‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 326 sur 334 · Premier dialogue · texte numérisé non relu

Premier dialogue

3. 21 septembre 1707, à Coindet, Streckeisen-Moultou , Pièceê inédiUê,

5«0 VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAll

soupçons Taffeclion et le dévouement de ceux qui Tcntouraicnt*.

Il réduit ses amis à un véritable élat de vasselage; opinions, famille, relations, ils doivent tout lui sacrifier; sous peine de forfaiture, ils doivent épouser toutes ses querelles, toutes ses haines : c'est en vain qu'ils ont pour lui des trésors d'indulgence, c'est en vain qu'ils se résignent à ses injurieuses boutades, rien ne peut le désarmer; plus ils se montrent dociles et résignés, plus il les accable, et quand, abreuvés par les mauvais procédés, ils restent à l'écart, il se pose aussitôt en victime de leur méchanceté.

Mais son ingratitude notoire l'empèche-t-elle de retrouver des amis? Nullement. 11 en perd un, dix se présentent, ardents, zélés, pleins de confiance et d'illusions, persuadés qu'ils réussiront là où les autres ont échoué.

C'est que Rousseau ne fut pas seulement regardé comme un homme de génie, on se plut à le considérer eomme un prophète. Il n'eut pas seulement des amis, il eut des fanatiques, des sectateurs, des adeptes, il

1. En dehors des calomnies qui lui furent personnelles, ses partisans difTamèrent à l'cnvi les plus dévoués de ses amis. Voyez Mme de Boufflcrs : lisez cette lettre au marquis de Beaurau du 10 février 1789, où on l'accuse formellement d'avoir conçu pour Jean-Jacques une passion qui fut repoussée ; de dépit, elle arracha à l'auteur, en couvrant sa demande du voile de l'amitié, un exemplaire d'Emile et elle courut le porter à Joly de Fleury. A force d'intrigues et d'insistances auprès du procureur général, elle obtint que le livre serait poursuivi. <r C'est ainsi que fut creusée la source des calamités contre laquelle Rousseau fut condamné à s'abriter le reste de ses jours. » (Comte de Barruel-Beauvert.)

fut l*ol)jet d'un culte poussé jusqu'au fétichisme. Cette société sans croyance et sans mœurs accepta aveuglément ses paradoxes les plus exagérés et s'inclina humblement devant ses brusqueries et ses boutades.

L'excès même des adulations développa chez Rousseau un amour-propre prodigieux. Il croyait ne rien devoir à personne» mais il était convaincu qu'on lui devait tout. Il n'admettait pas la contradiction et la plus légère critique vous faisait passer au rang de persécuteur et de bourreau. Avec lui « ce n'était point assez d'être honnête homme selon l'opinion de tous les hommes, il fallait l'être selon sa fantaisie, et si vous ne conveniez pas au modèle de bonté et de vertu qu'il avait dans sa tête, vous étiez le vice même, la perfidie, la scélératesse. »

Ce qui l'a perdu, c'est cet orgueil effroyable, c'est cette vanité « inquiète, ombrageuse, irascible et vindicative qu'irritait la seule pensée que l'on eût voulu la blesser, qui le supposait même sans aucune apparence et ne le pardonnait jamais. Ce fut le poison de sa vie; elle lui rendit les bienfaits odieux, les bienfaiteurs insupportables, la reconnaissance importune : elle lui fit outrager, rebuter l'amitié ; elle l'a fait vivre malheureux et mourir presque abandonné*. »

Et cependant il dit n'avoir jamais été occupé que du bonheur du genre humain, il y a consacré sa vie entière, mais, par un accord unanime, les hommes, a dans les raffinements de leur haine, ont cherché quel tour-

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