‹ Quelques vues générales sur le romantisme françaisChapitre 7 sur 7 · EN LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

EN LITTÉRATURE

L'étude à laquelle nous venons de consacrer une série de leçons nous a permis de dégager les éléments essentiels d'inspiration qui caractérisent le romantisme. De toute cette étude il ressort clairement ce fait : c'est que le romantisme marque l'avènement non seulement d'une littérature nouvelle, mais aussi d'une nouvelle psychologie. S'il est vrai, comme le dit Mme de Staël, que la littérature est « l'expression de la société », l'époque romantique nous révèle une société nouvelle ayant un état moral très complexe ; les gens de cette société ont des âmes tout autres et de tout autres manières de penser, de s'affecter, d'imaginer et d'aimer qu'à l'époque classique. Gela est un fait indéniable ; et voilà pourquoi, Messieurs, j'ai voulu vous présenter une étude sommaire, mais cependant aussi complète que possible, de ce que j'appellerai les éléments psycholcgiques et moraux du romantisme.

Ce que nous avons maintenant à examiner dans la deuxième partie de ce cours, c'est la question d'art, c'est la technique et particulièrement la poétique dramatique du romantisme. En effet, l'expression de littérature nouvelle implique un nouvel idéal littéraire, de nouveaux moyens d'exécution, une langue littéraire nouvelle, enfin une nouvelle conception du théâtre et de la poésie. Toutes ces nouveautés, le romantisme les a introduites dans la littérature française. Et qu'on ne dise pas que le romantisme n'aurait été qu'une révolte contre l'idéal classique, contre les anciennes règles et les vieilles traditions : cela n'eût été qu'une œuvre négative. Le romantisme a fait plus : il a fait une œuvre réellement positive en opérant une refonte générale de la littérature dans ses motifs d'inspiration et de la langue dans les ressour-

ces qu'elle fournit à l'exécution des œuvres d'art littéraires. Par là le romantisme marque bien un pas en avant dans l'évolution générale de la littérature française.

Ici permettez-moi, Messieurs, de revenir en arrière et de vous rappeler un fameux épisode littéraire de la fin du xvir3 siècle : la querelle des anciens et des modernes. Vous connaissez cette controverse soulevée par Perrault et sa lutte contre Boileau ; celui-ci représentait les « anciens », les traditions, les règles consacrées ; Ch. Perrault était le chef des « modernes » et l'apôtre du progrès.

Le progrès ! vous savez quelle étrange magie est attachée à ce motet quelle brillante fortune il a faite depuis deux siècles, en philosophie avec Gondorcet et Mmc de Staël, puis dans les idées politiques et sociales de notre temps, dans les sciences, dans la vie économique et industrielle.

Ce mot, c'est Ch. Perrault qui l'introduisit le premier en littérature. L'idée de progrès, chaudement accueillie par les esprits scientifiques, tels que Fontenelle, fut l'objet de vives critiques de la part des littérateurs. Ceux-ci prétendaient (et là ils avaient raison) que les œuvres de la littérature ne sont pas comparables aux travaux scientifiques ; qu'en littérature on ne peut appliquer des méthodes rigoureuses et exactes comme dans les sciences, et qu'ainsi le progrès, dans le sens absolu du mot, est impossible; enfin qu'il y a toujours en littérature à faire la part du génie individuel, élément qu'on ne peut déterminer d'une manière positive et qui est essentiellement quelque chose d'inattendu, échappant à toute prévision.

Ces critiques faites, reste qu'il y avait dans la théorie de Perrault quelque chose de juste et que je voudrais dégager. C'est l'idée dont nous sommes tous aujourd'hui convaincus, qu'il ne faut jamais rester stationnaire, pas plus en littérature qu'ailleurs; mais qu'il faut toujours aller en avant, marcher avec les années et avec les événements, suivre le cours des idées générales de son temps, c'est-à-dire les observer, les comprendre, les discuter et en vivre comme le font les contemporains; c'est ce qu'on appelle « être de son temps ». Se désintéresser des idées qui occupent les autres hommes, c'est résolument se mettre à part et rester en dehors du mouvement général d'une époque.

!1 estbicn évidentqu'un particulier a le droit de vivre àsa guise,

de se tenir à l'écart et de se confiner en son coin. Mais la littérature peut-elle faire de même ? Pour exercer quelque influence, ou simplement pour intéresser, pour se faire écouter, pour être vivante, elle ne doit pas rester indifférente aux événements, aux idées, aux préoccupations de l'époque. Sinon elle se place ellemême en dehors et comme « en marge » de la vie intellectuelle et morale, elle n'offre plus d'intérêt actuel, elle parait dénuée de vie et de fond réel ; elle n'est plus alors qu'une œuvre de « dilettantes », faite pour amuser des dilettantes et de beaux esprits désœuvrés ; ce n'est plus que de « l'art pour l'art », au plus mauvais sens de cette célèbre formule.

Or cela, c'est précisément le défaut général de notre littérature classique des xvne et xvnr3 siècles, considérée dans ses plus hautes manifestations, la poésie, le théâtre tragique.

Etablissons, si vous le voulez bien, Messieurs, le bilan poétique et dramatique de ces deux siècles.

La poésie est d'une pauvreté désolante. Le xvii6 siècle n'a guère qu'un poète, c'est La Fontaine, que ses contemporains n'ont pas su apprécier à sa juste valeur. Longtemps on n'a vu dans ses fables que de petites histoires d'animaux et des scènes puériles (1); on n'a pas compris qu'il s'était servi d'animaux pour faire la peinture des principaux types de la société de son temps. Quant au courant de délicieuse poésie naturaliste qui anime ses meilleures inspirations (et il faut ajouter aux fables certaines pièces des Poésies diverses), cela était lettre morte pour les beaux esprits des salons du xvne siècle.

Avant lui, quelques stances de Malherbe; de son temps, certains morceaux lyriques des tragédies de Racine: voilà à peu près tout ce que peut revendiquer la poésie. Et, après Racine, il faudra attendre jusqu'à André Ghénier.

Et cette poésie si pauvre, vous savez quel en est le grand défaut ;

(1) Je ne sais pas si notre siècle comprend beaucoup mieux La Fontaine,. dont on l'ait étudier et apprendre par cœur les fables aux enfants sous prétexte qu'elles sont très amusantes ; en réalité on oublie la philosophie profondément pessimiste et ironiste dont elles sont l'expression et qui est, je crois, peu à la portée de l'enfance. Il y aurait peut-être à tenir compte des réflexions faites à ce sujet par Rousseau et Lamartine. Mais la sainte routine n'almet pas qu'on la dérange dans sa douce quiétude.

Ch. Perrault l'avait entrevu (i), et Victor Hugo Ta signalé dans sa belle Préface des Odes de 1824 : c'est d'être toute remplie de mythologie et « d'adorer les dieux païens » ; et ce qui aggrave encore le mal, c'est qu'elle les considère comme de simples machines poe'tiques (2). De là ce quelque chose de factice, d'artificiel, que présente en général la poésie classique, ainsi asservie aux souvenirs du paganisme, à des traditions venant de l'antiquité et à des conventions plus ou moins arbitraires ; de là, par suite, le médiocre intérêt que nous offrent aujourd'hui des productions ainsi conçues, quel qu'en soit d'ailleurs le mérite au point de vue de l'exécution.

Il y a cependant au xvue siècle bien des questions d'un intérêt vivant et durable : ce sont les questions philosophiques et religieuses. Elles trouvent leur expression dans quelques ouvrages en prose, destinés à un très petit nombre de lecteurs. A la fin du siècle, apparaît un dernier livre, œuvre d'un pénétrant moraliste, les Caractères de La Bruyère : cet ouvrage très lu, très répandu, annonce le xvmc siècle, qui sera le grand siècle de la prose.

Une des plus nobles distractions du xvuc siècle, c'est la tragédie. Mais ce genre est le triomphe des règles artificielles, des conventions bizarres, des traditions surannées et douteuses. Des personnages empruntés à l'antiquité, des Grecs, des Romains, des rois et des reines, de graves conversations en style noble avec des confidents guindés, des intérêts politiques ou sentimentaux réduits aux limites étroites d'une action régie par les trois Unités, voilà les éléments du théâtre tragique. Il faut mettre à part Racine, qui est un artiste incomparable; avec Racine, la tragédie classique est portée à son maximum de puissance et de beauté ; Racine met dans ce genre factice son merveilleux génie de poète et d'écrivain, en même temps que sa science profonde de psychologue. Ce qui fait son œuvre admirable, c'est la vérité de ses éludes du cœur humain : voilà ce qui est impérissable dans son théâtre, voilà ce qui restera toujours d'un intérêt actuel et poignant ; il ne faut pas se lasser de le dire.

(l)Dans la préface du Saint-Paulin H>86.)

(2) Le xvue siècle, époque de grande foi, était absolument païen eu poésie. Il était convaincu avec Boileau qu'un poème en vers ne pouvait se passer de certains « ornements reçus )> et traditionnels fournis par « ces dieux éclos du cerveau des poètes » {Art Poétiq., III. v. 194-6). Il étail toul aussi convaincu que 1 1 h I < i ics lielions mythologiques aux « vérités » de l'Evangile (ni été une impiété (Ibid., \. 200-204). Amsi le paganisme poétique du wii Biècle était le résultat d'une erreur historique combinée avec un scrupule religieux.

Mais en dehors de ces belles « études » d'analyse qui caractérisent l'art racinien, en quoi nous inte'ressent toutes ces pièces à sujets antiques? Que nous importent les Andromaque, les Agamemnon, les Mithridate, les Néron, etc.? Que nous font à nous, hommes d'aujourd'hui, les affaires de ces gens-là? Je dirai comme Beaumarchais: « Que me font à moi, sujet paisible d'un Etat démocratique du xixe siècle (j'arrange un peu le texte de Beaumarchais), les révolutions d'Athènes et de Borne,... la mort d'un tyran du Péloponèse, le sacrifice d'une jeune princesse en Aulide? » Certains critiques n'ont voulu voir dans ces paroles de Beaumarchais qu'une pure et simple « boutade » ; c'est là une erreur : Beaumarchais fait toute une théorie, que je vous exposerai dans quelques leçons et où il y a, je vous assure, beaucoup devrai. Oui, tous ces anciens, ces Grecs, ces Romains, sont trop loin de nous pour nous intéresser ; s'en occuper est l'affaire des érudits ; au théâtre, ils nous sont devenus insupportables.

Et croirons-nous que les seigneurs et les belles dames du xviie siècle s'y intéressaient plus que nous ? Ce qu'ils cherchaient dans la bouche de ces héros de tragédie, c'était l'expression de sentiments tendres, galants ou généreux, c'étaient de fines dissertations psychologiques ou encore d'ingénieuses et discrètes allusions à telles ou telles particularités de la vie de cour. Il y avait bien alors cependant de graves questions, très actuelles, très préoccupantes : la controverse entre Descartes et Gassendi ; la querelle du jansénisme, l'injuste guerre de Hollande, suivie des graves erreurs politiques de Louis XIV, les conquêtes en pleine paix, la révocation de l'Edit de Nantes, etc. Mais il était interdit de parler politique ; les questions philosophiques étaient l'apanage d'un petit nombre d'hommes. C'était le régime du pouvoir absolu ; et l'omnipotente autorité royale était jalouse de veillera l'orthodoxie des idées en toutes choses ; ni liberté de pensée, ni liberté de conscience. Dans de telles conditions, qu'était-ce que la littérature, la poésie, le théâtre? Pas autre chose qu'un simple amusement d'oisifs et de beaux esprits amateurs. La comédie avec Molière pénétrait au fond du cœur de l'homme et livrait au ridicule ses sottises, ses travers et ses vices ; un jour, cette robuste comédie voulut tenter une œuvre d'assainissement social et osa démasquer hardiment l'hypocrisie religieuse : quel toile de toutes les puissances contre le Tartufe l Quel soulèvement de colères! Cinq années de luttes ; enlin le roi dut imposer sa volonté pour que la pièce fût jouée. La tragédie, avec ses nobles personnages antiques, ne pouvait faire ombrage à personne ; c'était bien l'art de luxe qui convenait à une société aristocratique. La tragédie représente excellemment

la littérature de cour, et la cour aimait la tragéiie ; elles étaient aussi artificielles l'une que f autre.

En somme, dans toute cette magnifique floraison de chefsd'œuvre où se manifestent le génie et l'art du « grand siècle », si l'on considère la poésie et l'art dramatique, on ne trouve guère que Molière, La Fontaine et Racine, dont les œuvres — et encore dans leurs meilleures parties — présentent un intérêt général et durable, dépassant le milieu et l'époque où elles furent écrites (1). Tout le reste intéresse aujourd'hui bien peu de gens en dehors des lettrés de profession.

Parlerons-nous du xvuic siècle ? En fait de poètes, combien en trouvons-nous? Un seul, André Chénier. Ce fut une des plus déplorables victimes de la Terreur; il est mort en pleine jeunesse, deux jours avant la chute de Robespierre (7 thermidor 1794), et s-ans avoir pu tenir toutes les promesses de son beau talent. On ne le connaît guère que par ses pastiches de l'antiquité, œuvres d'un art exquis, malgré une érudition parfois bien encombrante. Mais ce n'est pas là qu'était sa personnalité véritable; c'est dans les poésies intimes ou politiques qu'il faut la chercher, c'est là qu'il montre réellement un tempérament, une âme de poète. Il eût pu être le barde de la Révolution ou peut-être le Lucrèce de la science moderne.

En dehors de Chénier, il n'y a pas de poésie dans tout le xviuc siècle. Car je me refuse, comme bien vous pensez, à donner le nom de « poésie » aux écrits en vers de Voltaire. J.-B. Rousseau, Ecouchard Lebrun, et autres ingénieux arrangeurs de syllabes, de chevilles et de rimes approximatives, tous disciples et héritiers deBoileau (2), plus ou moins habiles à pratiquer la doctrine dite

(1) Je regretterais de paraître atl'ecter un injuste oubli pour Corneille en ne le citant même pas. Il est certain que Corneille écrivait très mal (sauf dans quelques morceaux d'une facture très ferme) et que la structure de ses pièces est souvent bien maladroite. Mais le Cid contient des scènes d'amour pleines de fraîcheur, et Polyeucte est une œuvre de premier ordre par l'inspiration religieuse et l'héroïsme de la f>>i : c'est justement pour cela que le \\ir siècle, si i pria de mythologie grecque, n'a rien compris au christianisme militant de Polyeucte.

v'2) Je ne sais pas s'il y a encore des gens pour traiter Boileau de* poel ère que non. Pour moi, il n'est qu'un médiocre versificateur donl le grand tort a été justement de vouloir écrire en vers. On prétend quelquefois

classique de la prose mal rimée, du fatras mythologique et du style gris et neutre. Cette sorte d'écriture en vers était bien incapable d'exprimer les idées générales du xviue siècle; et c'est par la prose que se répandent les idées philosophiques, politiques et sociales, les grandes pensées, toutes les aspirations nouvelles, toutes les puissantes revendications qui travaillaient l'époque ; et cela, vous savez au milieu de quelles difficultés, de quelles persécutions, de quelles mesures oppressives qu'opposait au mouvement des esprits le despotisme du pouvoir royal ! C'est dans la prose que réside la vie du xviir3 siècle, c'est là qu'est son âme (1); la prose est pour lui plus qu'un organe d'expression, c'est un instrument de combat.

Tout ce mouvement, tout ce vaste renouvellement d'idées a une profonde influence sur la comédie; c'est là, dans les œuvres de Regnard, de Lesage, de Marivaux, de Sedaine, de Beaumarchais, que l'on trouve exprimées les idées et les mœurs de cette curieuse époque. Figaro, dans le Barbier et dans le Mariage, énonce des formules très hardies ; Figaro, ne l'oublions pas, représente les revendications du Tiers-Etat, la liberté protestant contre le despotisme, l'idée d'égalité s'insurgeant contre les privilèges.

Quant à la tragédie, que devient-elle dans tout ce remuement général? Elie végète. Elle a bien encore quelques moments d'éclat avec Voltaire; mais elle garde le vieux moule de Racine, les vieilles traditions issues du xvie siècle, les vieilles règles inventées par Chapelain, d'Aubignac et Boileau. Elle essaie, il est vrai, de se renouveler; mais l'innovation n'est pas très heureuse. Voltaire veut y faire entrer quelques-unes des pensées actuelles, philosophiques ou politiques, qui occupent les esprits. Quel est le résultat de cette tentative? C'est uniquement de rendre ridicules les personnages tragiques, puisqu'on prétend faire parler aux

trouver chez lui le type du vers classique ; c'est une des nombreuses erreurs qui constituent en grande partie ce qu'ilest d'usage d'appelercc la tradition)). Racine a écrit, en artiste consommé qu'il était, d'admirables vers classiques, d'une souplesse et d'une variété rythmique dont on ne s'est pas toujours assez rendu compte. Boileau n'a fait que gâcher le vers ; son vers est amorphe, dirai-je, sauf dans quelques formules, qui sonnent d'ailleurs assez fièrement, comme les quatrains de Pibrac. — Comme ces appréciations ne sont pas encore très courante-*, je me suis permis d'insister. J'aurais quelques autres idées sur Boileau, tout aussi peu classiques ; je suis prêt à les développer quand on le voudra ; et ce ne sont pas, qu'on veuille bien le croire, des juvenilia ni des jeux d'esprit.

(1) J'ai déjà signalé le lyrisme dans les écrits en prose de J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. — Voir plus haut, pages 9-13.

gens de l'antiquité ou du moyen âge le langage de l'Encyclopédie. Comme anachronisme, c'est assez réussi. Rappelez-vous Zaïre déclarant, avec la plus belle indifférence, que la religion n'est qu'une affaire d'éducation et cfue (c'est écrit en vers) « l'ins-tructi-on fait tout!... »

Vous voyez donc, Messieurs, à quoi se réduit le bilan poétique et dramatique des xvue et xvnr3 siècles. Pour l'un et pour l'autre, nous observons ce double phénomène : c'est dans la prose que s'expriment les idées générales, celles dont on vit, celles qui sont le fond de la vie morale, sociale et religieuse d'une nation ; c'est dans la comédie que se peignent les mœurs de la société et de l'état moral de l'époque. Et surtout pour le xvme siècle, il est d'un intérêt tout particulier de replacer les ouvrages de comédie dans le courant des idées générales contemporaines.

Mais pour la poésie, elle n'existe pas. Messieurs, vous entendez bien comme moi que je parle de cette haute poésie qui traduit les idées générales d'une époque et en fait l'harmonieuse et vivante synthèse. Cette poésie-là est une des gloires de notre siècle ; le xviie et le xvme siècles ne l'ont pas connue.

Et quant au théâtre tragique, qui représente le genre de théâtre le plus élevé, ce ne fut pendant deux siècles qu'un genre factice et conventionnel. C'était, répétons-le en nous résumant, un art de luxe, d'un caractère tout aristocratique, destiné à l'amusement de nobles dilettantes; c'était un art qui n'avait d'autre fin que soi-même, et restait, avec une majestueuse indifférence, absolument en dehors du mouvement des idées générales du pays.

Or voici où j'en veux venir. Je vous le demande, Messieurs; s'il est vrai que les arts n'ont réellement de raison d'être qu'autant qu'ils répondent aux besoins intellectuels et moraux d'une société, que pensez-vous que piït devenir un art qui s'était mis ainsi à part de la vie générale des esprits ? 11 devait forcément dépérir et s'éteindre. Et s'il m'est permis d'employer une comparaison, je dirai qu'un tel art était dans les mêmes conditions que la branche détachée du tronc principal d'oii elle tirait la sève nourricière et la vie ; la branche dépérit, se srche et meurt. La tragédie, elle aussi, était fatalement condamnée à mourir, dès qu'il se produirait de graves événements qui provoqueraient le réveil de la vie nationale.

Ces événements se produisirent en 1789 ; et avec quelle inlen-

site se développa dès lors la vie nationale en France, vous le savez comme moi. Que de choses en vingt ans ! C'est la Révolution française avec la lutte gigantesque contre la coalilion étrangère ; c'est la Terreur avec ses horreurs ; c'est le Directoire, le Consulat et l'Empire, avec la guerre perpétuelle contre l'Europe et une gloire sans égale ; c'est enfin, au bout de tous ces triomphes, l'invasion, la France vaincue et mutilée, les Bourbons ramenés sur le trône... Messieurs, que d'événements et combien ils avaient bouleversé les âmes! Que d'idées et d'émotions nouvelles! On peut dire qu'en 1815 l'âme française était tout autre qu'en 1789 ; elle était profondément transformée.

A cette société renouvelée, à cette âme transformée, il est bien évident qu'il fallait une poésie nouvelle, un théâtre nouveau. Et c'est en cela que devait résider le progrès à accomplir ; je dis « le progrès», au sens que j'attribuais tout à l'heure à ce mot ; le progrès, c'est-à-dire ce « pas en avant » dans l'évolution générale de la littérature, ce renouvellement nécessaire du fond et de la forme, cette adaptation enfin de l'art aux besoins d'une généralion nouvelle et avide de nouveau.

Quand Mme de Staël, en 1800, dans son livre de la Littérature, se proposait d'examiner « les causes morales et politiques qui modifient l'esprit de la littérature », elle exprimait pour la première fois l'idée féconde des rapports réciproques entre la littérature et l'état moral de la société. Cette idée a fait son chemin en notre siècle ; V. Hugo l'a formulée bien des fois dans ses poésies. Jamais V. Hugo n'a accepté « l'art pour l'art », c'est-à-dire l'art indifférent, détaché, pénétré de dilettantisme ; sa conception de l'art a toujours été celle d'un art « utile », je veux dire utile d'une utilité supérieure, dune utilité morale et sociale. C'est la même idée que M. de Vogué a si bien formulée en disant : « L'art doit se proposer une fin sociale ;... au lieu de se replier sur luimême, il doit s'élargir, exprimer toute la vie moderne, ramasser les foules qui lui échappent, atteindre le peuple par la simplicité et la sympathie. » (Regards historiques et littéraires.)

« Exprimer toute la vie moderne » : je ne saurais trouver une formule plus heureuse pour rendre ma pensée ; c'est là aujourd'hui, Messieurs, la fin très élevée et très noble que les esprits sérieux assignent à la littérature, à la poésie, au théâtre. Or rien ne fut plus étranger à l'art classique qu'une telle conception. C'est

ce qui explique d'ailleurs que l'époque classique n'ait pas créé de poésie populaire. Mmede Staël signale avec raison cette lacune (De l'Allemagne, 2e partie, ch. xi).

De même, en ce qui concerne la tragédie classique, Mme de Staël relève avec une parfaite précision tout ce qu'il y a de factice dans cet emprunt perpétuel de sujets aux Grecs et aux Romains, c'està-dire à des peuples qui avaient d'autres idées que nous et d'auires mœurs, d'autres manières de penser et de sentir, une tout autre civilisation et une religion toute différente. Car enfin cette mythologie dont notre théâtre s'est encombré et qui n'est pour nos auteurs classiques qu'un arsenal de fables où ils peuvent aller se fournir de moyens dramatiques et d'ornements poétiques, cette mythologie, dis-je, c'était la religion même des anciens; c'était l'objet de leur foi et de leur culte. Nos écrivains, en transportant dans notre littérature et sur notre théâtre une mythologie absolument étrangère à l'esprit des peuples modernes, ont commis une double erreur : 1* la première a été de vouloir exprimer des mœurs, des idées, des croyances qui ne nous intéressent en rien ; 2° la seconde, de fausser tout cela en mêlant à l'expression de ces choses d'autrefois des éléments tout modernes, comme, par exemple, en attribuant aux personnages de l'époque Homérique les mœurs, les sentiments, les habitudes de^langage du siècle de Louis XIV. — Voir Mmo de Staël, De t Allemagne, 2e partie, chap. xv.

La société s'étant renouvelée, la nécessité s'imposait de renouveler aussi la littérature. La vie de l'art, comme la vie individuelle et sociale, n'est qu'une perpétuelle évolution ; répétons ici l'excellente formule deMmede Staël, qui n'est que l'idée de Perrault reprise et élargie : « Rien dans la vie ne doit être stationnaire, et l'art est pétrifié quand il ne change plus. » (Ibid. chap. xv.) Il fallait donc sortir enfin de toutes les conventions vieillies et démodées ; l'œuvre de rénovation que Chateaubriand avait inaugurée dans la prose, dans le roman, il fallait l'accomplir dans tous les genres littéraires : au théâtre, il fallait renoncer aux règles factices, aux procédés étriqués, aux « marionnettes héroïques », dénuées de vérité et de vie, qu'essayaient encore de faire mouvoir — à l'aide de quelles ficelles usées t — les sommités dramatiques de l'époque impériale. Au théâtre, comme dans la poésie, cette œuvre de rénovation sera la tâche du Romantisme.

En 1810, au moment où Mn,c de Staël tentait de publier son livre Dfi l'Allemagne, les hommes qui avaient traversé la Révolution, qui avaient vu tout ce bouleversement du vieux monde européen, qui avaient fait avec Napoléon les glorieuses campagnes que l'on sait, avaient besoin d'autre chose que les émotions contenues et

discrètes de l'ancienne tragédie classique. « Vingt ans de Révolution, disait Mme de Staël, ont donné à l'imagination d'autres besoins que ceux qu'elle éprouvait quand les romans du Crébiilon peignaient l'amour et la société du temps. » (Ibid. chap. xv.) Stendhal, dans une lettre du 2 juin 1809, rapporte un mot bien caractéristique d'un jeune colonel : « Il me semble », lui avait dit celui-ci, « il me semble, depuis la campagne de Moscou, qu'Iphigénie en Aulide n'est plus une aussi belle tragédie. Je trouve cet Achille un peu dupe et un peu faible. Je me sens du penchant au contraire pour le Macbeth de Shakspeare. »

Quelques années plus tard, en 1820, Ch. Nodier constate que la « génération actuelle est impatiente de sensations fortes et variées » et que « les émotions réelles de notre siècle nous ont rendus, ditil, extrêmement difficiles sur les émotions romanesques. » Il fallait donc des œuvres littéraires, romans ou pièces de théâtre, faites pour répondre aux besoins moraux d'une nouvelle génération d'hommes; il fallait renouveler l'art dramatique et créer un théâtre neuf etjeune, actuel, intéressant, vivant. C'est ce que réclamait de toutes ses forces Stendhal : « Rien ne ressemble moins que nous », disait-il en 1823, « rien ne ressemble moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés et de grandes perruques noires, coûtant mille écus, qui jugèrent vers 1670 les pièces de Racine et de Molière. Ces grands hommes cherchèrent à flatter le goût de ces marquis et travaillèrent pour eux » ; et Stendhal demande qu'on- travaille enfin pour les hommes d'aujourd'hui, « pour nous, jeunes gens raisonneurs et sérieux, de Tan de grâce 1823.» — C'est précisément ce qu'entreprit de faire le Romantisme ; nous verrons comment il y a réussi.

Ekratum, page 47 : « La littérature est l'expression de la société » ; cette formule célèbre est de M. de Bonald ; ruais l'idée appartient à Mrae de Staël.

Page 1