Montmollin à M. Le Maigret de Rouen, 30 décembre
impressions moins heureuses; c'est à sa femme qu'il en fît coniidence.
(( Nous voici avec M. Rousseau; Taimable homme I Tu n*as pas idée combien son commerce est charmant, quelle politesse bien entendue dans les manières, quel fond de sérénité chez lui et de gaieté dans sa conversation! Ne t*attendais-tu pas à un portrait tout différent? Ne te figuraistu pas un homme bizarre, toujours grave, quelquefois brusque et grossier? Ah! de là à son vrai caractère quelle distance il y a! A une physionomie douce, il joint un regard plein de feu, des yeux d*une vivacité sans égale. Quand on traite une matière où il prend intérêt, ses yeux, sa bouche, ses muscles, ses mains, tout parle chez lui. On aurait bien tort de s'imaginer en lui un frondeur, un censeur perpétuel, point du tout, il rit avec ceux qui rient, il badine, il cause avec les enfants, il raille avec sa gouvernante, Mlle Levasseur, enfin, je tombais des nues en le voyant pour la première fois.... Sa sensibilité est si grande que je n'ai vu personne sentir avec plus d'énergie, recevoir des impressions plus pénétrantes^ ... »
Rousseau, nous le savons, s'était juré de ne plus écrire, et pendant quelque temps il tint parole. A ceux qui plaignaient son sort, il racontait une anecdote curieuse de sa jeunesse :
« Quand j'étais jeune, j'allais chez le vieux bonhomme de Fonlenelle. « Ne faites jamais de livres, me dit-il, on en ({ retire toujours plus de désagréments que d'agrément. — (( Mais, Monsieur, quand on croit avoir trouvé la vérité, on
1. Inédite. Mouchon a sa feaune, 4 octobre 1762, bibliothèque de denôve, papiers de Mouchon.
« doit la communiquer aux hommes — Erreur, erreur, « jeune homme ! Si j'avais la vérité dans le creux de la main, a je la fermerais pour qu*on ne la vît pas. » 0 bonhomme de Fontcnelle, que je me suis repenti de n*âvoir pas suivi vos avis M »
Quand on louait devant lui ses écrits, il répondait tristement :
« C'est une grande consolation pour moi dans mes disgrâces, d'apprendre qu'il y a des cœurs touchés de mes sentiments. Hais au reste, je crains bien que mes ouvrages n*aient le sort que tous les autres livres ont eu dans le monde : ils y font plus de mal que de bien; ils nuisent à ceux qui ne les entendent pas, ils sont inutiles à ceux qui les entendent.... un livre efface l'autre, et l'effet de tous ensemble se réduit enfin à rien. Ah! j'en reviens toujours à ma maxime : les livres sont inutiles'. )>
Mais ce n'était pas tout de ne plus écrire : par quelle occupation remplacer le travail de tôle? Jean-Jacques se mit à faire des lacets. Tantôt il s'installait sur le pas de sa porte et travaillait en causant avec les passants; tantôt il rendait visite aux voisines, dont quelques-unes étaient assez aimables, mais il emportait toujours avec lui le coussin qui servait à son travail, car il ne restait jamais inaclif.
« Qui qui vienne le voir, écrit Mlle de Bondeli, le trouve occupé à faire des lacets aux fuseaux ; il se flatte de faire bientôt des blondes, puis des dentelles : ^ J'ai pensé en homme,