‹ Quelques vues générales sur le romantisme françaisChapitre 6 sur 7 · LES REMÈDES AU PESSIMISME · texte numérisé non relu

LES REMÈDES AU PESSIMISME

En parlant de Musset et de ses poésies philosophiques, la question s'est déplacée peu à peu et très logiquement, d'ailleurs. Du pessimisme on passe tout naturellement, en effet, à l'examen des remèdes qu'il comporte. Déjà nous avons entendu Chateaubriand préconiser Faction, le déploiement de nos forces actives au service de quelque œuvre utile. D'autre part, Musset, comme Alfred de Vigny, nous recommande la foi. Le pessimisme n'est qu'une preuve de désarroi moral; le mieux est de se reprendre à une croyance religieuse, de mettre son espérance dans un Dieu juste et bon, de prier enfin : la prière rend à l'âme l'apaisement dont elle a besoin et, avec le calme, la force de résignation si nécessaire à l'homme pour supporter les assauts du mal.

Or, remarquez-le, Messieurs, ces conclusions de Musset, exprimées en si beaux vers, sont exactement les mêmes que celles de Pascal, le grand philosophe chrétien du xvne siècle. Gomme Musset, Pascal a senti le frisson d'effroi que provoque la vision <!«• l'infini : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Et avec quelle éloquence n'a-t-il pas exprimé la misérable condition de l'homme toujours désireux de vérité et « ne trouvant qu'incertitude », toujours avide de bonheur et « ne trouvant que misère et mort »! — « L'bomme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir

retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables. » (Pensées, édit. Havet, art. VII, paragr. 10 et 12.)' — Et dans cet état de perpétuelle inquiétude, dans cette poursuite fiévreuse et inutile de chimères insaisissables, l'homme ne peut trouver de repos en dehors de la foi. « L'homme n'est heureux qu'en Dieu. » (Art. VIII, paragr. U ; Cf. tout le paragr. 2.)

Ainsi donc, comme Pascal, Musset a osé regarder en face les éternels problèmes; et l'on peut répéter ici les vers de M.Sully- Prudhomme :

Des abîmes du doute où le néant commence Aux éternels sommets de l'espoir étoile, Il n'est pas de degrés dans la pensée immense Que n'ait franchi l'essor de ton génie ailé !

(A Alfred de Musset, dans le vol. Stances et poèmes, 186o-ti(5.)

Seulement la philosophie de Musset ne satisfait pas notre poète contemporain; elle lui paraît entachée d'incertitude et d'indifférence; elle lui parait décourageante. Je trouve le reproche bien sévère et peut-être un peu exagéré ; il ne peut guère s'appliquer, ce me semble, à la pensée religieuse qui anime la Lettre à Lamartine et V Espoir en Dieu. Mais ce qu'on peut dire, je crois, sans être injuste, c'est que la foi de Musset n'est pas très solide, c'est que son élan religieux n'a pas de soutien dans une grande énergie de volonté; Musset a toujours manqué de ce qu'on appelle « le caractère «.C'est lace que dit excellemment M. Sully Prudhomme :

... Je cherche en toi cette force qui fonde, Cette mâle constance, exempte du dégoût, Posant l'homme vainqueur sur la face d'un monde Qu'il a dû corriger pour y rester debout.

De nos jours, bien d'autres hommes de pensée, poètes ou philosophes, ont essayé d'aborder et tenté de résoudre les problèmes qui nous occupent. Taine pose la question à la fin de son admirable étude sur Byron ; il parle de cette « maladie du siècle » dont plusieurs générations ont ressenti les atteintes ; il montre la démocratie « excitant nos ambitions », la philosophie « allumant nos curiosités », l'une et l'autre sans nous satisfaire; la poésie disant « le bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite et l'homme avorté ou gâté » ; enfin cette idée dominant

toute notre époque, «qu'il y a quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure, et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord ». (Littérature anglaise, tome IV, pages 419-420.)

A cette difficulté s'offrent différentes solutions qui proposent, en somme, « de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier. » Aucune d'elles ne semble digne d'un homme ; et bien plus profonde est celle proposée par Gœthe : « Tâche de te comprendre et de comprendre les choses. » Comprendre les choses et soi-même, c'est se rendre compte qu'il y a des lois nécessaires, qui sont les conditions mêmes de l'existence, et les accepter simplement au lieu d'en gémir ou de s'en indigner comme on fait aujourd'hui. « La réforme des idées finit par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité du cœur. » (Ibid. p. 421.)

C'est le règne de la science qui s'affirme ainsi. Renan et Taine ont cru tous deux à « l'Avenir de la science » et à son triomphe souverain dans le monde moral comme dans le monde physique ou économique. Grâce à la science, l'homme serait délivré des maux qui l'oppriment; la science suffirait à régénérer l'homme, à lui relever le moral ; elle ferait ce « miracle » de donner à l'homme — le bonheur! C'a été l'utopie de l'école positiviste, utopie généreuse peut-être, mais surtout bien ambitieuse.

Aujourd'hui nous sommes devenus plus modestes ; nous pensons que le règne de la science peut donner des résultats magnifiques et illimités dans le monde économique, mais que ses effets dans l'ordre moral sont bien restreints et douteux. La science donne la sérénité à l'intelligence, c'est possible; elle satisfait aussi l'orgueil de l'homme et celte maladive « concupiscence de savoir » qui lui vient de loin. Mais que peut-elle pour les besoins moraux, pour le calme du cœur, pour les obscures espérances que l'âme porte en elle? Nous ne savons.

Et dans cet ordre d'idées, l'efficacité de la science est tellement douteuse que, depuis quelques années, une vigoureuse réaction s'est produite contre l'école positiviste et scientifique, et que nous voyons d'année en année s'accentuer davantage le réveil du spiritualisme, de l'idéalisme et dé la religiosité. Un des hommes qui mettent leur activité à encourager ce mouvement, M. Ferdinand Lrunetière, proclamait, il y a deux ans, l'absolue banqueroute de la 'ience. Tout dernièrement encore, dans la Revue des Deux- Monda du 15 octobre 1806, il publiait un article trrs important è propos de l'ouvrage anglais de M. Halfour, les Bases de lu Croyance. Dans cet article, qui mérite de vous être signalé,

M. Brunetière, après Montaigne et Pascal, argumente fortement contre la raison ; il la dit insuffisante à tout expliquer et même à fonder quoi que ce soit de solide ; il déclare qu'en ne peut ramener toutes choses à un système d'idées purement rationnel, qu'il y a dans le monde une grande place à faire à l'irrationnel, que l'irrationnel est peut-être ce qu'il y a de meilleur et de plus solide en nous, et qu'enfin, si l'on considère l'histoire générale de l'humanité, « il ne s'est peut-être accompli rien de grand ni de véritablement fécond qui ne contienne à son origine quelque chose d'irrationnel. »

Je m'arrête, Messieurs, et je vous laisse ces pensées à méditer. Tout ce que j'ai voulu, c'a été de vous tracer la suite des idées, dans cet ordre de choses, depuis Lamartine, Vigny et Musset, jusqu'aux penseurs de nos jours, jusqu'à Taine, Sully-Prudhomme, etc., et même jusqu'aux écrivains de l'heure présente. Chez les uns et les autres, nous trouvons toujours les mêmes préoccupations aiguës, instantes, troublantes et passionnantes ; et, sans parler uniquement des maîtres de la pensée, nous les retrouverions, ces préoccupations, chez tout homme qui prend la peine de réfléchir. Suivant la tournure d'esprit de chacun, suivant son plus ou moins de force de volonté, l'un saisit corps à corps les grands problèmes pour les étudier résolument; l'autre s'abandonne doucement à la foi pure et simple, qui vous laisse le calme de l'âme et ne se soucie pas d'examiner; d'autres enfin sont pessimistes et se laissent aller au découragement, à la morne tristesse et à la démoralisation.

Et j'entends par « démoralisation » ce complet affaissement du moral qui fait que l'on perd toute force de volonté, de résistance, de lutte, qu'on perd le souci de la direction de sa vie et de l'amélioration de soi-même, qu'on perd même enfin la notion du bien et du mal. C'est là, dirais-je, le pessimisme à forme déprimante : et sous cette forme, il est infiniment dangereux; c'est cette défaillance d'àme, ce manque de cœur, cette otOujxto dont parle saint Jean Chrysostome. 11 faut plaindre ceux qui en sont atteints; tristes héritiers du « mal du siècle», ils sont plus dignes de pitié que de mépris. Leur maladie s'appelle aujourd'hui « neurasthénie morale »; rappelez-vous l'infortuné Lazare de M. Zola, dans la Joie de vivre. A ceux-là il faut crier un énergique « Sursum corda ! » et rappeler avec le poète que l'homme vraiment homme porte en lui une force indomptable, qu'il a en lui-même assez de vaillance,

D'activé liberté, de génie inventeur,

pour triompher de l'espace et de la matière, et aussi du mal :

De là sa dignité, cette foi dans soi-même Qui révèle à ce roi sa divine onction, Et lui dit que son front convient au diadème, Sa poitrine à l'amour, son bras à l'action.

(Sully Prudhomme. A Alfred de Musset.)

Cette étude des principales formes du pessimisme était nécessaire pour achever l'analyse des éléments essentiels et caractéris tiques du romantisme considéré dans son fond d'idées et dans ses éléments d'inspiration. Tout cela était complexe et délicat à étudier. Et je ne prétends certes pas avoir traité complètement la question; je n'ai guère fait que l'aborder, que l'effleurer; il faudrait plus de deux eu trois leçons pour lui donner toute l'ampleur qu'elle comporte. Mais je crois vous en avoir nettement montré les points qui me semblent les plus saillants, et vous en avoir assez dit pour vous faire comprendre qu'il y a tout un courant d'idées et de sentiments, caractérisé par un point de vue pessimiste, de J.-J. Rousseau et de « Werther » à « René », de « René » à Byron, de Byron à Lamartine, Vigny et Victor Hugo; que les héros du drame romantique plongent dans cette atmosphère morale, et qu'il n'y a rien d'étonnant à retrouver chez certains des héros de' Victor Hugo, par exemple Didier et Ilernani, les teintes sombres du pessimisme.

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