décourager. « Recommençons, disait Pasteur, et on recommençait, et il était rare alors qu'avec l'expérience, la connaissance des lieux qu'avaient données les pre-
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mières attaques, on ne découvrit pas cette fois tel détail qui avait échappe', telle fissure par laquelle on pouvait s'insinuer et faire brèche ^ »
Je feuilletais, ce matin encore, quelques-uns des ouvrages de M. Emile Duclaux. Ceux qui sont versés dans la connaissance des sciences les reliront avec intérêt ; les ignorants aussi qui les liront, comme moi, en songeant entre les lignes, y trouveront leur profit. Ils y découvriront la figure de ce savant modeste qui les a écrits et dont la devise est celle môme de ce glorieux « temple de l'avenir» dont il est le grand-prêtre : (' Pour la science, la patrie et l'humanité. »
• Emile Duclaux. Discours prononcé le IS juin 1896 au banquet de VAfisociation des étudiants.
J'aurai l'air, peut-être, d'avancer un paradoxe en disant que jamais plus qu'à notre époque il n'y eût de poètes et qu'en aucun temps on ne lût moins de vers. Il n'est point de jour, en effet, qui n'apporte avec lui quelque douzaine de lisTes où des adolescents qui, plus tard, seront notaires, fonclionnaires ou journalistes de vingtcinquième ordre, n'aient imprimé à leurs frais le récit « poétique » de leurs poignantes angoisses ou de leurs amours. Cela évidemment ne gêne personne, puisque personne ne lit ces ouvrages ; et après tout, « ça fait marcher le commerce ».
Cependant, pour être juste, je ne nierai pas que, parmi les innombrables « jeunes poètes», il ne s'en trouve certains qui, par un pastiche
1 Poésies complètes. 2 vol., chez Galmann-Lévy.
ingénieux, no réussissent à tourner avec agrément quelque sonnet parnassien.
J'ai là, sur ma table, quatre nouveaux recueils (le vers, et je ne sais vraiment si ce sont des sonnets ou des rébus. C'est écrit en un charabia prétentieux à la fois et incompréhensible, qui est une forme bien affligeante de Toriginalilé du style. Oh I comme en comparaison le sonnet d'Oronte me paraît délicieux! Mais, bien que je ne sois point gonflé de venin à l'endroit de mes confrères et que ce que je viens de dire dequelques élourneauxne soit en aucune manière TelTet d'une sourde vanité ou d'un noir dépit, je ne puis rii'empécher de crier comme Alceste à ceux qui vanlent de telles platitudes :
Hé quoi! vils complaisants, vous louez des sottises!
Le malheur est qu'on ne lit pas davantage les vrais poètes, ceux qui ont « reçu du ciel l'influence secrète ». A peine quelque universitaire rêvant de politique parcourt encore les Châtiments^ et quelque collégien vicieux cherche dans Musset toute autre chose que ce qui le rend admirable. Beaudelaire nVst admiré passionné-
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ment que crun petit nombre de philosophes d'estaminets qui, d'ailleurs, ne le comprennent point ; Banville et Gautier ne sont aimés que des lettrés; et Lamartine n'est plus récité qu'aux distributions de prix dans les pensionnats de demoiselles. Les vers de Leconte de Liste dont la splendide beauté a l'éclat du blanc et pur Paros, comme les pièces merveilleusement'ciselées de MM. J. M. de Hérédia et Henri de Régnier, ou les doux et un peu tristes poèmes de M. Auguste Dorchain, sont à peu près ignorés du public. Et bien en a pris à M. Sully-Prudhomme d'écrire Le Vase brisé, que récitent toujours les jeunes provinciales à marier, après avoir estropié sur le piano Vlnvitation à la valse de Weber.
Les causes d'une telle désuétude sont multiples et seraient trop longues à examiner ici. Qu'il suffise donc de constater et de déplorer un tel état de choses.
Et pourtant, parmi nos poètes délaissés, il en est un dont les vers s'achète^nt et qui est, comme dit Boileau, « connu dans les provinces ». Encore assez artiste pour ne point déplaire aux lettrés, il soit aussi, par un ton doux et fami-
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lier, toucher le peuple. C'est M. Eugène Manuel, que M. Coquelin a si justement nommé « un poète du foyer ».
M. Eugène Manuel aura duré dans la vie littéraire plus d'un âge d'homme. Aussi faul-il le louer d'avoir aujourd'hui recueilli en volumes ses Poésies complètes. Quelques-unes d'entre elles, inspirées par le patriotisme le plus ardent à la fois et le plus éclairé, datent d'un temps où je n'étais pas encore dans cette « vallée de larmes » : Pendant la quene^ Pour les Blessés^ les Pigeons de la RêpubUqiif*, Défaillance^ Bonjour bon an^ et cet iambe admirable sur la Mort d^ Henri Regnault. Car M. Manuel fut, durant l'année terrible, le chantre des espérances et des revers de la patrie. Que de douleurs publiques et de souffrances humaines n'a-t-il point pansées!
Ce qui d'abord nous frappe et nous touche dans les petits poèmosde M. Euj:;ène Manuel, c'est que tous trahissent un grand amour dos hommes
EUGEiNE MANUEL 289
et des choses. Sa compassion pour les malheureux n'est point hautaine com me celle d'un Alfred de Vigny ou triviale comme la pitié de tel autre. Elle est profondément sincère, et cela se sent. Aussi devait-il chanter les menus incidents de la vie, ceux auxquels personne ne prête attention. Tout lui est matière à faire des vers : une dispute de chiffonniers pour un tas d'ordures, une pauvre prostituée aperçue le soir dans une rue déserte à la lueur blafarde des réverbères, une visite au cimetière, le départ pour Nice d'un jeune malade qui n'en reviendra pas,... etc.. Dans les longs voyages que lui imposent ses fonctions d'inspecteur général de l'Université, M. Manuel consacre encore ses loisirs à la Muse. La statue de Lamartine, la tombe de Brizeux, les longs couchers de soleil, le soir, sur la lande, lui inspirent de douces et mélancoliques rêveries. 11 pourrait, lui aussi, dire comme Ovide :
Quidquid tentabam scribere, versus erat.
Mais CCS vers me touchent surtout, qu'il adresse souvent à la compagne admirable et dévouée de
sa vie. Ils laissent deviner quelle bonne grâce et quelle intimité régnent encore après longtemps dans le foyer du porte. Et, malgré moi, je songe à Philémon f t Baucis.
Relisez plutôt ce sonnet :
Ld misère de Thomme a fait mon épouvante :
Je sens les maux, je vois les pleurs, j'entends les cris.
J'ai fait chanter la plainte attristée et savante,
Et trouvé sous mes doigts quelques vers attendris.
Mais toi," tu fais rougir cet art dont je me vante,
Car tu vas droit à ceux qui souffrent, cœurs aigris.
Ma pitié n'est qu'une ombre, et la tienne est vivante.
Je gémis, tu secours; je parle, tu guéris.
Que vaut contre le mal un son que l'air emporte?
Ah ! que ta foi tenace est plus haute et plus forte !
C'est toi qui veux : agir est tout, rêver n'est rien.
Obstacles ni dédains ne lassent ton courage.
Je dis : « Que ferons-nous ? »> Tu réponds : « A l'ouvrage ! »
Et ton vieil écolier s'instruit encore au bien.
Quelque niais sans doute trouvera cela bien « plat » et y cherchera vainement « l'écriture ». Eh bien î quitte à passer pour un « philistin », j'avoue sentir ce charme-là. Je confesse que ce qui surtout mo plaît en M. Eugène Manuel, c'est que tout chez lui se surbordonne au sentiment (Jont l'expression la plus forte est aussi la plus
simple et la plus naturelle. Il n'est d'aucune école, ses vers sont seulement « humains » et c'est pourquoi ils resteront. Les modes varient, mais le cœur et les sentiments demeurent toujours les mêmes. On apprendra toujours dans les écoles la Petite Chanteuse. Vous vous rappelez le sujet. Une petite mendiante, le longdes pelouses du Bois, poursuit les passants, se plaignant et demandant Taumône. Mais dès qu'on lui a donné, ses larmes se sèchent, et elle court dans l'herhe en chantant. Puis, de nouveau elle accoste les passants et recommence sa plainte et sa prière...
Mais quand elle arriva vers moi, tendant lamain, Avec ses yeux mouillés et son air de détresse : " Non, luidis-je. Va-t'en et passe ton chemin, Jeté suivais; il faut, pour tromper, plus d'adresse. Tes parents t'ont montré cette douleur qui ment! Tu pleures maintenant, tu chantais tout à l'heure!» I/enfant leva les yeux et me dit simplement : « C'estpourmci que je chante, et pour eux que je pleure! »
Il faut féliciter le poète de cette gracieuse réponse qu'il prêle à sa petite mendiante. La bonté naturelle de son cœur s'y dévoile tout entière, qui ne défend aux pauvres ni la joie ni l'oubli.
Et ce qui me plaît encore dans les vers de IM. Manuel, c'est cet optimisme candide et consolant qui consiste à croire que l'iiomme est un animal naturellement doux et bon, que notre monde est le meilleur des mondes possibles et que ce qu'il y a de plus excellent en ce monde, c'est encore l'Univorsilé de P'rance, qu' «après le pain, l'instruction est le premier besoin du peuple », qu'il n'y a point de meilleur placement que la vertu parce qu'elle est toujours récompensée, que ceux qui apprennent bien à lire et à écrire et ne manquent jamais l'école réussissent toujours et enfin que depetitesligacs de douze syllabes chacune, rimant ensemble, comme ces deux-ci, sont forcément de la poésie :
Puis on veut être utile, étant célibataire, J'ai des sociétés dont je suis secrétaire*.
On n'a guère moins raillé ce dernier vers que celui de Goppée :
C'rtail un tout pi^tit épicier de Montrouge.
Oh! je ne vous dirai pas que, comme dit Cyrano, ce verslà « vous envoie dans les étoiles » ;
' I.i\s Ouvriers.
mais enfin, la langue en est correcte, le tour
concis et puis, cela dit si bien ce que ça veut direl
C'est donc dans ces deux volumes des Poésies complètes de M. Eugène Manuel qu'il faudra chercher les premiers chefs-d'œuvre de cette poésie intime et populaire, dont Sainte-Beuve avait donné, après Wordsworth, le premier exemple dans les Poésies de Joseph Delonne, car l'auteur de la Petite mendiante Ta tenté presque en même temps que Goppée, sinon avant lui. Je le dis, d'abord parce que c'est vrai ; et ensuite parce que je crois que M. Manuel tient à ce qu'on ne l'ignore pas.
Pour moi, je viens de feuilleter avec plaisir ces deux volumes. En dépit d'une tendance un peu naïve à moraliser les masses et qui décèle l'inspecteur général de l'Université, ils enseignent la justice, la bonté, la noblesse morale, la charité et la résignation. Sous une forme moins simple et plus audacieuse, il est des poésies plus vulgaires.
JULES DALOU
JULES DALOU
Celui dont le nom emplissait hier les colonnes des journaux et auquel le Président de la République, — au milieu de l'effervescence populaire et devant Tceuvre dressée toute droite, fière et superbe entre les deux monarques stylites de la place de la Nation, — offrait la cravate de commandeur de la Légion d'honneur, ne doit sa fortune et sa gloire qu'à un labeur consciencieux et sans relâche. Fils d'un modeste ouvrier gantier, il eût, comme beaucoup d'écrivains et d'artistes, dans notre société démocratique oii presque toujours le talent monte d'en bas, une jeunesse pauvre et dure, des débuts lents et pénibles. Cependant, des rôves de gloire flottaient déjà confusément dans son cerveau, de vagues aspirations vers une vie noble et toute vouée à l'art montaient à son cœur, et il avait
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comme une conscience indécise de ce qu'il pourrait un jour. Et les réalités mesquines d'une existence étroite et la nécessité de gagner son pain quotidien, loin de décourager cette volonté énergique, stimulèrent au contraire ce robuste talent.
Il ne s'est jamais plaint, que je sache, des épreuves qu'il dut surmonter, étant de ceux qui se dérobent aux interviews de réclame et ne prétendent livrer au public autre chose que leurs œuvres. Je ne crois pas que Dalou ait jamais beaucoup joué du « prière d'insérer ». Sa biographie, elle est tout entière dans sa carrière d'artiste lentement poursuivie; son histoire, c'est l'histoire de son œuvre. L'homme, en elTet, n'a rien de ce cabotinage emphatique et bavard qui, de nos jours, se lait de moins en moins rare. De petite taille, mince et d'apparence chétive, la tête enveloppée d'un de ces bonnets à oreilles comme on en voit à Dante sur les héliogravures, le visage émacié et marqué de cette fatigue intellectuelle qui affine et ennoblit la régularité vulgaire des traits, il vit éh)igné du monde, seul avec son rôve, dans son atelier
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désert et tranquille de l'impasse du Maine. A qui le connaît peu, il risque de laisser l'impression d'un « froid », d'un silencieux et d'un sauvage. On l'a dit, il le dit lui-même, et je le répète d'autant plus volontiers que je ne m'en suis jamais aperçu. Il m'a conté sa vie avec ua tour savoureux de modestie tranquille et de bienveillante ironie. Avec tout ce qu'elle contient de sincérité, de traverses et d'efforts, elle fait songer à celle de cet autre enfant de Paris, le fils du typographe Michelet. Pour narrer décemment la vie de Jules Dalou, il faudrait la plume charmante de cet exquis Giorgio Va sari.
Il suivit d'abord, avec la régularité et l'application d'un étudiant pauvre, les cours de cette Ecole des arts décoratifs, en ce temps-là, moins pompeusement nommée « petite école ». Son professeur n'avait que vingt-cinq ans, mais il s'appelait Garpeaux. Est-ce une illusion, mais il me semble retrouver, de-ci de-là, dans certaines œuvres de Dalou quelque chose du mouvement et de la grâce de Garpeaux?
Pourtant, le sculpteur des monuments de
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Lavoisier et de Delacroix n'eût, à proprement parler, point de maître, et ne suivit jamais d'autres enseignements que ceux de la nature. Il ne fréquenta point à l'École des beaux-arts, ni aux ateliers officiels, pensant avec Montaigi.e que la nature est « le seul mirouer où il nous fault regarder ». Il est l'ennemi déclaré des « formules » et croit (avec quelque raison, il me semble), que l'Ecole, profitable aux médiocrités qu'elle pousse à l'imitation et forme au convenu « qui plaît », ne saurait qu'être nuisible aux autres. Si elle ne les éteint pas en les encourageant dans une voie oii les succès sont rapides et faciles, du moins peut-elle retarder l'éclosion de leur originalité. Oh! je sais bien qu'il ne faut pas généraliser et qu'il y a toujours et partout des exceptions ; mais il se pourrait bien qu'elles confirmassent la règle. J'ai vu dans l'atelier de Dalou certain bas-relief fait à l'École des beauxarts par Garpeaux, à l'époque de ses débuts : Joseph reconnu par ses frères. Cette œuvre où se retrouvent tous les procédés, tout le poncif et le convenu officiels, rappelle le groupe de la Danse, à peu près comme un devoir de bacca-
JULES DALOU 301
lauréat, un article de Sainte-Beuve. Il fallut à Garpeaux dix longues années pour reconquérir sa personnalité.
Les idées de Dalou se rapprochent donc un peu de celles du grand Rude qui prêchait avant tout le respect de la nature. Mais Rude ne croyait point que l'art y pût rien ajouter. En cela, il se trompait, car, en copiant la nature, l'artiste y joint sa personnalité et, partant, la dépasse ou du moins produit autre chose qu'elle. Et pourtant il avait raison en ceci que, — mal gré le mot de Pascal : « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux ^ », — l'œuvre d'art est toujours inférieure à l'œuvre de nature. Comme Rude, il croit encore qu'il faut toujours copier la nature, même en imaginant d'après elle; qu'il ne faut jamais imiter personne et qu'un maître doit être un conseiller et jamais un modèle. Pour lui, le premier devoir de l'artiste est d'être lui-même, c'est-à-dire de réaliser la part d'originalité que la nature lui a départie.
1 Pensées, VII, 31.
D'aucuns trouveront ces préceptes modestes ou subversifs; il n'en demeure pas moins que leur observation, môme étroite, risque moins d'égarer que n'importe quelle autre esthétique.
On va inaugurer ce matin, sous les arbres du Bois de Boulogne dépouillés par Thiver de leur parure, le monument que Dalou a consacré à la mémoire d'Alphand. Il s'y est heureusement affranchi des traditions et des formules de l'art allégorique pour nous rendre, avec une mâle sobriété, l'ingénieur et l'homme. Le corps légèrement penché en avant et dans cette attitude familière que nous a conservée déjà le tableau de M. Alfred Roll, on reconnaît tout de suite celui que les employés et les ouvriers de la Ville n'appelaient plus, avec une respectueuse familiarité, que « le Père Alphand ». La variété et la vie régnent dans cette composition, toute taillée dans la pierre. Autour du socle qui porte Alphand, sont groupés les principaux collabora-
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tours de son œuvre. Au premier plan, MM. Bouvard et Huet; puis, un peu en arrière, M. Roll, avec sa belle figure fine, souriante et douce, et Dalou lui-môme, heureux de reconnaître ainsi tout ce qu'il doit au concours d'Alphand. Ce qui, pourtant, me gâte un peu ce monument, c'est le socle où Alphand est perché à l'^jSO au-dessus du groupe qui l'entoure. Sans doute M. Dalou a voulu mettre ainsi son personnage principal plus en évidence; mais enfin, quand Alphand voulait causer à MM. Roll, Dalou, Huet et Bou^ vard, selon toute probabilité, il ne grimpait pas sur une table ou un tonneau.
En remettant, au nom du comité, ce monument à la Ville de Paris, M. Mesureur ne sera que l'interprète des sentiments unanimes du peuple de Paris envers le Dauphinois qui aima tant leur ville qu'il en fit la plus belle cité du monde.
EMILE ZOLi
EMILE ZOLi
C'est en feuilletant les neuf volumes du /oî^rna/ de ses vieux amis Edmond et Jules de Goncourt que Ton voit se profiler le mieux la physionomie morale et intellectuelle de M. Emile Zola. Dans ces notes prises sur le vif et péniblement « écrites » chaque soir par les deux frères, — sinon avec une courtoise discrétion du moins avec une scrupuleuse exactitude, — il apparaît en pleine lumière et tel qu'il est en réalité : laborieux et volontaire, consciencieux et probe, à la foisâprement pessimiste et naïvement confiant dans le bonheur parfait de l'humanité future.
Son visage est l'image exactement reflétée de sa personne morale. Le front est, comme celui de son abbé Pierre Froment, « vaste comme une tour » (?) et barré de plis profonds; dissimulés
308 QCELQIES-LNS
SOUS le lorgnon, ses yeux de myope qui, parce qu'ils voyaient péniblement n'en regardèrent que mieux et de plus près, expriment l'inquiétude, la fatigue et la bonté ; la boucbe forte, à la mâchoire proéminente, est faite pour 6lre entendue de gré ou de force. Et sur tous les traits est répandu un air de tristesse, de rude franchise et d'obstination tenace.
Ce qu'il y a en M. Emile Zola de pluséminent, c'est la volonté. Parti de rien, il est arrivé par son seul vouloir où il a voulu et comme il a voulu. On connaît assez ses origines et ses pénibles débuts. Né à Paris, de parents établis en Provence, il passa ses premières années à Aix, où son p^rc était ingénieur, puis vint à Paris terminer ses études. C'est alors que la mauvaise fortune le visita. Sans position, sans titre, sans môme un diplôme de bachelier, il se trouva réduit d'un coup au plus absolu dénuement et contraint d'accepter, pour gagner son
pain, un emploi inférieur dans une maison de librairie. Loin de le décourager, l'adversité ne fit qu'aiguillonner son ambition. Et lorsque, le soir, après une journée de rude labeur, il rentrait dans sa froide et pauvre chambre, il prenait enclore sur son sommeil quelques heures pour travailler et pour écrire. C'est ainsi qu'il composa les Contes à Ninon. Aussi l'un des mots qu'il emploie le plus fréquemment est le mot conquérir. Gomme lui-même, la plupart de ses héros sortent d'une petite ville provençale pour marcher à la conquête de Paris, traçant peu à peu leur sillon de la.même allure pesante. Le succès vint à pas lents, quand soudain, après r Asso)mnoir /\\ se déchaîna. Depuis, M. Zola est arrivé à la gloire et à la fortune. 11 n'en continue pas moins à travailler chaque jour régulièrement et péniblement.
« Que d'heures terribles, dit-il, dès le jour où je commence un roman !... Et quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! Non pas cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans r^adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a
rt'clline cassée '. » Et ailleurs il ajoute: « J<' pleure encore de rage sur mes manuscrits, je me traile d'idiot vingt fois par matinée, je ne lance pas un livre sans le croire inférieur à ses aînés 2. » Sa biographie tient en ces quelques lignes, elle est celle d'un travailleur uniquemeul acharné à sa tâche. Et Ton pourrait, à propos de lui, rappeler le mot de Buffon sur le génie qui « n'est qu'une longue patience ».
Bien qu'il s'en soit toujours énergiquemcnt défendu, M. Zola est un poète et un poète épique. H est créateur, ses personnages vivent, et non seulement les principaux, mais aussi les moindres, les amis et les parents de Coupeau dans VAssom- 7noii\ la valetaille dans Pot-Houille, les paysans dans la Faute de Vabbé Mourc/. Il est encore évocateur et sait souffler la vie aux choses inanimées elles-mêmes et leur donner une ampleur
' L'iH'Aivre, p. 3:i3.
- Les liomanciers Saturalistes.
puissante qu'elles n'ont point peut-être en réalité. C'est ainsi que le parc du Paradou [la faute de Vahhé M oif?'et), les Halles grouillantes [le Ventre de Paris), le cabaret du père Colombe (/'^5S6>mw202V), le magasin de Mouret [le Bonheur des dames), l'Océan [la Joie de vivre), la locomotive « La Lison » et le mouvement bruyant d'une grande gare [la Bête humaine), vivent d'une vie surhumaine et terrible. Et comme tous les poètes épiques, il use des épithètes « homériques » et des signes particuliers. Dans Pot-Bonille par exemple, ce sont: l'oncle Bachelard u au nez rouge », Duveyrier « aux taches sanguinolentes », Vabre « à l'œil gauche tiré par la migraine », etc., etc.
Mais si de cette colossale épopée des Bougon- Macqnart se dégage une impression de vie profonde, vaste, illimitée, il s'en exhale aussi une infinie tristesse. Aux yeux de M. Emile Zola, la bestialité et l'imbécillité sont le fonds même de l'homme. C'est pourquoi il a fouillé et étalé dans toute leur hideur les plaies secrètes de la chair [Une page dWmour) el réduit l'amour à un besoin tyrannique [Pot-Bouille). Nul enfin
n'a plus âprement et plus puissamment que lui commenté le mot de Lucrèce ;
Medio de fonte leporum surgit amari aliquid.
C'est par là qu'il me seaible échapper aux reproches d'immoralité et de spéculation sur les mauvais instincts du lecteur, que n'ont jamais manqué de lui faire ceux-là précisément qui achètent ses livres pour y trouver de l'immoralité, voire de l'obscénité. Et si la Terre est une œuvre forte, ce n'est assurément pas parce qu'une jeune paysanne y préside à l'hymen d'un taureau. M. Zola juge que la réalité est ignoble et il l'a peinte telle qu'il l'a vue. Puis, nous ne savons pas si la peinture du vice nous y excite ounousendégofite. C'est affaire de culture morale et de lemp;irament. M. Zola nous dit, dans la préface de rAssonimoh\ avoir fait œuvre éminemment morale en montrant le vice sous des couleurs dégoii tantes. Au demeurant, sa théorie est celle des Lacédémoniens qui faisaient soûler des esclaves devant leurs enfants (ju'ils prétendaient, par un tel spectacle, éloigner à loni jamais do rivrognerio. l{(Mississni<'n(-ils?
Je n'en sais rien. Quant aux livres de M. Zola je crois qu'ils n'ont jamais « débauciie » que ceux qui l'étaient déjà avant de les lire; et, pour être franc, je ne crois pas non plus qu'ils aient ramené beaucoup de vauriens à de meilleurs sentiments. Donc, tout compte fait, je ne crois ni à leur bonne, ni à leur mauvaise ir.nncnce.
M. Hyacinthe Loyson a, fait durant le mois dernier, une série de conférences qui retentissent encore dans tous les cœurs sensibles à l'éloquence. Ils sont nombreux en France; car nous sommes restés superstitieux du culte de l'Hercule gaulois et nous aimerons toujours ces mortels heureux dont les lèvres tendent des chaînes d'or jusqu'à nos oreilles. N'est-il donc point à propos de conter la vie si belle de ce prédicateur laïque avec la pieuse naïveté d'un Jacques de Voragines sceptique et désabusé et d'esquisser son portrait avec les couleurs effacées et douces du doux Jean Breughel de Velours. L'hagiographc et le peintre auront du moins, pour racheter leur faiblesse, l'avantage d'aimer leur modèle.