‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 238 sur 334 · Comuaiid. Mémoires iniditn · texte numérisé non relu

Comuaiid. Mémoires iniditn

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Fornicaleur qu'il ne voulait que du bien à la bourgeoisie el qu'il regrettait qu'elle l'eût méconnu. Le beau Robert, auquel ses démôlés avec la vénérable compagnie avaient donné parmi les citoyens beaucoup de réputation et une véritable influence, raconta à ses amis tant et tant de bien du pliilosoplie qu'il finit par en amener un assez grand nombre à Ferney et qu'une réconciliation s*opéra entre le patriarche et les bourgeois.

Lorsque les discussions de Genève s'aggravèrent, lorsque la situation devint de plus en plus tendue entre les deux partis, lorsqu'on comprit enfin qu'il faudrait inévitablement recourir aux puissances garanles, les bourgeois virent aussitôt de quelle utilité serait pour eux la protection d'un homme qu'on savait en relations avec Choiseul et les ministres et dont les hautes relations pouvaient donner un grand appui au parti qu'il favoriserait. Ils devinrent donc plus assidus que jamais à Ferney.

Voltaire, de son côté, était enchanté de jouer un rôle chez ses voisins, de paraîtie avoir du crédit à la cour de France, et, d'autre part, il était ravi qu'on sût à Versailles de quelle autorité il jouissait à Genève, puisqu'on le prenait pour arbitre dans les circonstances délicates. Il ne se déroba donc pas à l'honneur qu'on lui faisait el accepta de se mêler d'une querelle qui ne le regardait en rien.

Mais il y a une autre raison bien plus humaine qui entraîna Voltaire et le passionna, c'est que la cause di-

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recle de ces dissensions, leur auteur reconnu et avéré était Rousseau. Quel triomphe pour le châtelain de Ferney s'il parvenait à ramener la concorde parmi ceux que le citoven avait désunis ! V^uienr à* Emile Va accusé de corrompre les mœurs de sa patrie : quelle plus belle vengeance que d'y arriver en pacificateur et d'éleindre l'incendie que Rousseau a allumé d'une main criminelle et impie! C'est là la vraie raison qui jeta Voltaire dans la lutte et lui fit prendre un intérêt passionné à l'apaisement des « criailleries » genevoises.

Mais son rôle sera tout pacifique; « tout ce que je désire, écrit-il à d'Argental, c'est que M. le duc de Praslin me regarde comme un petit anti-Jean-Jacques et comme un homme qui n'est pas venu apporter le glaive, mais la paix'. »

Le patriarche prit parti pour ses nouveaux amis les représentants, avec toute l'ardeur d'un néophyte, sans se préoccuper des haines qu'il allait soulever contre lui dans l'aristocratie.

Quelques chefs de la bourgeoisie cependant, ceux qui entretenaient avec Jean-Jacques les relations les plus intimes, comprirent tout ce qu'il y aurait de douloureux pour leur ami à voir ses partisans l'abandonner pour courir chez un rival détesté. D'ivernois, Du Peyrou et quelques autres s'abstinrent donc de toutes relations avec Voltaire, malgré les invitations pressantes qu'ils reçurent de Ferney, et l'exemple qui leur fut

i. 14 décembre 1765.

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donné par leurs camarades De Luc, Vieusscux, etc. A la fin ils ne résistèrent pas à Taltraction, et d'Iver- . nois écrivit à Rousseau une lettre assez embarrassée pour lui expliquer que, malgré les services rendus par Voltaire à la bonne cause, il ne voulait pas se rendre chez lui :

« Voltaire ayant ou croyant avoir des sujets de plainte contre les jongleurs à Toccasion de la campagne qu^il tenait d^eux et qu'il leur a cédé pour se retirer à Ferney, et étant peut-être aussi animé du désir de jouer parmi nous un rôle aussi honorable que celui qu*il a joué dans raffairc des Calas, nous a fait rechercher, et, tout bien considéré, trois ou quatre de nos amis ont cru devoir répondre à ses avances. 11 leur a dit avoir écrit contre nous en France dans un temps où il ne connaissait pas nos droits. Il parait les connaître actuellement et les avoir pris à cœur.

« Nous sommes certains qu'il écrit en notre faveur et que, loin de nous faire du mal, il nous fait du bien. C'est lui qui a introduit quelques-uns de nous auprès du nouveau résident, et nous pouvons apprendre bien des choses intéressantes par son canal : nos antagonistes le sentent vivement et ne négligent rien pour lui faire abandonner ce qu'ils appellent le travers qu'il a pris contre eux. Ils y vont chaque jour et il arrive à ceux des nôtres quelquefois de s'y rencontrer avec eux. « Je serai votre hôte, dit alors « Voltaire, je mettrai la nappe pour vous, et je serai bien (( charmé si ma maison peut être le point central de la réua nion. » 11 m'a fait demander deux fois, mais je ne veux point y aller, je préfère rester chez moi; il a témoigné à plusieurs reprises grande envie de se rapatrier avec vous * » .

1. D*Ivernois à Rous£cau, '25 décembre 17G5. Bibliothèque de Neulcbâlel. Mss.

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connaître, et pour le fortifier dans les intentions où il paraît être de vouloir nous être fa\oral)le. Quand je lui eus fait rapport du premier paragraphe et de ce qui termine le second, il porta ses mains sur sa tùle, et dit d'un ton qui parut sortir d'un homme à sentiments: a Vous m'accablez, Monsieur. » — « Ehpourquoi, répondis-je? « — « Il faut, répliqua-t-i 1, /h/re (( revenir ici M. Rousseau; faites-lui savoir qu'il court quelques chiffons de papier où il est question de lui : s'ils lui « tombent sous la main, qu'il n'y fasse pas allenlion, ils « étaient écrits avant que je connusse ses sentiments. » — Je répondis : « Si chacun connaissait comme moi la pureté des « intentions de mon ami, et la droiture de son cœur, il aurait (( certainement moins d'ennemis et surtout dans sa patrie. (Je me servis de votre expression, mais tel fiert (jid ne tue pas). (( Je suis attaché à M. Rousseau de la manière la plus forte, cl « je n'ai pu ni ne puis voir qu'avec peine les personnes qui « ont cherché et qui cherchent peut-être encore à lui nuire. « Souffrez, Monsieur, que je vous fasse quelques questions : « N'avez-vous point coopéré aux injustices du gouvernement « envers lui? N'avez-vous point écrit à quelqu'un à Paris ou « ailleurs que, malgré la protection du roi de Prusse, vous « trouveriez le moyen de le faire sortir du comté de Neuf- « chAtel ? n'avez-vous pas correspondu à son sujet avec M. Béret trand de Berne, et enfin, Monsieur, n'avez-vous pas cher- « ché à lui nuire par d'autres moyens? o

« A chaque question je voyais un homme saisi d'un tel élonnement qui ne caractérisait rien moins qu'un hypocrite. Voici ses réponses :

« Chacun parle des torts d'autrui, Monsieur, et personne (' n'avoue les siens. Vous savez le conte de la Poutre et du « Fétu, il ne faut juger que par les faits, ils sont clairs. Je (( conserve la lettre que M. Rousseau m'écrivit en 1759, dans « laquelle il me dit qu'il ne m'aime point, que je corrompe (( sa patrie en donnant des spectacles dans mon château

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m (c\\ii u est point dans sa pairie). « Est-ce là le prix de (( l'asile que Genève vous a donné? » me disait-il. Cette (( lettre outrageante et inattendue de la part d*un homme (( qui faisait des opéras, des comédies et des romans, était a d'autant plus déplacée qu'assurément je n'ai pas besoin (( d'asile. Et quand j'ai bien voulu prendre une maison au- (( près de Genève pour ma santé, je l'ai payée assez cher, u puisque j'en ai donné prés de quatre-vingt mille francs à (( condition qu'on m'en rendrait trente-huit mille quand je « voudrais la quitter. M. Rousseau a cru apparemment, ou « on lui a fait accroire, qu'ayant été ainsi offensé par lui, (( j'avais dû me venger. Il y a eu de l'absurdité à dire que (( j'avais contribué à faire brûler son Vicaire Savoyard et « son Contrat social. Le Vicaire savoyard m'a toujours paru (( un excellent ouvrage et susceptible du sens le plus favo- « rable. J'ai condamné hautement, je condamne et con- (( damnerai toujours ceux qui ont cru flétrir cet ouvrage eu « le faisant brûler. H n'y a qu'un scélérat qui puisse dire « que j'ai eu la moindre part à la condamnation de M. Rous- (( seau. J'aimerais autant qu'on dise que j'ai fait rouer Galas « que de dire que j'ai persécuté un homme de lettres. (( M. Rousseau croyant ou feignant de croire que je lui a voulais du mal n'a cessé de m'outrnger. Il s'est fait mon « délateur dans les Lettres de la montagne en m'accusant « d'avoir fait le Sermon des cinquante^ ouvrage publique- « ment connu pour être de La Meltric. Il est fuux et ca- « lomnieux que j'aie jamais écrit à Paris ou ailleurs contre (( M. Rousseau. Il est également faux que je nie suis entre- « tenu de lui avec M. Bertrand de Berne ; ma correspon- « dance avec lui n'a roulé que sur l'histoire naturelle et u pour lui procurer la vente de son cabinet; j'offre de vous « mettre sous les yeux toutes les lettres dudit monsieur, f( dans aucune desquelles je défie qu'on trouve le nom de « M. Rousseau et je le défie, lui, d'articuler un seul fait où

fl il ail à se plaindre de moi. Je iic nie suis vengé qu'en « plaisantant. M. Marc Cliappnis est témoin que j*ai offert a une maison à M. Rousseau. Kcrivez-lui, Monsieur, que je « la lui oHVe toujours, et que s'il veut, je me fais fort, (( auprès des médiateurs, de le faire rentrer dans tous ses « droits à Genève. J'offre de vous donner cette déclaration u signée de mu main, que vous pourrez rendre publique, « si vous le trouvez à propos. Je ne rougis, ni de ce que « j'écris, ni de ce que je pense, ni de ce que je fais. »

« Je le remerciai, et lui dis que je vous ferais part de cet entretien. De Luc l'aîné était présent....

(( J'oubliais de vous dire que Voltaire m'ajouta : a Je « veux faire imprimer le Vicaire savoyard dans un recueil « d'autres pièces que je me propose de donner au putt blic*.... »

Ce récit est rigoureusement exact. D'ivernois est Taini de Rousseau, il irainie pas Voltaire, pourquoi allércrait-il la vérité? Du reste, il y a dans les paroles du patriarche une sincérité qu'on ne peut méconnaître, et il ne dit que la vérité quand il fait Thistorique de ses relations avec le citoyen de Genève.

La lettre du représentant contient un post-scripluin qui montre encore mieux la bonne foi de Voltaire et le désir qu'il a de se disculper.

(( Les questions que je fis à Voltaire paraissent l'occuper, mande d'ivernois à Rousseau; voici l'extrait d'une lettre qu'il écrivit avant-hier au secrétaire d'État LuUin, il en envoya copie à un monsieur avec ordre de me la communiquer. »

1. Inédiie. ï'* iémcr 17()6. M:>s. do Neufcbùtel. Des fragments de ceUe lettre ont été cités par M. Desnoireterres.

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En effet, le patriarche tenait loUemont à prouver son innocence, qu'il venait d'écrire offlciellement à M.lullin en sollicitant son intervention :

« Parmi les sottises dont ce monde est rempli^ c'est une sottise fort indifférente au public, qu*on ait dit que j*avais engagé le Conseil de Genève à condamner les livres du sieur Jean-Jacques Rousseau et à décréter sa personne, mais vous savez que c'est par cetlo calomnie qu'ont commencé vos divisions.... 11 est donc absolument nécessaire que je détruise cette calomnie. Je déclare au Conseil et à tout Genève, que s'il y a un seul magistrat, un seul homme dans votre ville, ù qui j'aie parlé, ou fait parler contre le sieur Rousseau, avant ou après sa sentence, je consens a être aussi infâme que les secrets auteurs de cette calomnie doivent Têlre.... Je ne dois pas souffrir qu'on m'accuse d'une persécution, je hais et je méprise trop les persécuteurs pour m'abaisser à l'être, je ne suis point ami de M. Rousseau, je dis hautement ce que je pense sur le bien ou le mal de ses ouvrages, mais sij'avais fait le plus petit tort à sa personne, si j'avais servi à opprimer un homme de lettres, je me croirais trop coupable' ».

Qui pouvait mieux que M. LuUin savoir si oui ou non Voltaire avait trempé dans des machinations contre Rousseau? Si la réponse du secrétaire d'État était négative, Jean-Jacques devait être convaincu et rien ne s'opposerait plus à la réconciliation des deux philosophes.

La demande du patriarche aurait pu paraître assez

i. 30 janvier 1766.

singulière à M. Lullin, car elle se rappoilait h des faits qui renionlaienl à plus de trois ans, si à la lettre officielle n'avait été jointe une lettre intime :

(i Monsieur,

(( Je suis obligé de vous informer de la calomnie que le sieur Rousseau a répandue dans Paris. Il a persuadé aux personnes les plus considérables du royaume que j'avais engagé le Conseil à le condamner et que la résolution en avait été prise chez moi, et que cVsl la première cause des divisions de Genève. Cette imposture est aussi injurieuse pour le Conseil que pour moi-même. Il serait absurde qu'il eiH eonsullé un étranger. Je n'ai certainement ni parlé ni fait parler sur cette aventure à aucun des membres de ce corps respectable. Cette imputation d'ailleurs est bien contraire à mon caractère.

« Je vous supplie, Monsieur, de lire ma lettre au Conseil; celte réponse» suffira pour confondre une si infAme calomnie; elle dure depuis trop longtemps. H y a des impostures qu'on doit mépriser, il y en a d'autres qu'il faut détniire : j'attends de vous celte justice. J'ai l'honneur d*étre, etc.* )>

Par une fâcheuse coïncidence, au moment môme où d'Ivernois cherchait à réconcilier les deux philosophes, Rousseau venait de passer quelques jours à Paris, et il en avait profile pour se poser plus que jamais en victime des intrigues de Ferney. Le prétexte donné par Voltaire paraissait donc fort plausible, et Lullin pouvait croire qu'il avait surtout à cœur de se jus-

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