‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 150 sur 334 · juiUctl · texte numérisé non relu

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votre emploi, mande-t-il à Gauffecourl*. Je les trouve bien prodigues dans leurs empleltes. Il est vrai que celle-là se fait à vos dépens, et c'est tout ce qui m'en fûclie. Assurément, si je n*ai pas une belle statue, ce ne sera pas la faute des jongleurs; ils se tourmentent furieusement pour en élever le piédestal*.

Voyons maintenant quelles avaient été les conséquences de cette lettre.

Les bourgeois, honteux des sarcasmes qui leur étaient adressés, s'empressèrent de se conformer aux avis de Rousseau. Au lendemain du jour où s'étaient terminées les fêtes patriotiques, au sortir « de ces plaisirs publics et innocents », quarante bourgeois, ayant M. De Luc à leur tête, portèrent aux syndics une représentation ^

i. GaufTecourt était receveur des sels du Vabis. Il fut en effet remplacé par Marc Chappuis.

2. 7 juillet 1763. Gauffecourl lui-même avait été Tobjet des soupçons de Rousseau et formellement accusé de s'être laissé séduire par le châtelain de Ferney : a J'ignore les tracasseries de M. de Gauffecourt avec M. de Voltaire, écrivait Jean-Jacques a Lenieps, et ne me soucie pas de les savoir. M. de Gauffecourt quitte et oublie ses vrais amis pour courir après cet éclat qui brille et qui brûle. Pour moi, je l'aime toujours et je le plains, mais je le laisse faire, b (11 décembre 1760.)

3. Voici sur quoi se fondait la plainte de Rousseau et de ses partisans : c Le jugement du N. G-, fait sans formalités préliminaires, condamne deux ouvrages du sieur Jean-Jacques Rousseau, savoir : V Emile et le Contrat social, comme téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion et tous les gouvernements.

c Quant à ce qui regarde la religion, l'article 88 de nos édits ecclésiastiques au chapitre du Consistoire porte : s'il y a quelqu'un qui dogmatise contre la doctrine reçue, qu'il soit appelé pour conférer avec lui. S*il se range, qu'on le supporte sans scandale ni diff&me, s'il est opini&tre qu'on l'admoneste par plusieurs fois, etc. Cependant le sieur Rousseau n'a point été appelé au Consistoire, mais le M. G. a d'abord procédé contre lui ; il devait être supporté sans scandale, mais il a été flétri de la manière la plus diffamante, ses deux livres ayant été lacérés et brûlés

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Ils demandaient que le jugement prononcé contre Rousseau fût rapporté, le Magnifique Conseil l'ayant prononcé sans les formalités prescrites, et Tarlicle 88 de redit ecclésiastique ayant été violé*.

La réponse du Conseil fut prompte et négative '. Les demandes des bourgeois furent i^poussées.

En apprenant cette démarche publique qui causa une très vive sensation, Voltaire écrit gaiement :

« Jean-Jacques, qui s'était débourgeoisé de Genève, a trouvé des bourgeois qui ont pris son parti, deux cents

par la main du bourreau. Pour ce qui concerne les gouyernements, les citoyens et bourgeois, bien loin d'avoir remarqué que les ouvrages du sieur Rousseau tendaient à détruire celui qu'ils chérissent, ont observé, au contraire, que le célèbre auteur ne laisse échapper aucune occasion d'en faire l'éloge. Mais quand le Contrai social attaquerait notre constitution, quand il aurait été imprimé sur notre territoire, la sentence portée contre le livi'e et son auteur ne serait pas moins illégale, puisque le sieur Rousseau n'a été ni ouï, ni appelé. »

1. L'édifice politique reposait à Genève sur la parfaite entente du pouvoir politique et du pouvoir religieux, aussi le Consistoire vint-il en aide au Conseil; il déclara que le Magnifique Conseil n'avait donné aucune atteinte aux droits du Consistoire dans TafTaire du sieur Rousseau, et que le silence qu41 avait gardé dans cette occasion devait être regardé comme une pi*euve non équivoque de ses sentiments à cet égard. (Extrait des registres du Consistoire, p. 426.)

2. Les conseillers répondirent : ce Que Tarticle des ordonnances ecclésiastiques est applicable à une personne qui parle contre l'État ou qui dogmatise contre la religion. Nais que c'est tout autre chose lorsqu'il s'agit d'un livre, que ce n'est point manquer à la règle que nul ne soit condamné sans Tentendrc, que de condamner un livre apr<>s en avoir pris lecture, et l'avoir examiné suffisamment.... Que l'article 88 des ordonnances n'est applicable qu'à un homme qui dogmatise et non à un livre destructif de la religion chrétienne.... Que les ouvrages de Rousseau lui ont paru d'autant plus dangereux, qu'ils sont écrits en français dans le style le plus séducteur et destinés dans la pensée de l'auteur à servir de guide aux instituteurs de la jeunesse. »

personnes parmi lesquelles il y avait deux ou trois ministres, ont présenté pour lui requête à magistrat, n Nous a savons bien qu'il n*est pas chrétien, disent-ils, mais nous ({ voulons qu*il soit notre concitoyen. » Voilà donc la tolérance établie, Dieu soit béni ! G*est un exemple qu'on ne suivra pas à Rome, en Espagne, en Autriche ^ »

Moultou, d'abord enthousiasmé de la démarche de la bourgeoisie, mandait à Rousseau : a Votre patrie s'est lavée aux yeux de l'Europe, et la flétrissure qu'elle avait voulu vous imprimer n'est plus ni sur vous ni sur elle'. »

Tous les esprits sensés, cependant, reprochaient à Jean-Jacques sa conduite; ils Taccusaient d'avoir de gaieté de cœur soulevé ses concitoyens, et sciemment provoqué la guerre civile. C'est inutilement que Moullou cherchait à le disculper*. « La lettre à M. Chappuis, avouait-il au philosophe, vous a nui dans l'esprit de beaucoup de gens; j'ai eu beau montrer vos intentions, on ne m'a pas écouté". »

Effrayé des conséquences de ses démarches, et désireux de mettre un terme à ce qui allait devenir « brouillerie et peut-être pis », Jean-Jacques écrivit à ses amis qu'il faisait le serment : 1** de ne jamais accepter la restitution de la bourgeoisie; 2"* de ne jamais rentrer à Genève. Par conséquent, tout ce qu'on pouvait tenter pour forcer les magistrats à le rappeler était

i. Voltaire à la duchesse de Saxe-Gotba. Ferney, 50 juin 1763.

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