‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 270 sur 334 · A Damilaville, 3 novembre · texte numérisé non relu

A Damilaville, 3 novembre

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Mais Tabbé Coyer* se défend comme un diable, il proteste de toutes ses forces, il écrit lettres sur lettres, il fait tant et si bien, que la conviction de Voltaire est ébranlée et qu'il se demande s'il n'a pas fait fausse roule. La lettre ne serait-elle pas de Bordes de Lyon*, qui était en Angleterre à l'époque où la brochure a para? Décidément c'est bien lui qui est l'auteur de la lettre, on ne peut s'y tromper, le patriarche le mande à tous ses correspondants, et le malheureux Bordes, malgré ses dénégations, reste chargé de la paternité de ce libelle.

Rousseau en douta si peu plus tard qu'il crut avoir fait injustice à Voltaire et que, dans les Confessions, il raconte que ce Bordes, « avec lequel il avait été lié autrefois, saisit le temps de ses malheurs pour composer contre lui d'affreux libelles et qu'il fit un voyage à Londres exprès pour lui nuire >>.

La Lettre à Pansophey on le devine aisément, ne contribua pas à ramener le calme dans l'esprit de Rousseau. Son humeur chagrine et sombre ne fit que s'en accroître, plus que jamais il se vit entouré de persécuteurs. Ses soupçons contre Hume s'étaient bien vite

1. Coycr (Gabriel-François) (1707-1782) fut chargé de l'éducation du priiKte de Tureiine, duc de Bouillon. Il a écril plusieurs ouvrages sans grande valeur. Une année il vint à Ferney, b\ installa, et l'on eut toutes les peines du monde à l'en foire partir. « Don Quichotte prenait les auberges pour des châteaux, dit le patriarche, et l'abbé Coyer prend les châteaux pour des auberges. »

2. Bordes (Charles), né à Lyon, mort en 1781. 11 publia en 1752 un discours sur les avantages des sciences et des arts en réponse à celui de J.-J. Uoussenn.

changés en certitude et il ne ménageait plus, dans ses lettres, celui que peu de temps auparavant il se plaisait à appeler son bienfaiteur.

Cependant, il n'y avait pas encore de rupture. Hume résidait à Londres et ignorait les propos de Jean- Jacques. 11 profilait même de son séjour dans la capitale pour s'efforcer d'obtenir la pension qu'il avait sollicitée dès l'arrivée du philosophe en Angleterre. Walpolc lui-môme usa de tout son crédit pour que cette faveur fût accordée, et c'est en grande partie à son insistance auprès de son cousin Conway*, secrétaire d'Ktat, qu'on obtint un résultai favorable. Le roi, qui craignait les réclamations du clergé, ne mit qu'une condilion, c'est qu'on garderait le secret.

Le général Conway écrivit à Rousseau pour l'informer que le roi lui accordait une pension de deux mille francs.

Mais les circonstances n'étaient plus les mômes : Jean- Jacques souhaitait cette pension tant qu'il supposait que celui qui la sollicitait lui était attaché parles liens de l'amitié, mais comment devenir volontairement l'obligé de celui dont on est trahi? Ne serait-ce pas se rendre le plus vil de tous les hommes*? Donc il se résigne, non sans regrets, à repousser le présent royal, et, sans s'expliquer clairement, il répond à Conway qu'au moins pour le présent, il ne peut accepter. « Loin

1. Suard a laissé dans ses notes sur r Angleterre ces deux lignes sur le général Conway : c Honnête homme, peu d'esprit, peu instruit, d*un caractère froid mais susceptible de chaleur. »

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