‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 200 sur 334 · A MM. de Luc, 24 février · texte numérisé non relu

A MM. de Luc, 24 février

Rousseau entra dans une terrible colère, et sous le coup de son irritation, il écrivit à du Peyrou :

({ Mais que dites-vous, Monsieur, de rétourderie de vos ministres qui, vu leurs mœurs, leur crasse ignorance, devraient trembler qu'on n'aperçût qu'ils existent et qui vont sottement payer pour les autres, dans une afTaire qui ne les regarde pas? Je suis persuade qu'ils s'imaginent que je vais rester sur la défensive, et faire le pénitent et le suppliant : Le Conseil de Genève le croyait aussi, je l'ai désabusé, je me charge de les désabuser de même. Soyez-moi témoin, Mousieur, de mon amour pour la paix, et du plaisir avec lequel j'avais posé les armes : s'ils me forcent à les reprendre, je les reprendrai, car je ne veux pas me laisser battre à terre; e'est un point tout résolu.

« Quelle prise ne me donnent-ils pas? A trois ou quatre près, que j'honore et que j'excepte, que sont les autres? Quels mémoires n'aurai-je pas sur leur compte? Je suis tenté de faire ma paix avec tous les autres clergés, aux dépens du vôtre, d'en faire le bouc d'expiation pour les péchés d'Israël. L'invention est bonne, et son succès est certain. Ne serait-ce pas bien servir l'État d'abattre si bien leur morgue, de les avilir à tel point qu'ils ne pussent jamais plus ameuter les peuples ? J'espère ne pas me livrer à la vengeance ; mais si je les touche, comptez qu'ils seront morts^ ))

Voltaire n'en a jamais dit autant!

L'effervescence se calma à Genève. On publia les Lettres populaires qui, écrites en faveur des Conseils, et avec modération, contribuèrent à rétablir la tranquillité. On y montrait combien les plaintes de la bourgeoisie étaient

i. 7 mars 1765.

peu fondées, combien ses craintes étaient puériles.

Mais les Conseils eurent le tort de recourir à l'influence de la France pour se soutenir et de se servir d'un moyen d'intimidation qui pouvait leur être durement reproché. Le duc de Praslin, qu'ils intéressèrent à leur cause, écrivait au résident de Genève : « Qu'il voyait tout le mal qu'un esprit adroit et méchant peut faire dans un État, où, sous prétexte de la liberté, il émeut les sentiments patriotiques de ses concitoyens pour satisfaire son ressentiment particulier, » et il assurait que le roi ne laisserait pas toucher à l'œuvre de la médiation de

Nous n'aurons pas à revenir sur les troubles de Genève puisque Rousseau ne s'y trouva plus mêlé ; disons cependant que le calme fut de courte durée; la bourgeoisie ayant toujours à la main les Leltres de la montagne dont elle avait fait son Évangile, renouvela ses réclamations ; en présence de la résistance des Conseils, des troubles éclatèrent, il fallut recourir à l'intervention des puissances garantes. La paix ne fut rétablie qu'en 1 768 après le triomphe complet de la bourgeoisie.

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