CHAPITRE XX
Sommaire : Lettre au docteur Pansophe. — Housscaii Tattribue à Vollain». — Voltaire dêsifrne successivomenl Tabbé Coyor et M. Bordes comme les auli'urs. — Le roi d'Angleterre accorde une pension à Rousseau. — Le philosophe la refuse. — Rupture avec Hume, axîc Mme de Roufllers et Mylord Maréchal.
Un nouvel incident allait contribuer encore à augmenter Tétat de folie du malheureux Rousseau. Au mois de mai paraissait dans les journaux de Londres un pamphlet anonyme ayant pour tilre Lettre au docteur Pansophe. Ce libelle, où Ton désignait Jean-Jacques sous le nom de docteur Pansophe, était écrit avec Tesprit le plus mordant et une verve incroyable. On y relevait finement les inconséquences el les contradiclions du philosophe et elles étaient l'objet d'impitoyables railleries. L'auteur anonyme lui reprochait amèrement d'exiger tant de religion chez les autres el d'en avoir si peu lui-même; il l'exhortait à plus de modestie :
482 VOLTAIRE ET J.-J. UOUSSEAU
« Pourquoi, lui disait-il, répéter continuellement, avec une arrogance sans exemple, que vous bravez vos sots lecteurs et le sot public? Le public n*est pas sot : il brave à son tour la démence qui vit et médit à ses dépens. Pourquoi, ô docteur Pansophe, dites-vous bonnement qu'un État sensé aurait élevé des statues à l'auteur d « Emile n? C'est que Tauteur éCÉmile est comme un enfant, qui, après avoir souillé des boules de savon, ou fait des ronds en cracbaht dans un puits, se regarde comme un être très inijîorlant. Pourquoi mon aipi Jean-Jacques vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents? C'est que l'orgueil de Tliomme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux de ridumêe, ou que la peau des onagres du désert. »
Mais toutes ces moqueries n'étaient rien auprès des sarcasmes que l'auteur adressait à Rousseau sur ses rapports avec le peuple anglais :
<( Docteur Pansophe, on m'a dit que vous vouliez aller en Angleterre. C'est le pays des belles femmes et des bons philosophes. Ces belles femmes et ces bons [)hilosoplies seront peut-être curieux de vous voir, et vOus vous ferez voir. Les gazetiers tiendront un registre exact de tous vos faits et gestes, et parleront du grand Jean- Jacques comme de l'éléphant du roi et du zèbre de la reine : car les Anglais s'amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu'il soit rare qu'ils estiment. On vous montrera au doigt à la comédie, si vous y allez, et on dira : « Le voilà cet « éminent génie qui nous reproche de n'avoir pas un bon u naturel, et qui dit que les sujets de Sa Majeslé ne sont pas (( libres? C'est là ce prophèfe du lac de Genève, qui a « prédit au verset io'' de son apocalypse nos malheurs et fi notre ruine parce que nous sommes riches. » On vous
examinera avec surprise depuis les pieds jusqu'à la tête, en réfléchissant sur la folie humaine.
« Les Anglaises, qui sont, vous dis-je, très belles, riront lorsqu'on leur dira que vous voulez que les femmes ne soient que des femmes, des femelles d'animaux; qu'elles s'occupent uniquement du soin de faire la cuisine pour leurs maris, de raccommoder leurs chemises et leur donner, dans le sein d'une vertueuse ignorance, du plaisir et des enfants.... Voilà, mon ami Jean-Jacques, ce que j'ai lu dans le grand livre du desfin; mais vous en serez quille pour mépriser souverainement les Anglais, comme vous avez méprisé .les Français, et votre mauvaise humeur les fera rire. Il y aurait cependant un parti à prendre pour soutenir votre crédit et vous faire peut-être, à la longue, élever des statues : ce serait de fonder une église de votre religion, que personne ne comprend; mais ce n'est pas là une affaire... Après avoii prêché et exhorté vos disciples, dans votre style apocalyptique, vous les mèneriez brouter l'herbe dans Hyde-Park, ou manger du gland dans la foret de Windsor, en leur recommandant toutefois de ne pas se battre comme les autres sauvages, pour une pomme ou une racine, parce que la police corrompue des Européen^ ne vous permet pas de suivre votre système dans toute son étendue.... »
Celle lettre, « auprès de laquelle le libelle de Vernes n'était que du miel* », et où on le couvrait de ridicule aux yeux de la nation chez laquelle il vivait, fit perdre au malheureux philosophe le peu de sang-froid qui lui restait. Il crut reconnaître imuiédialement la main qui le flagellait si cruellement :