Streckeiscn-Noultou
se Irouvaient les pasteurs, se plaignait hautement du trouble qu'il apportait dans la République par ses représentations et ses fêtes continuelles. Les ministres étaient d'autant plus irrités que depuis longtemps déjà ils voyaient Genève, de plus en plus envahie par Tesprit du siècle, leur échapper, et le point d'appui que les partisans des idées nouvelles trouvaient aux Délices était pour eux un sujet de continuel effroi. Ils croyaient sincèrement, parait-il, que Voltaire voulait démoraliser Genève, y détruire le christianisme, et « faire fleurir l'esprit du temps sur les débris de la morale du réformateur*. »
11 serait temps cependant de relever cette accusation si souvent fornmlée contre Voltaire et d'examiner dans quelle mesure le patriarche a véritablement corrompu les mœurs de la cité de Calvin.
Jean-Jacques, dans sa lettre, avait porté aux nues les mœurs de ses concitoyens, et fait en même temps un grand éloge des cercles où ils se réunissaient le soir.
« Oh! que vous changeriez de ton, lui écrivait le docteur Tronchin, si vous voyiez tout ce que je vois, et si de sages pasteurs vous disaient comme ils me le disent tous les jours que les mœurs de notre peuple dépérissent à vue d'œil! Genève ne ressemble pas plus i\ Sparte que les gantelets d'un athlète ne ressemblent aux gants blancs d'une fille de l'Opéra*. »
Et il lui parlait de la licence qui régnait dans la ville
i. Gaberel, Rousseau et les Genevois, 2. Sti-ccUeisen-Moultou.
et dont on n'avait pas I'id(?c. Ces cercles, dont Jean- Jacques parle si avantageusement, sont la perte des familles. Les pères y jouent, boivent* et fument depuis quatre heures jusqu'à huit et souvent même plus lard. Les enfants abandonnés à eux-mêmes « se livrent à toutes leurs passions naissantes, et couvrent de l'ombre de la nuit des habitudes déréglées, souvent même criminelles*. »
Moultou n'écrivait-il pas de son coté :
« Il y a cependant encore des mœurs parmi nous, mais ce n*est pas chez le plus grand nombre. Les riches, depuis longtemps corrompus, ont commencé à corrompre les pauvres en les avilissant; les vertus ne sont que dans la classe des hommes médiocres, parce que ce n'est que là que peuvent être les vertus des républicains. Nos LucuUus et nos Apicius ont enfui produit dus Atticus, et la nouvelle célébrité'* que nous avons acquise, se joignant à la décadence de nos principes et de nos mœurs, ne nous offre dans l'avenir que d'affligeantes perspectives*.
i. Dans sa Lettre tur les spectacles, Rousseau se montre fort tolérant pour le goût de la boisson.
2. Tronchin à Rousseau (1758). Streckeisen-Moultou. Près de dix ans auparavant, le Consistoire avait adressé au Magnifique Conseil, au sujet des cercles, une représentation disant : a Que le mal va croissant depuis trente à quarante ans; qu'il y a actuellement plus de cinquante cercles, tant dans la ville que dans la banlieue, que s'il y a des cercles de gens de mérite, il y en a d'artisans de bas étage, d'autres où il n'y a que des enfants mineurs, qu'on y boit et mange, qu'on y joue aux cartes, /{u'on y perd le temps et même les nuits, qu'on y puise l'esprit de dissipation, d'oisiveté et d'irréligion, que les femmes et les filles sont poussées par l'abandon où on les laisse à faire des sociétés entre elles, où règne aussi l'esprit de dissipation, etc. » (Extrait des registres du Consistoire, recueil Cramer.)