février
d'autant plus d'horreur qu'il en était réellement l'auteur.
Voilà ce qu'il faut voir, voilà la situation qu'il faut connaître, pour bien comprendre la colère de Voltaire, son indignation, et la vengeance qu'il tira de son ennemi ; on s'explique ainsi ces pamphlets haineux, excessifs, impitoyables, mais que Rousseau, il faut l'avouer, s'était bien attirés par la persistance et- Tinopportunité de ses attaques.
Le Dictionnaire philosophique fut,, au mois de mars 1765, condamné à être brûlé par arrêt du Parlement, mais il eut un compagnon de bûcher bien inattendu : les Lettres de la montagne furent livrées aux flammes le même jour.
Ennuyé de toutes les tracasseries qu'il essuyait à Genève, Voltaire résolut de n'avoir plus rien de commun avec cette ville de prédicants sociniens. De cette façon on ne pourrait plus lui reprocher d'être l'hôte de la République, son obligé, et autres vérités qui avaient le don de l'exaspérer. Il avait acheté les Délices au conseiller Tronchin 80 000 livres, à condition de pouvoir les lui revendre pour 58 000 livres le jour où cela lui conviendrait. Il exigea l'exécution du contrat. Mais il s'empressa de se poser en victime de Rousseau, et il déclara que c'étaient les mtrigues de ce « misérable fou » qui le forçaient à quitter une retraite charmante et qu'il adorait.
Nous avons vu les protestations indignées de Voltaire lorsqu'on lui attribue un de ses ouvrages, ses dénégations énergiques, cet appel constant à la vérité, qui ne
sont que d*audacieux mensonges. Celait là, chez le philosophe, un système absolu, qu'il appliquait sans hésitation et indistinctement à toutes ses œuvres qui soulevaient quelque réclamation : « Vous savez, dit-il à d'Argental, que j'ai toujours trouvé ridicule qu'on mît mon nom à la tête d'un ouvrage; cela n*est bon que pour un mandement d'évêque. »
(( Il ne faut jamais rien donner sous son nom^ écrivait-il à Ilelvétius. Je n*ai pas même fait la Pucelle. W Jaly de Fleury aura beau faire un réquisitoire, je lui dirai qu'il est un calomniateur, que c*est lui qui a fait la Pucelle qu*il veut méchamment mettre sur mon compte. »
« Dès qu'il y aura le moindre danger, mandait-il à xl*AIembert, je vous demande en grâce de m*avertir, afin que je désavoue l'ouvrage dans tous les papiers publics avec, ma candeur et mon innocence ordinaires. »
Partant de ce principe, les sermenls les plus sacrés, les affirmations les plus péremptoires, rien ne lui coûtait pour renier ses œuvres. Candide^ la Pucelle ^ la Tolérance, le Sermon des cinquante^ le portatif y et tant d'autres encore, il a tout répudié effrontément.
On s'est étonné de la conduite de Voltaire, on l'a jugée sévèrement, on a taxé le philosophe dé pusillanimité, de lâcheté : nous ne croyons pas que le reproche soit mérité.
11 faut se reporter à l'époque, voir dans quelles conditions on se trouvait placé, de quel degré de liberté jouissaient les écrivains . Les écarts de plume et de pensée ne se produisaient pas impunément au dix-huitième
Zn VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU
siècle et Ton n'attaquait pas les opinions reçues, soit politiques, soit religieuses, sans recevoir un chûtiment
immédiat et sévère. Il y avait progrès, on ne vous brûlait plus comme au seizième siècle, mais les portes de la Bastille étaient toujours ouvertes pour les gens de lettres. Voltaire en particulier y avait fait plusieurs séjours, qui l'avaient guéri à jamais du désir d'y retourner.
Au point de vue politique, on se trouvait en présence d'un pouvoir tyranni(|ue, jaloux de ses droits, puissamment armé par les lois, et qui ne permettait ni qu'on le discutât, ni qu'on touchât à sa considération et à son prestige. Au point de vue i^eligieux, on avait à lutter contre un haut clergé d'autant plus intolérant et réprimant avec d'autant plus de rigueur toutes les attaques contre la religion, qu'il était lui-même plus corrompu et plus incrédule.
La question qui se posait était donc fort simple quand, à tort ou à raison, on voulait, comme Voltaire, attaquer la religion et l'État.
Si on le faisait ouvertement et sous son nom, autant valait élire domicile à la Bastille. Voltaire n'eût pas échappé à ce triste sort s'il n'avait eu la prudence de garder l'anonyme et de désavouer ses ouvrages.
A une époque où les œuvres de l'esprit étaient sans cesse brûlées et confisquées, où les auteurs i)our des peccadilles étaient emprisonnés et persécutés, pouvaiton regarder comme une lâcheté de céder à la force brutale, d'user pour la combattre et continuer la lutte de
toutes les ruses, de tous les stratagèmes? Du reste, s*il y avait lâcheté, elle était réciproque, et persécuter un écrivain sans défense nous parait encore moins glorieux que de renier un livre jugé dangereux par ceux qu'il attaque et qui ont la force en main.
Tous les contemporains ont agi comme Voltaire. Montesquieu lui-même, quand il publia V Esprit des lois, fit paraître Touvrage à Genève et était tout prêt à le désavouer. Jamais un livre qui pouvait éveiller les susceptibilités de la Sorbonne ou du Parlement ne paraissait avec un nom d'auteur. Le réquisitoire d'Orner de Fleury- ne reprochait-il pas à Rousseau d'avoir audacieusement signé une œuvre aussi dangereuse que V Emile! La pratique de l'anonyme en effet satisfaisait tout le monde, les philosophes d'abord qui évitaient ainsi les poursuites, le gouvernement lui-même que cela dispensait de rigueurs surannées et qui chaque jour, à mesure que les idées philosophiques se répandaient, paraissaient plus monstrueuses.
Là où Voltaire a mal agi, et il faut le dire hautement, c'est quand il a cherché à détourner les soupçons en les faisant peser sur d'autres, au risque des haines qu'il pouvait leur attirer, et des dangers auxquels il les exposait. Il oubliait que lui-même avait écrit : « On est aussi coupable de mettre sur le compte d'un auteur un ouvrage dangereux que de contrefaire son écriture'. »