‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 168 sur 334 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Sommaire : Rousseau à Moticrs. — Le duc de Wirtemberg et ses enfants. — Le comte Golowkin. — Thérèse Levasseur à Motiers. — Vie de Rousseau. — Il fabrique des lacets. — 11 s*habille en Arménien. — Visite des De Luc, de d'Ivernois ; intimité avec MM. du Peyrou, de Pury, d'Escherny. — Les dincrs chez le philosophe. — Promenades dans la montagne. — Mauvaise santé de Rousseau. — Son projet de quitter Motiers. — Départ de Mylord Maréchal.

Depuis qu'il résidait dans le comte de Neufchàtel, Jean-Jacques y menait une vie assez paisible que seuls ses démêlés avec le Consistoire et le Conseil de Genève étaient venus troubler. 11 était honoré de la bienveillance particulière de Mylord Maréchal, il lui rendait fréquemment visite, et une très vive amitié s'établit bientôt entre eux.

L'auteur d'Emile supporta aisément le changement d'habitudes qui lui fut imposé, et si l'isolement lui parut pénible au début, il sut bientôt comment occuper les

loisirs que lui laissait l'exil. Ses lliéories sur Tcducation avaient trouve des partisans enthousiastes qui brûlaient de les appliquer, et il lui fallait nalurellemenl répondre aux interrogations qu'on lui adressait de tous côtés.

Le duc de Wirtcmberg s'établit à Lausanne pour ôtrc plus près de lui et pour mieux élever ses enfants d'après les principes du grand réformateur. Il lui écrivait très fréquemment de longues lettres et le consultait sur tous les soins à donner à un enfant en bas âge, sur les qualités à exiger de la nourrice, en un mot sur les détails les plus singuliers. Les réponses étaient reçues comme des oracles, et le père s'y conformait religieusement, dût l'enfant en périr.

a Le prince de Wirtemberg, frère du duc régnant, écrit Mlle de Bondeli, est à Lausanne avec Mme son épouse. Leur fille, âgée de cinq ans, court les appartements par le plus grand froid et môme les jours d'assemblées dans un déshabillé Spartiate; comme elle a l'honneur d'être princesse, on n'ose se choquer de ce qu'on voit, mais on se récrie sur la santé, et le prince répond gravement : « J'aime mieux que « ma fille meure joune que de vivre longtemps infirme. »

« N. D, Ce prince a pris le goût de la belle nature, parce que l'art a dérangé ses finances. M. Kirchberger m'en a parlé. Il a vu le marmot gros, grand pour son âge, vigoureux, agile et gai, n'ayant autour de la télé qu'un ruban pour remonter les cheveux, une simple robe d'indienne laissant les jambes, les bras et la poitrine nus, c'était au mois de décembre. Aussi Emile était-il tout bleu, mais sans embarrasser le moins du monde. Sa chambre était sans meuble, crainte d'accident; une couche comme pour les doguins lui a servi de berceau et de Ht; la nature et le besoin de repos lui

apprirent bientôt à s'y traîner sans le secours de personne ; sans le secours de personne il apprit aussi à marcher sur ses quatre pattes. »

Le duc de Wirlemberg ne fut pas le seul qui se laissât séduire par les théories de Rousseau :

a Le comte de Golowkin, établi à Honaz, raconte encore Julie de Bondeli, a fabriqué un petit Emile avec son épouse, fille de Moslieim. Dès son apparition visible, papa el maman ont rompu tout commerce avec le voisinage, sont les seules gardes, car aucun domestique ne rapproche, et le petit Émiley qui a une année, fait toutes ses petites affaires sur les genoux de sa maman, qui, garantie d*une couverte, ne fait que de le secouer; plusieurs fois par jour on le plonge dans le bassin de la fontaine, puis on le rince sous les tuyaux, et ies coliques s'ensuivent. Ces deux éducations-là valent à Rousseau Thonneur de passer pour fou el pour méchant*. »

Ce n'était pas seulement sur l'éducation des enfants au maillot et sur l'art d'être nourrice que Rousseau devait répondre à ses adeptes ; depuis qu'il avait écrit VÉmile et la Nouvelle llêloïse, il était devenu l'avocat consultant de toute l'Europe; on lui soumettait les questions les plus bizarres. Les maris l'interrogeaient sur leurs devoirs d'époux et de père, on le chargeait d'apaiser les ménages désunis, un officier lui demandait s'il devait briser son épée, un jeune homme le questionnait

1 . VÉmile avait inspire aux contemporains un tel enthousiasme que bien des parents agissaient comme le duc de >Yirtemberg et le comte Golowkin. Combien d'enfants sont morts pour avoir été plongés dés leur naissance dans une cuve d*cau froide, suivant les préceptes de Rousseau!

sur les familiarités qu'il pouvait se permettre avec sa maîtresse pour rester vertueux, les peuples lui demandaient

des constitutions, etc., etc.: les femmes étaient natui'ellement les correspondantes les plus assidues du grand homme, et chaque jour il devait donne;* des consultations sur tous les sujets, même les plus invraisemblables. Rousseau se plaignait du travail que lui attirait cette renommée universelle, mais en réalité il en était on ne peut plus flatté.

Le philosophe en quittant précipitamment la France avait laissé Thérèse Levasseur aux soins de ses amis. Dès qu'il se crut assuré d'un gîte stable, dès qu'il crut avoir enfin trouvé un asile à l'abri des persécutions, il s'empressa de faire venir près de lui celle dont les soins domestiques lui étaient assurément plus précieux que la tendresse.

Mais ce n'était pas très correct dans cette Suisse encore si puritaine, de vivre ainsi publiquement avec sa maîtresse, et l'on pouvait craindre que ces populations religieuses et naïves n'aient pas pour les faiblesses du Citoyen la m^me indulgence que les grandes dames de Paris. Aussi eut-on recours à une histoire ingénieuse qui devait apaiser toutes les susceptibilités. On fit savoir dans le pays que Thérèse était la fille d'un homme de lettres indigent, qui en mourant l'avait recommandée^ Rousseau, que c'était du reste une personne instruite et d'un vrai mérite, que Jean-Jacques,- toujours bon et pitoyable, en avait fait sa gouvernante, qu'une

amitié fraternelle était le seul lien qui les unît. Voilà ce qui se raconlait, récit que Mlle de Bondéli reproduit avec candeur. De celte façon on évita tout scandale, et Jean-Jacques n'eut rien à changer à ses habitudes.

La comédie fut si bien jouée que personne ne se douta de la vérité; M. de Montmollin lui-même en fut la dupe au point de s'extasier sur la pureté des mœurs de son paroissien :

« Il est certain, disait-il, que je suis lié d'amitié avec M. Rousseau, que je Taime et que je Testîme. Il a le cœur droit, Tesprit lumineux ; ses mœurs sont sans reproche et il vit d*une manière très édifiante, faisant profession de notre sainte religion d'une manière exacte et exemplaire, s'acqiiittant scrupuleusement de toutes les parties du cultes »

Jean-Jacques charmait tous ceux qui l'approchaient ; on ne pouvait le voir sans l'aimer et sans se sentir entraîné vers lui.

u Sa conversation me plait infiniment, dit encore H. de Montmollin; elle est amusante et utile, et il est d'ailleurs avec ses amis d'une si grande docilité et d'un commerce si aisé qu'on ne peut que s'attacher à lui, outre qu'il est d'un caractère qui l'honore chez ceux qui le connaissent particulièrement. Je le vois fréquemment*. »

Le pasteur Mouchon, qui vint avec deux de ses con-. frères rendre visite au philosophe, n'éprouva pas des

1. Montmollin à M. le Maigret de Rouen, 50 décembre 1763. (J.<J. Roumseau et M. de Montmollin, par Fritz Berthoud.)

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