SCÈNE YII
ISABELLE, CREVECŒUR.
CRÈVECŒUR
Voilà, belle cousine, un accueil un peu brusque, pour votre retour au pays natal ; mais les princesses errantes doivent s’attendre à de pareilles aventures.
ISABELLE, blessée.
Monsieur !.. (se contenant.) Avant tout, veuillez m’apprendre si je dois me regarder aussi comme prisonnière.
CRÈVECŒUR
Oui, certes, et l’usage que vous avez fait de vos ailes ne jus- > tifie que trop les ordres que j’ai reçus.
Mon départ du Plessis-lès-Tours n’a pas été une fuite volontaire. J’ai quitté la cour d’après l’ordre du roi, avec une suite choisie par lui et sous la protection d’un officier de sa garde.
CRÈVECŒUR
Un noble champion, vraiment!
ISABELLE
J’espère, seigneur comte, que sa personne sera respectée.
CRÈVECŒUR
Vous lui portez un intérêt...
ISABELLE
Qu’il a su mériter en s’acquittant de son devoir avec autant de courage que de délicatesse.
CRÈVECŒUR, raillant.
Oui! nous savons là-dessus ce qu’il faut croire!
ISABELLE, indignée. '
Que voulez-vous dire?.,
Accomplissez votre tâche cruelle,
Soumettez-vous en serviteur fidèle Aux volontés d'un maître que je hais!
Soyez pour lui Je bourreau d’une femme.
Livrez sans honte et mon cœur et mon ûme âu désespoir, au malheur pour jamais!
Que la haine et l’envie Suivent partout mes pas!
Prenez, prenez ma vie.
Mais ne m’outragez pas!
Séparez-moi du seul ami que j’aime.
Et, plus cruel que la mort elle-même,
Punissez-le d’avoir sauvé mes jours!
Chargez de fer le bras qui me protège.
Que vos soldats le tiennent pris au piège Et contre lui vous prêtent leur secours!
, Pour m’avoir bien servie
Faites qu’il meure, hélas!
Prenez, prenez sa vie.
Mais ne l’outragez pas !
CRÉVECOEUR.
Isabelle!., pardon!., j’ai cédé à un mouvement que je regrette et dont vous n’aurez plus à souffrir. Mais vous ne pouvez rester ici plus longtemps. Ce faubourg est au pouvoir de nos troupes; le couvent des Ursulines est à peu de distance, c’est là que je dois vous faire conduire.
ISABELLE
Hâtez-vous donc!.. Et puissé-je ne plus quitter ce saint asile.
CRÉVECOEUR, a Damien qui parait au foud.
Damien!., va conduire Madame, et préviens monseigneur le duc. (a Isabelle.) C’est lui qui décidera de votre sort.
ISABELLE
Je n’ai plus qu’une grâce à vous demander : d’infâmes ravisseurs m'ont séparée de ma tante, la comtesse Hameline : puis-je espérer que vous tenterez un effort pour sa délivrance?