‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 192 sur 334 · A la duchesae de Saxe-Gothat 0 avril · texte numérisé non relu

A la duchesae de Saxe-Gothat 0 avril

moins singulière d'envoyer à M. de Montpéroux un exemplaire des Lettres de la montagne, accompagné de la lettre suivante :

« L*écrit, Monsieur, qui vous est présenté de ma part, contient mon apologie et celle de nombre d'honnêtes gens offensés dans leurs droits par Tinfraction des miens. La place que vous remplissez, Monsieur, et vos anciennes bontés pour moi, m*engagent également à mettre sous vos yeux cet écrit. 11 peut devenir une des pièces d'un procès au jugement duquel vous présiderez peut-être. D'ailleurs, aussi zélé sujet que bon patriote, vous aimerez me voir célébrer dans ces lettres le plus beau monument du règne de Louis XV *, et rendre aux Français, malgré mes malheurs^ toute la justice qui leur est due.

« Je vous supplie. Monsieur, d'agréer mon respect*. »

N'est-il pas curieux de voir Rousseau prédire dans cette lettre les conséquences qui allaient résulter de son dangereux pamphlet? En disant au résident que ce serait Vune des pièces d'un procès auquel il présiderait peut-êtrcy le philosophe prévoyait donc très nettement que les Lettres de la montagne amèneraient forcément à Genève l'intervention de la France.

M. de Montpéroux, malgré son peu d'espril, fit à Rousseau une réponse bien dure dans son laconisme. Au citoyen de Genève qui parlait si légèrement d'intervention étrangère, le résident de France rappela qu'en 1737 il s'en était fallu de peu que Genève, du con-

i. La médiation exercée par la France à Genè?Gren 1738. 2. 0 décembre 1764.

sentement de ses habitanls, ne devint terre de France.

« J'ai reçu, Monsieur, vos Lettres de la montagne que j*ai lues avec attention.

« Je connais un plus beau monument du règne du Roi que celui que vous prétendez célébrer et qu'il ne partage avec personne. Pour rendre plus personnel à Sa Majesté celui de la médiation, il fallait parler du mouvement que H. le comte de Lautrec arrêta. Les cocardes blanches étaient prêtes, les bouches s'ouvraient pour crier vive le Roi! Le ministre avait reçu des ordres bien précis.

(( Dans tous vos livres vous avez traite très mal les Français qui vous comblaient de bonté. Je cherche dans le dernier où vous leur rendez justice, malgré vos malheurs. Eh! quelle part y ont-ils?

« J'ai riionneur d'être, etc*. »

En écrivant au duc de Choiscul pour lui faire part de ces derniers événements, le résident se permettait cette rédcxion très juste :

« L'ouvrage de M. Rousseau attaque la religion des ministres et la conduite des magislrals qu'il peint comme des tyrans. Il y a dix ans que dans son discours sur l'égalité des hommes, il les donnait en exemple à tous les magistrats chargés du gouvernement...

« Les magistrats ne sont lombes du haut degré de gloire où Rousseau les avait élevés que parce qu'ils ont condamné son Emile et le Contrat social*. »

L'effet des Lettres de la montagne ne tarda point à se produire, et ces « ennuyeuses rabûcheries gene-

Page 1