CONCLUSION
Nous disions an commencement de cel ouvrage : « En suivant Jean-Jacques dans ses rapports avec les autres philosophes de Tépoquc, avec les pasteurs de TÉglise réformée et avec le gouvernement de Genève, nous verrons s'il fut réellement, de la part du patriarche de Ferney, l'objet d'une persécution que rien ne saurait excuser, ou s'il n'a pas été plutrH le jouet de ses hallucinations et le propre artisan de ses infortunes. »
Nous avons fidèlement observé ce plan, et nous espérons avoir enfin disculpé Voltaire de l'accusation qui, depuis si longtemps, pèse sur sa mémoire.
En montrant par le récit impartial des faits que Rousseau a toujours été l'agresseur, qu'il n'a épargné personne, qu'il a successivement traité de persécuteurs tous ses amis, nous croyons avoir prouvé que, pour Voltaire, comme pour tous ceux qu'il a accusés, le citoyen de Genève a été le jouet de ses hallucinations.
En montrant la hardiesse de ses écrits, les impru-
dences de sa conduite, la démence véritable qui inspirait toutes ses actions, nous croyons avoir prouvé qu'il fut le propre artisan de ses infortunes.
Si, dans notre travail^ nous avons donné à Rousseau une part beaucoup plus large qu*à Voltaire, c'est que la vie du citoyen de Genève est infiniment moins connue que celle du philosophe de Ferney et qu'il y a de précieux enseignements à en tirer au point de vue du jugement que Ton doit porter sur Thomme.
Si nous nous sommes appesanti sur certains incidents de la vie de Jean-Jacques, peut-être un peu en dehors de notre cadre, c'est que nous n'avons rien voulu négliger de ce qui pouvait contribuer à faire connaître le caractère de cet homme singulier dont les malheurs sont devenus légendaires.
Nous n'avons pas plus dissimulé les violences de Vollaire que lesfaulcsde Rousseau. Sur Tun comme sur l'autre de ces deux philosophes, nous avons tout dit, uniquement préoccupé de faire ressortir ce qui nous a paru être la vérité.
Nous avons toujours cité les textes à l'appui de notre dire, et, si notre jugement s'est égaré, le lecteur a pu le réformer puisqu'il a eu les documents mêmes sous les yeux.
Notre étude ne serait pas complète si nous ne résumions maintenant dans un rapide exposé ce qui ressort de ces trente dernières années de la vie de Rousseau ; si nous ne montrions le philosophe tel qu'il nous apparaît après ce long récit.
VOLTAIKE ET J.-J. ROUSSEAU 575
Nous venons de l'observer el de Téludier pendant la période la plus intéressante de son existence. Nous Pavons vu jouir tout d'abord d'une renommée universelle et jeter un incomparable éclat, puis, aigri par la maladie et les soupçons, s'isoler peu à peu et terminer ses jours dans l'oubli el la solitude..
Sans cesse nous l'avons vu se plaindre de la méchanceté des humains et accumuler preuves sur preuves pour démontrer Texistence de cette conspiration universelle dont il se dit la victime innocente.
Nous venons de le voir, pour défendre sa mémoire, écrire successivement les Confessions, les Dialogues, les Rêveries,
Il a toujours cru que ses ennemis, « semblables aux vils corbeaux qui s'acharnent sur les cadavres, l'attaqueraient violemment après sa mort* », et personne ne s'est montré plus soucieux que lui du jugement de la postérité, personne plus que lui ne s'est efforcé de le prévenir en sa faveur.
Peut-on ajouter foi aux ouvrages qu'il a laissés pour éclairer les générations futures? Lui-même se charge de nous répondre : « Je n'ai jamais mieux senti mon aversion naturelle pour le mensonge, dit-il, qu'en écrivant mes Confessions. . . . Oui, je le dis et le sens avec une fière élévation d'àme, j'ai porté dans cet écrit la bonne foi, la véracité, la franchise, aussi loin, plus loin même, au moins, jelecrois, que ne fitjamais aucun autre hommeV »
i. 4 février 1760, à Laliaud.