CHAPITRE XVII
Sommaire : Les Lellres de la montagne sont défendues à Paris. — Elles sont brûlées à Berne et à la llaye. — Rousseau ne peut trouver d'asile. — Projet d'établir une imprimerie à Motiers pour y imprimer les œuvres complètes de Rousseau. — La vénérable classe de Neufchâtel s'oppose à l'impression. — Les pasteurs veulent excommunier Rousseau. — Il est cité en Consistoire. — Il refuse de se présenter. — Frédéric le prend sous sa protection. — MontmoUin prêche contre lui. — Lapidation de Motiers. — Fuite de Rousseau. — Son séjour à l'île de Saint- Pierre. — Il part pour Strasbourg.
Les Lettres de la montagne ne scandalisèrent pas seulement Genève. Dans tous les pays où Ton pratiquait la religion réformée, on parlait de brûler cette œuvre du démon. Sans vouloir se rendre compte qu'il ne pouvait en être autrement, et qu'un ouvrage qui attaquait si violemment la religion et les pasteurs était fatalement voué aux flammes dans les pays calvinistes, Jean Jacques reprend sa thèse favorite; il rend
aussitôt Voltaire responsable de cette nouvelle persécution, et il pousse des cris de victime contre son prétendu bourreau. Qu'eùt-il donc dit, s'il eût connu l'auteur du Sentiment des citoyens!
« Je ne doute point, Monsieur, écrit-il à De Luc, qu*hier, jour des Deux-Cents, on n*ait brûlé mon livre à Genève; du moins toutes les mesures étaient prises pour cela. Rey me marque que Vinquisiteur a écrit en Hollande beaucoup de lettres, et que le ministre Chais, de Genève, s'est donné de grands mouvements.
« L'inquisiteur est Thomme le plus actif que la tern^ ait produit; il gouverne en quelque façon toute TEurope.
Tu dois régner : ce monde est fait pour les méchants.
<( Je suis très sûr qu*à moins que je ne lui survive, je serai persécuté jusqu'à la mort^ »
Enchanté d'avoir trouvé ce mot d'inquisiteur, il s'en servira désormais, et il ne prononcera plus le nom de Voltaire sans lui appliquer cette désobligeante épithéte. Voltaire inquisiteur! quelle injure pouvait être plus pénible et plus offensante pour le défenseur de Calas et de Sirven I
Buffon, au courant des plaintes du philosophe de Motiers, lui écrit pour l'engager à la prudence et il lui conseille d'user de ménagements vis-à-vis d'un ennemi qu'il s'est peut-être attiré par sa faute. Ces sages exhortations indignent Jean-Jacques :
« J*avoue, dit-il, que je n'entends pas bien le conseil que
U A N. de Luc, 7 février 1765.
VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAi: 509
me donne M. de Buffon, de ne pas me mettre à dos H. de Voltaire; c*est comme si l*on conseillait à un passant, attaqué dans un grand chemin, de ne pas se mettre à dos le brigand qui Fassassine. Qu'ai-je fait pour m*attirer les persécutions de M. de Voltaire? Et qu*ai-je à craindre de pire de sa part? M. de BufTon veut-il que je fléchisse ce tigre altéré de mon sang? Il sait bien que rien n'apaise ni ne fléchit jamais la fureur des tigres. Si je rampais devant Voltaire, il en triompherait sans doute, mais il ne m'en égorgerait pas moins. Des bassesses me déshonoreraient, et ne me sauveraient pas. Monsieur, je sais souffrir; j'espère apprendre à mourir, et qui sait cela n*a jamais besoin d*étre lAche.* »
Ces gémissements ne sont pas sérieux. Il n*élail pas besoin de bassesses pour apaiser Voltaire; Jean-Jacques n^avait qu'à ne pas harceler pendant des années celui qui ne demandait qu'à être son ami.
Sa colère contre le patriarche grandissait tous les jours; il énumérait avec complaisance tous les pays dont le chAlelain de Ferney lui fermait soi-disant les portes :
« II a fait jouer les pantins de Berne à l'aide de son ûme damnée le jésuite Bertrand : il joue à présent le môme jeu en Hollande. Toutes les puissances plient sous Tami des ministres tant politiques que presbytériens. A cela que puis-je faire? Je ne doute presque pas du sort qui m'attend sur le canton de Berne si j*y mets les pieds : cependant j*en aurai le cœur net, et je veux voir jusqu'où, dans ce siècle aussi