‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 201 sur 334 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SoMVAiRE : Voltaire el les Lettres de la montagne. — Le Sermon des cinquante. — Acte d*accusation contre les Lettres de la montagne, — Lo Sentiment des citoyens. — Rousseau l'attribue au pasteur Vernes. — Protestations de Vernes.

Non content d'attaquer avec violence les pasteurs et les magistrats de Genève dans les iMlres de la monlagncy Rousseau y prend Voltaire à partie et de la plus rude façon. Faisant d'abord allusion aux productions incessantes de la manufacture de Ferney, il montre avec quelle injuste partialité on les accueille et il établit un parallèle entre ses ouvrages et ceux du patriarche.

« Que n*imprime-t-on pas à Genève? s*écrie-t-il, que n'y tolère-t-on pas? des ouvrages qu*on a peine à lire sans indignation s*y débitent publiquement, tout le monde les lit, tout le monde les aime ; les magistrats se taisent, les ministres sourient : Tair austère n*est plus de saison. Hoi seul et mes livres avons mérité Tanimad version du Conseil. )>

Puis, se rappelant que Vollaire s'est fait Tapôlre de la tolérance, il s*étonne de ne pas lui voir prendre la défense de VÊmile et du Contrat social. Le sujet se prêtait à la plus amère ironie et Ton va voir si Jean- Jacques sut en tirer parti.

« Ces Messieurs voient si souvent M. de Voltaire, dit-il, comment ne leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance qu*il prêche sans cesse et dont il a quelquefois besoin. S*ils Teussent un peu consulté dans cette affaire, il nie parait qu*il eût pu leur parler à peu près ainsi :

(( Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui font du a mal, ce sont les cafards. La philosophie peut aller son (( train sans risque, le peuple ne Tentend pas ou la laisse c dire^ et lui rend tout le dédain qu elle a pour lui. Raisont( ner est de toutes les folies des hommes celle qui nuit (( le moins au genre humain; et Ton voit même des gens <( sages entichés parfois de cette folie-là. Je ne raisonne (( pas, moi, cela est vrai, mais d'autres raisonnent : quel « mal en arrive-t-il? Voyez, tel, tel et tel ouvrage : n'y a-t-il (( pas des plaisanteries dans ces livres-là? Moi-même enfin, « si je ne raisonne pas, je fais raisonner mes lecteurs. Voyez « mon chapitre des Juifs; voyez le môme chapitre plus « développé dans le Sermon des cinquantej il y a là du « raisonnement, ou Téquivalent, je pense. Vous convien- « drez aussi qu'il y a peu de détour et quelque chose de a plus que des traits épars et indiscrets.

(( Nous avons arrangé que mon grand crédit à la cour et « ma toute-puissance prétendue vous serviraient de préce texte pour laisser courir en paix les jeux badins de mes (( vieux ans, cela est bon, mai&ne brûlez pas pour cela des (( écrits plus graves, car alors cela serait trop choquant.

(( J*ai tant prêché la tolérance! H ne faut pas toujours

VOLTAIUE ET J.-J. ROUSSEAU 365

« l'exiger des autres, et n'en jamais user avec euï. Ce pau- . (( vre homme croit en Dieu, passons-lui cela, il ne fera pas « secte : il est ennuyeux, tous les raisonneurs le sont. Nous (( ne mettrons pas celui-ci de nos soupers. Du reste, que (( nous importe? Si Ton brûlait tous les livres ennuyeux (( il faudrait faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons a raisonner ceux qui nous laissent plaisanter ; ne brûlons « ni gens ni livres, restons en paix, c'est mon avis. » « Voilà, selon moi, ce 'qu'eût pu dire d*un meilleur ton M. de Voltaire, et ce n*eût pas été là, ce me semble, le plus mauvais conseil qu'il aurait donné. »

Les sarcasmes de Jean-Jacques, sa fine ironie» élaicnt (le bonne guerre, mais là où il dépassait le but, c*est quand, emporté par la colère, il désignait sans hésitation Voltaire comme l'auteur d'un ouvrage dangereux que le patriarche avait toujours désavoué avec indignalion. Rousseau savait cependant mieux que personne les difficultés inhérentes à la carrière d'homme de lettres : sa dénonciation était plus qu'un méchant procédé, c'était une action mauvaise, indigne de lui.

Il connaissait bien l'auteur du Sermon, car, au moment où le pamphlet parut, Moultou lui avait écrit :

« Je viens de lire un petit ouvrage qu'on m'a dit de Voltaire et qui est bien marqué à son coin, intitulé : Sermon des cinquante. C'est une chose horrible; jamais on n'attaqua le christianisme plus ouvertement, avec plus de mauvaise foi, d'une manière plus dégoûtante. C'est une parodie de l'Ancien et du Nouveau Testament*. »

i. 21 août 1762. Streckeiscn- Moultou.

Voltaire naturellement renia l'ouvrage, il alla même plus loin, il désigna le roi de Prusse comme en étant l'auteur. Moultou, révolté, suppliait Jean-Jacques de prévenir Frédéric de cette perfide imputation*.

S'il faut en croire Grimm, quand les Lettres de la montagne arrivèrent à Ferney, le patriarche, après une explosion de fureur, eut un accès de sensiblerie assez étrange. Dès qu'il eut lu l'apostrophe qui le regarde :

« Voilà son regard qui s'enflamme, ses yeux qui étincellent de fureur, tout son corps qui frémit, et lui qui s'écrie avec une voix terrible : Ah! le scélérat! ah! le monstre! il faut que je le fasse assommer.... Oui, j'enverrai le faire assonmier dans les montagnes entre les genoux de sa gouvernante. — Calmez- vous, lui dit son interlocuteur, je sais que Rousseau se propose de vous faire une visite et qu'il viendra dans peu à Ferney. — Ah ! qu'il y vienne, répond M. de Voltaire. — Mais comment le recevrez- vous? — Comment je le recevrai?... Je lui donnerai à souper, je le mettrai dans mon lit. Je lui dirai : a Voilà un bon « souper, ce lit est le meilleur de la maison ; faites-moi le « plaisir d'accepter l'un et l'autre et d'être heureux chez « moi. »

« Ce trait m'a fait un sensible plaisir. Il peint M. de Voltaire mieux qu'il ne l'a jamais été ; il fait en deux lignes l'histoire de toute sa vie*. »

Autant ce récit nous parait véridique dans sa première partie, autant nous avouons ne pas croire à la

i. 10 septembre 1762.

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