‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 227 sur 334 · février · texte numérisé non relu

février

Le canton de Berne ne se montra pas plus hospitalier que la France, et Jean-Jacques fut invité à ne pas s'y présenter. Son ouvrage y fut dénoncé comme hérétique, corrupteur du peuple, et on le condamna en « termes insultants ». A Berne, encore plus qu*à Genève, Tarislocratie, qui détenait le pouvoir, sévissait avec vigueur contre tout ce qui pouvait ébranler son autorité.

« Je suis convaincu, disait Grimm, que si H. Rousseau avait écrit ce livre contre le canton de Berne, il aurait couru le risque de perdre la tête sur un échafaud, mais il savait bien que les vingt-cinq tyrans de Genève, si entreprenants et si redoutables dans ses lettres, étaient effectivement de pauvres gens sans crédit et sans pouvoir auxquels on pouvait se jouer sans crainte ^ »

Obtenir un asile en Hollande, on ne pouvait Tespérer : les Lettres de la montagne venaient d*y être condamnées avec la dernière rigueur*.

i. 7 mars 1765. Grimm à la duchesse de Saxe-Gotba.

2. La cour de Hollande prononça le 21 janyier l'arrôt suivant : a Considérant que dans le livre incriminé l'infaillibilité de l'Écriture Sainte est mise en doute, et que les miracles du Sauveur et de ses saints Apôtres y sont Tobjet de moqueries profanes, impies, £ades et licencieuses tendant à miner les fondements de la vraie religion ; considérant d'ailleurs que ce livre a pour but de justifier les maximes pernicieuses de V Emile ou de V Éducation^ ouvrage défendu par ordonnance des états de Hollande comme étant un livre au plus Laut degré, impie, scandaleux, outrageant et profane, et puisque le respect dû à la Majesté divine impose ù la justice le devoir de donner ouvertement une marque éclatante de son indignation, et de signaler par un exemple son horreur contre quiconque écrit, imprime, vend et concourt à la distribution de livres aussi abominables» ordonne que ledit livre scandaleux et blasphématoire sera lacéré et brûlé sur réchafaud par les mains du bourreau. » (Bosscha.)

Se voyaht banni de tous côtés, Rousseau mandait tristement à MouUou : « Cher Moultou, voyez mon sort. Les plus grands scélérats trouvent un refuge, il n'y a que votre ami qui n'en trouve point*. »

Il accusait surtout MontmoUin de le poursuivre avec acharnement. Ce pasteur, qu'il avait porté aux nues, dont il avait si longtemps loué la science et les hautes vertus, était devenu pour lui un objet d'horreur depuis qu'il l'avait cité en Consistoire. Il lui reprochait de céder à de vils mobiles d'argent, il prétendait que, furieux de n'avoir pu obtenir un intérêt dans la société formée pour l'impression de ses œuvres, il lui avait voué une haine acharnée.

C'est toujours la même situation qui se représente. Emporté par la passion, Rousseau frappe d'estoc et de taille, ne ménageant pas plus ses amis que ses ennemis, puis, quand il s'aperçoit des effets de ses libelles, quand il voit ses amis forcés de le blâmer et de s'éloigner de lui, il les accable d'injures, crie à la trahison et se dit victime de leur perversité.

Pouvait-on accuser M. de MontmoUin de malveillance pour Rousseau? N'avait-il pas donné des preuves éclatantes de ses bonnes dispositions à son égard, ne lui avait-il pas ouvert les bras à une heure bien critique, ne s'était-il pas fort compromis pour lui? « Il devrait faire un cas infini de votre personne, écrivait Sarazin au pasteur, et se souvenir avec une vive recon-

Page 1